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Stéphanie Trouillard (Le Sourire d’Auschwitz) : « J’avais envie de savoir qui se cachait derrière ce geste de défi... »

Par Romain BLANDRE le 16 janvier 2024                      Lien  
La détenue porte la tenue rayée des déportées des camps de concentration nazis. On l’a affublée du matricule 31825 et du triangle rouge des opposants politiques. Sur cette photographie d’identification, ses cheveux tondus, elle sourit. Attitude incroyable de Marie-Louise Moru, ou Lisette, dernier pied-de-nez à ses bourreaux, dernier acte de résistance d’une jeune fille qui n’a jamais voulu se soumettre à la dictature et au projet totalitaire imposé par Hitler à toute l’Europe.

Stéphanie Trouillard est journaliste à France 24. Elle signe ici le scénario de sa deuxième bande dessinée. En 2020, elle racontait déjà l’histoire tragique de Louise Pikovsky, jeune fille juive déportée et assassinée à Birkenau.

Stéphanie Trouillard (Le Sourire d'Auschwitz) : « J'avais envie de savoir qui se cachait derrière ce geste de défi... »
Un intérêt pour la Seconde Guerre mondiale reçu en héritage
Photo DR

« Il y avait une photo dans la chambre de mon grand-père. C’était celle de son frère. Quand j’étais enfant, je savais seulement qu’il était mort pendant la Seconde Guerre mondiale, mais mon grand-père n’en parlait jamais ». Stéphanie Trouillard a voulu lever le voile de ce secret de famille : « Je me suis dit que c’était quand même dingue ! On avait peut-être un « héros » dans notre famille et personne n’avait été capable de m’en parler jusque-là ! ». L’entreprise de son père pour retracer la généalogie familiale fut le déclencheur d’une recherche sur ce Grand-oncle de l’ombre, dont l’histoire est racontée dans son premier livre.

Un concours de circonstances l’a mise en relation avec des enseignants d’un établissement scolaire parisien quelque temps plus tard. Dans une armoire, ces derniers venaient d’exhumer des lettres écrites par une élève juive, Louise Pikovsky. Ils demandaient à la journaliste de les aider à retracer son histoire. « Le sujet m’intéressait. J’ai répondu à leur demande, d’abord en réalisant un webdocumentaire pour France 24, qu’on a ensuite adapté en bande dessinée ».

Dernièrement, c’est l’histoire de Lisette Moru qui lui est apparue comme une évidence. La découverte de cette photographie prise à Auschwitz sur laquelle la déportée sourit l’a convaincue de se lancer dans de nouvelles investigations. « Je me suis rendu compte qu’on parlait très peu des résistantes alors que l’histoire des femmes est quand même dans l’air du temps. Je voulais que mon prochain travail porte sur une résistante bretonne morbihannaise. C’est en effectuant des recherches que je suis tombée sur cette photo de Lisette prise à Auschwitz. J’ai d’abord été surprise par ce sourire, puis il m’a intriguée. J’avais envie de savoir qui se cachait derrière ce geste de défi... »

De l’histoire familiale à celle d’autres personnes parfaitement inconnues, le pas était franchi. « Retracer et raconter l’histoire d’un grand-oncle, même si je ne l’ai pas côtoyé, c’est personnel et émouvant. Cela implique aussi de réaliser des recherches sur mon grand-père et de retracer des évènements qui ont touché toute ma famille. Cependant, l’histoire des autres ne m’appartient pas, elle nécessite plus de distanciation et il faut être très respectueux. Que ce soit pour Louise ou pour Lisette, j’ai vraiment voulu travailler avec les familles, je les tenais au courant des avancées de mes travaux ». Les nombreuses années passées dans les archives et dans l’écriture de ces destins si tragiques ont marqué évidemment la scénariste : « Au fur et à mesure, elles font partie de moi, elles sont presque de ma famille elles-aussi maintenant ».

Plus qu’une simple biographie, le récit d’une enquête

Le Sourire d’Auschwitz n’est pas seulement l’histoire des actes qui ont mené Lisette Moru et Louis Séché, son amoureux et son compagnon d’infortune, à subir la déportation et l’enfermement à Auschwitz pour la première et à Sachsenhausen pour le second. C’est aussi le récit de l’enquête qui a permis à Stéphanie Trouillard de reconstituer la vie de ces deux acteurs de la Résistance.

Attachée à la terre de ses ancêtres, la scénariste parcourt tout d’abord Port-Louis, petit port de Bretagne où tout a commencé. Elle y rencontre les membres de la famille et les descendants de ceux qui ont connu Lisette et Louis. C’est d’ailleurs pour cela qu’elle a décidé de demander à Renan Coquin, dessinateur breton et professeur de physique-chimie, de mettre en images son récit : « Lorsque j’ai vu sur instagram sa façon de représenter la Bretagne, je me suis dit qu’il fallait lui proposer le projet. Je voulais que le dessinateur puisse se rendre à Port-Louis, parce que la ville est aussi un personnage de la bande dessinée tant elle est belle ».

Puis, direction les archives départementales d’Ille-et-Vilaine et celles du Morbihan, le fort de Romainville où Lisette a été internée, Compiègne, Auschwitz et Sachsenhausen. « C’est primordial de se rendre sur place pour ressentir les choses. Tous ces endroits sont chargés d’histoire. Je ne suis pas mystique, mais les sentiments qu’on y éprouve sont forts. Et puis c’était quand même important de mettre en lumière certains lieux peu connus. Quand les touristes vont visiter Berlin, il n’y a pas beaucoup d’entre eux qui doivent savoir qu’on a enfermé dans un camp certains non loin de là des résistants français. Même en France d’ailleurs, peu de gens connaissent l’existence de tous les camps d’internement. Et puis, dans l’imaginaire commun, on croit trop souvent que les nazis n’ont enfermé que des Juifs à Auschwitz. L’exemple de Lisette démontre parfaitement que des résistants français aussi y ont été déportés ».

En se mettant en scène dans la bande dessinée, la journaliste veut aussi montrer que tout le monde peut réaliser sa propre enquête : « Je veux embarquer le lecteur avec moi et montrer que chacun peut faire ses propres recherches. Depuis 2015, on a la chance en France de pouvoir accéder à toutes les archives sur la Seconde Guerre mondiale. Des professionnels sont rémunérés par nos impôts pour nous accompagner dans ces démarches, alors il faut en profiter. Je désirais rendre hommage à toutes celles et ceux qui œuvrent dans les mémoriaux et qui font un travail formidable pour qu’on n’oublie pas ».

Une bande dessinée pour raconter l’histoire aux plus jeunes

« Je connais Kris que j’ai interviewé plusieurs fois au sujet de ses bandes dessinées. C’est lui qui m’a conseillée de contacter les Editions Des Ronds dans l’O. Marie Moinard produisait déjà des BD sur des thèmes historiques », confie Stéphanie Trouillard, « Journaliste, je ne suis pas issue du monde de la bande dessinée. Je sortais un peu de nulle part et pourtant, elle m’a fait confiance  ».

Après la réussite de Si je reviens un jour, il était donc tout naturel de renouveler l’expérience. « Marie nous a laissés une grande liberté. Elle nous a simplement demandé de respecter le même format que pour le premier album et nous a conseillés sur la couleur, la typo, le rythme des images, la chronologie de l’histoire. J’aime travailler main dans la main avec mes éditeurs, que ce soit pour les livres ou les BD. Avec une maison d’édition de la dimension de celles comme Des Ronds dans l’O, on est vraiment considéré à la hauteur de notre travail, le produit final n’est pas noyé dans je ne sais quelle collection. Un lien se crée, on est accompagné dans les salons, l’ouvrage est bien mis en valeur et la promotion est soignée. On est vraiment chouchouté ».

Consciente de l’intérêt porté par les enseignants sur la bande dessinée vue par eux comme un moyen pédagogique efficace, il a fallu choisir un dessinateur capable de s’adapter à chacun des scénarios et à la portée pédagogique que voulait lui donner la journaliste. « J’ai contacté pas mal de dessinateurs », explique Stéphanie Trouillard, « beaucoup m’ont répondu qu’ils étaient intéressés, mais qu’ils travaillaient déjà sur d’autres projets. J’ai aussi été surprise que d’autres me répondaient qu’ils ne se sentaient pas capables de dessiner les horreurs d’Auschwitz ».

Pour son premier album, c’est Marie Moinard qui lui conseille de s’intéresser aux productions de Thibaut Lambert : « J’ai tout de suite pensé que les dessins de Thibaut pouvaient parler à un jeune public. Je ne souhaitais pas un album en noir et blanc, trop « plombant ». Je trouvais que la manière dont Thibaut manie les couleurs correspondait parfaitement à mon projet. Louise était une jeune fille lumineuse et je voulais que le lecteur puisse percevoir ce caractère à travers les planches. On a trop tendance à oublier que les victimes juives, avant d’être assassinées, ont eu une vie souvent belle ». Pour Lisette Moru, Stéphanie Trouillard a souhaité plus de réalisme. C’est aussi pour cela qu’elle s’est tournée vers Renan Coquin.

Le travail de réalisation a constitué en un perpétuel va-et-vient et en des échanges constants entre chacun des acteurs. Une seule contrainte : «  s’en tenir à la vérité, être au plus près de l’histoire telle qu’elle a été vécue, et surtout éviter toute possibilité d’erreurs, surtout quand on parle d’un sujet aussi sensible que la déportation », explique Stéphanie Trouillard. Pour cela, elle a rédigé un scénario précis, qui s’appuie sur une étude rigoureuse des archives. Sa qualité de journaliste et de réalisatrice de documentaires la facilite dans l’élaboration des différents plans et points de vue : « Je n’ai aucun talent de dessinatrice, mais j’ai constitué un cahier dans lequel je tentais de représenter ce que je voulais dans chaque case, sans dessiner, mais en y écrivant ce qui devait y figurer. Ensuite, le dessinateur y a apporté ses propres propositions, ses propres idées. J’ai fourni aussi beaucoup d’archives et des photos ».

Le résultat final, c’est un album réussi et sensible. Un soin tout particulier a été mis par l’éditeur pour en faire un bel objet. Ce n’est pas une énième bande dessinée au sujet d’Auschwitz, notamment parce qu’on ne vautre pas le lecteur dans la fange de la « pornographie de la Shoah ». Nul besoin de montrer des montagnes de cadavres comme dans tant d’albums si inutiles tant ils sidèrent le lecteur. Est-ce dû au jeu des couleurs, à la douceur des ombrés qui parcourent les visages des déportés ou tout simplement au fait que la symbiose entre la scénariste et le dessinateur ont parfaitement fonctionné pour rendre compte de l’attachement de l’un et l’autre au sujet traité et à leurs personnages ?

« La rencontre avec la nièce de Lisette m’a beaucoup touchée  », confie Stéphanie Trouillard, « de savoir que d’autres, anciens déportés, ont essayé d’escroquer les parents de Louis qui voulaient savoir ce qui était arrivé à leur fils, m’a beaucoup choquée ! » Très longtemps, ces derniers ont espéré que leur fils allait rentrer à la maison. «  Toutes ces personnes portent encore aujourd’hui la mémoire de ces deux jeunes. Je ne m’attendais vraiment pas à ce que la cousine de Louis me confie des photos. Quelle responsabilité me confiait-elle par ce geste. J’étais pour elle la dernière à pouvoir raviver sa mémoire et à penser à lui ».

La bande dessinée aborde aussi l’après-guerre et la délicate période de l’épuration. Pour retrouver la raison pour laquelle les deux résistants ont été arrêtés, il a fallu parfois remuer des souvenirs qu’on préférait évidemment taire. La scénariste aurait pu nommer ceux qui ont collaboré avec les nazis, mais à quoi bon faire reposer sur les épaules des générations suivantes les erreurs commises par leurs parents ou grands-parents…

« Lundi, je vais dans un collège du 19e arrondissement pour rencontrer trois ou quatre classes. Le 5 février prochain, une plaque sera apposée à l’adresse où est née Louise. Des jeunes vont lire la bande dessinée. Je suis contente finalement de me rendre compte que les nazis n’ont pas réussi à faire disparaître totalement ces personnes », conclut Stéphanie Trouillard. Non sans rappeler le message qu’elle souhaite faire passer à toutes celles et tous ceux qui liront ses livres, visionneront ses documentaires ou découvriront en bande dessinée les destins des héros ordinaires que furent Louise, Lisette, Louis et tous les autres : « J’ai voulu montrer ce que signifie le mot « s’engager ». Ces personnes ont pris des risques incroyables et ont payé de leur vie ce qui pourrait aujourd’hui sembler comme de petits actes résistants. Quand on voit l’état de notre monde actuel, c’est assez facile de se dire qu’on n’est pas à l’abri que tout cela se reproduise un jour. La guerre est aux portes de l’Europe, en Ukraine ; ce qui se passe au Proche-Orient est très inquiétant. Il faut être prêt à savoir dire non et à se battre pour ses convictions. J’ai voulu montrer à quoi mène la haine et comment elle a touché deux jeunes. Elle les a précipités dans l’enfer absolu ».

Comme pour les défier, Lisette a souri à ses bourreaux qui la photographiaient pour la dernière fois. Ultime geste de victoire pour l’éternité.

(par Romain BLANDRE)

Cet article reste la propriété de son auteur et ne peut être reproduit sans son autorisation.

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Code EAN : 9782374181431

Le Sourire d’Auschwitz - L’histoire de Lisette Moru, résistante bretonne - Par Stéphanie Trouillard et Renan Coquin - Ed. Des Ronds dans l’O. Sortie en librairie le 17 janvier 2024.

Des Ronds dans l’O ✍ Stéphanie Trouillard ✏️ Renan Coquin Histoire Shoah France
 
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