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Tebo : « Cela n’a jamais été mon rêve de gosse de reprendre les Schtroumpfs » [INTERVIEW]

Par Romain GARNIER le 23 janvier 2024                      Lien  
Alors que le festival Delémont'BD vient d'annoncer son "Grand Trissou" 2024 - l'auteur belge François Schuiten - nous avons eu l'occasion d'échanger avec Tebo, à la fin de l'année dernière, sur sa dernière bande dessinée - Qui est ce Schtroumpf ? - sa manière de concevoir son travail, ainsi que son statut de Grand Trissou 2023. Un entretien où Tebo nous dévoile également ses nouveaux - et potentiels - projets (Donjon, Batman), ainsi que l'avenir de la série Raowl. Tout cela à toute vitesse et avec beaucoup d'humour, comme ses héros de papier.

Tebo, cela avait été de la joie et de la satisfaction que d’avoir été nommé Grand Trissou en 2023, au festival Delémont’BD, succédant par la même occasion à votre ami Zep ?

Tebo : En fait, je connais bien Philippe Duvanel, le directeur artistique de Delémont’BD. Il m’avait déjà invité au festival de Lausanne, BDFIL, lorsqu’il en était le directeur. Il m’avait fait une superbe exposition, vraiment grandiose. C’était à l’époque où il y avait également une super-exposition consacrée à Lewis Trondheim qui était, je crois, l’invité d’honneur. Donc on a beaucoup sympathisé à cette occasion. Lui, je sais qu’il aime mon boulot. Il m’avait alors dit qu’un jour, je serai Grand Trissou, mais qu’il attendait le bon moment. Et le bon moment, cela a été les Schtroumpfs.

Votre dernière nouveauté est Qui est ce Schtroumpf ?. Avoir repris un univers si iconique, mondialement célèbre, est-ce une consécration personnelle, un rêve de gamin qui se réalise, une opportunité qui ne se présentera pas deux fois, ou est-ce un peu de tout cela ?

T : Plutôt la dernière proposition. Cela n’a jamais été mon rêve de gosse de reprendre les Schtroumpfs. Mon rêve de gosse, c’était de faire des BD de super-héros. Et puis après, mon rêve d’adolescence, c’était la bande dessinée d’humour à la Gotlib. Quand on commence à faire cela avec Captain Biceps, j’ai réglé ce truc-là. Mon rêve, c’était aussi d’avoir des séries animées. J’en ai eu cinq. Donc, tous mes rêves ont commencé à être rapidement exaucés. J’ai pu rencontrer Gotlib qui a fait une page de Superdupont contre Captain Biceps.

À un moment donné, on me propose de faire un Mickey. Je pensais ne pas le faire et puis j’ai pensé au fait que mon dessin vient des cartoons de Tex Avery et des Mickey en noir et blanc. Il faut que je le fasse parce que je viens de là. J’enregistrais les dessins animés et je les mettais sur pause. Pour pouvoir recopier les pauses de cartoon. Cela explique mon dessin très cartoonesque.

Tebo : « Cela n'a jamais été mon rêve de gosse de reprendre les Schtroumpfs » [INTERVIEW]
© Le Lombard

Quand on m’a proposé pour les Schtroumpfs, au départ, c’était juste pour écrire un scénario. Il y a quatre ou cinq ans de cela. Je n’avais pas trop le temps, je bossais sur Raowl et sur Captain Biceps. Je me disais que je n’avais pas du tout le temps de me poser, de chercher. Mais dès le lendemain, j’ai trouvé cette idée d’un Schtroumpf qui ne parle pas le Schtroumpf. Cependant, je n’avais que cela comme idée, ce qui n’allait pas très loin. Je me suis donc dit que j’allais avancer dans ma vie. J’ai ma vie de famille, j’ai trop de boulot, donc à un moment donné il faut faire des choix.

Mais l’idée m’est restée. Une fois que j’ai trouvé le pourquoi du comment, au bout de quatre ans, j’ai commencé à chercher des idées de gags. J’en trouve qui sont assez rigolos pour me permettre d’écrire un scénario. Je me dis finalement que cela serait fun de dire qu’une fois dans ma vie j’ai écrit un scénario des Schtroumpfs. Puis j’en viens à me demander si je suis légitime pour faire les Schtroumpfs. Pour Captain Biceps, c’était évident. J’ai toujours baigné dans les super-héros. Plusieurs scénaristes comme Tarquin et Xavier Dorison m’ont dit qu’on sentait que j’adorais les super-héros. " - Certes, tu les démontes, tu les parodies, mais on sait que tu les aimes, que tu les respectes". C’est pareil en tant que lecteur. Si quelqu’un fait du super-héros, il a intérêt à s’y connaître, sinon je le démonte (rires). Pour Mickey, j’étais légitime du fait de l’origine de mon dessin.

Quant aux Schtroumpfs, je suis légitime aussi. Je les ai lus quand j’étais gamin chez mes cousins ou chez des copains. Mais je ne les ai jamais possédés. Je connaissais la série animée et surtout…j’étais collectionneur de figurines. La seule figure que je conserve est sur mon bureau, à côté de moi. Parce que, dans ma première série pour Tchô !, Samson et Néon, Néon avait la même morphologie. Je me suis donc fondé dessus. Mickey ? Facile ! Pareil, fondé sur la même morphologie, là où Captain Biceps posait problème avec sa petite tête et ses très gros muscles.

© Glénat

Quand j’ai commencé à dessiner, je me suis rappelé surtout de la publicité avec des Schtroumpfs. J’étais un bouffeur de Benco. Et les petites pages qu’on y trouvait avec les Schtroumpfs, ou Benoît Brisefer, m’ont marqué à vie. J’adorais ça quand j’étais gamin. Limite plus que les albums de Peyo. Dès que j’allais chez le dentiste, il y avait un Schtroumpf qui se brosse les dents. Il avait un côté rassurant, comme le Schtroumpf costaud dans les dessins animés. J’adorais ces personnages-là. Et puis il y avait l’encrage de ce Schtroumpf qui se brosse les dents. C’était du dessin à la plume avec des traits fins et des traits épais. Or, mon dessin, s’il vient de Gotlib, il vient aussi de ce Schtroumpf qui se brosse les dents. J’ai donc bien un truc à faire avec les Schtroumpfs.

Quand j’étais petit, j’ai eu le bras plâtré, ce qui m’a mené à passer quelques jours à l’hôpital. On m’a alors offert comme BD des Astérix et des figurines de Schtroumpfs. Et je trouve, quand t’es un peu malade ou autre chose, qu’Astérix et les Schtroumpfs sont vachement rassurants…réconfortants !

Justement comment le projet a-t-il été rendu possible ? Vous dites qu’il y avait eu un scénario d’envisagé, de longue date. Finalement, comment avez-vous été approché pour n’être ni plus ni moins que le premier à ne pas se fondre dans le moule graphique et canonique de Peyo ?

T : J’ai toujours baigné dans les bandes dessinées de super-héros. Les dessinateurs changent, les scénaristes changent, donc les personnages évoluent. La même chose avec Spirou que ce soit Franquin ou Tome et Janry. Cela ne m’a donc jamais gêné que l’on prenne un personnage et qu’on le modifie à sa sauce. Beaucoup de lecteurs français et françaises sont, au contraire, soucieux d’une stabilité graphique.

Quand j’ai repris Mickey, pour moi, c’était pareil. Ce personnage a connu plein de dessinateurs différents. En faisant Captain Biceps, j’avais ce plaisir à reprendre des personnages et les dessiner à ma façon, à les parodier. Donc, forcément, faire un album des Schtroumpfs, c’était à ma façon. Mais il faut que cela reste une histoire de Schtroumpfs. Il ne faut pas que cela soit une parodie, sinon je fais cela dans Captain Biceps et les Schtroumpfs s’en prennent plein la gueule. Là, il s’agissait de parler à l’enfant que j’étais et à me faire plaisir en tant qu’auteur.

© Glénat

Finalement, ma vie est assez simple en terme de projet BD. On me propose des trucs, je donne l’idée, on me répond oui et c’est parti ! Cela a toujours été comme ça. Y compris pour les Schtroumpfs. Il y a 4, 5 ans, j’ai une idée de scénario, je contacte Le Lombard et demande si la proposition tient toujours ou si on laisse tomber. Et là, ils me répondent que cela tient toujours, que cela est super, mais qu’ils ont cependant évolué. Ils veulent monter une collection de de « Schtroumpfs vu par… ». Cette idée, ils l’ont quinze jours avant que je les contacte. Ils étaient en pourparlers avec IMPS, société qui gère les droits des Schtroumpfs, elle-même gérée par Véronique Culliford, la fille de Peyo. Elle, elle n’en voulait pas de ce projet « vu par… », au contraire d’un directeur artistique d’IMPS qui était à fond sur cette idée-là, qui voulait que cela évolue un petit peu. Et il se trouve qu’il était fan de mon Mickey. IMPS dit alors que si j’ai un projet à présenter, peut-être qu’ils changeront d’avis.

Là, je débarque avec mes gros sabots, au bout de quatre ans. J’ai une idée : un Schtroumpf qui ne parle pas le Schtroumpf. On me répond que c’est trop bien, d’autant plus que j’inclus Johann et Pirlouit. Le directeur de collection de Le Lombard est un fan fou furieux de ces personnages. Le Lombard recontacte IMPS. Véronique Culliford adore le scénario. Tout de suite, tout a été validé. En revanche, c’était plus compliqué au niveau du dessin. Elle avait des difficultés à ce que les Schtroumpfs puissent être dessinés avec un autre style. Finalement, elle accepte. Encore le directeur artistique d’IMPS qui m’a défendu. Je trouve donc ça cool que quelqu’un qui était contre puisse finalement accepter. C’est parti comme ça !

Quand on termine l’album, on n’a qu’une envie, et d’ailleurs vous ne nous laissez pas vraiment le choix, parce que vous faites une fausse fin, celle de connaître la suite. Peut-on espérer qu’un nouveau Schtroumpf s’insère dans cette collection « Les Schtroumpfs vus par… » ou Véronique Culliford a été gentille une fois, mais ne le sera pas deux fois ?

T : C’est bien, tu réponds à tout ! (rires). On va dire oui à tout…(rires). Parce qu’en fait, quand j’ai écrit cette fin-là, j’en avais une autre en tête. Elle était un peu plus molle. La fin choisie est ouverte, comme avec Mickey. J’en étais content. Quand j’écrivais le scénario, j’ai eu des idées pour une potentielle suite. Au cas où on m’en demande une. Parce que le lecteur est content, que les ventes cartonnent.

© Le Lombard

Je voulais anticiper car le dessin a été difficile. Je pensais avoir les personnages en main, mais pas du tout. Comme pour Mickey que j’imaginais faire en cinq mois. Finalement, j’ai fait l’album en 18 mois. Avec les Schtroumpfs, je n’avais que huit mois et demi pour faire l’album afin de le faire coïncider avec l’anniversaire du Lombard. J’ai carburé.

À chaque fois je me disais " - je tiens les délais !", après je ne les tenais plus. Donc je modifiais toutes mes pages, des petits détails qui n’allaient pas. J’étais toujours dans la correction de mes personnages. Et ce n’est qu’une fois que le bouquin a été imprimé que j’ai vraiment été heureux de mon boulot. Quand j’ai fini le bouquin, au contraire, je trouvais cela nul. Ils vont le publier et cela ne va pas se vendre. Et puis tant mieux, on va passer à autre chose. Mais quand j’ai eu le bouquin imprimé, j’étais vachement fier de de moi. D’habitude, après impression, je vois tous les petits défauts. Pas cette fois. J’en ai bavé.

Maintenant je les tiens les Schtroumpfs. S’il y a un tome 2, ce sera plus simple pour moi. Psychologiquement, je n’aurais pas la même difficulté en tête au moment de passer au dessin. Puis Véronique Culliford est heureuse de l’album. Pour Le Lombard, c’était prévu qu’il y ait une véritable collection, avec des auteurs différents. Mais Véronique Culliford a dit qu’on allait attendre un petit peu. Peut-être dans cinq ans…Je pense qu’elle veut conserver le fait que Les Schtroumpfs, c’est Peyo. Moi, je suis content, j’ai fait mon Schtroumpf. J’ai pu expliquer ma vision à travers l’album. J’avais un concept fort. Que faire pour un tome 2 ? Mieux vaut que les gens soient un peu vénères parce qu’il n’y a pas de suite, plutôt que de les décevoir.

© Le Lombard

Le rythme est toujours très important dans votre narration, votre dessin. Essentiel quand on fait de l’humour car il faut tomber juste. Comment travaillez-vous cela ?

T : J’écris à fond, j’écris plein de scènes. Au début, j’écris des scènes qui me font plaisir. Je savais qu’il y allait avoir un dragon parce que je trouve cool qu’il y ait un dragon. Il y avait juste un rôle de dragon qui poursuit des petits Schtroumpfs à la queue-leu-leu. Donc je trouvais cela rigolo en tant que dessinateur de m’écrire des scènes comme ça. Après je me casse la tête à dire " - faut qu’il y ait un lien". Il faut que le dragon serve à autre chose qu’à poursuivre. À chaque fois, quand j’écris mes personnages, je leur trouve des petites idées, des petites scènes, des petits dialogues.

Puis je me demande : le personnage, quel est son objectif ? Celui qui a le gros nez ? Retrouver sa mémoire. La Schtroumpfette ? Quel est son but dans la vie ? Elle adore les énigmes. Donc parfois c’est tout con, mais au moins ils ont un objectif. Le Schtroumpf costaud ? Il est là pour protéger, donc il se méfie un petit peu de ce de Schtroumpf inconnu et c’est pour ça qu’il vient dans l’aventure. Quant au Schtroumpf à lunettes, il adore étudier, il adore apprendre. Il va donc enseigner à celui qui a perdu sa mémoire ce que c’est que d’être un Schtroumpf.

Donc j’écris les scènes, je les coupe. On trie. Il faut que cela soit agréable à lire pour le lecteur. À chaque fois, c’est un tricot. Puis, évidemment pour avoir du rythme. Certains moments, ça court. Donc il faut ralentir, faire une petite pause. C’est pour ça qu’ils mangent à un moment donné, la salsepareille étant importante dans les Schtroumpfs. Ils se font arrêter par un méchant, Halte Gadin. Il y avait un jeu de mot entre « halte » et « gare », puis « gadin » et « gamelle ». Je me suis alors dit que des lecteurs et lectrices devineraient tout de suite qu’il s’agit de Gargamel. C’est pourquoi le Schtroumpf costaud affirme tout de suite qu’il s’agit de lui.

© Le Lombard

J’avais ce truc-là avec Zep. Souvent, en tant que lecteur, on pourrit souvent ce qu’on va lire, ce que fait l’un et l’autre. Quand on trouve des gags en une page et qu’on est habitué à en faire plein, des mécaniques se développent et on les reconnaît. À Tchô !, on était plein à en faire. Dès la première case, on connaît la chute. Et je n’ai pas envie de ça. Il faut que je casse ça et donc je pensais à mon pote Zep en me disant que Je vais couper la branche avant que les lecteurs ne s’assoient dessus.

C’est donc comme ça que j’écris, en pensait à mes potes, aux lecteurs. Là, les enfants, ils vont être contents parce qu’il y a un peu de baston. Après je me dis qu’il ne faut pas que j’en mette trop car en tant que lecteur adulte, je n’aime plus trop ça. Quand je lis un Batman, je préfère qu’il mène une enquête plutôt qu’il pète des gueules pendant trois pages. En tant que dessinateur, j’adore dessiner des scènes d’action, mais en tant que lecteur…C’est pourquoi aussi quand il y a de l’action, je mets des bulles pour qu’ils discutent, qu’il se passe quelque chose.

Impression numérique issue de l’album La Jeunesse de Mickey (Glénat)
© Romain Garnier

Au cœur de ce nouvel album, la course-poursuite, ou tout du moins la fuite en avant, une incarnation de ce tempo rythmique que vous imposez. Elle est chez vous un moteur narratif très puissant. Nous nous souvenons de la double page iconique de Mickey dans la fabrique de chocolat dans La Jeunesse de Mickey, Alice qui fuit les singes ou Raowl et la belle qui tentent de faire face à tous les monstres qui peuvent leur tomber dessus. Cette pratique est très cartoonesque. D’ailleurs, cette vaste fuite en avant chez les Schtroumpfs ne prend pas véritablement fin au terme de l’album. Comme si pour vous la vie même du scénario en dépendait. Nous n’évoquons même pas Samson et Néon ou Captain Biceps. Un héritage de votre amour de Tex Avery ?

T : Il y a de ça. Mais aussi des jeux vidéo. J’ai baigné un peu dedans, je ne joue plus du tout depuis que je suis vieux. Je regarde surtout mes gamins jouer. Je n’ai plus la patience, je suis devenu nul. La fameuse double page de Mickey dans la chocolaterie, c’était comme un petit jeu électronique. Nous, on avait un jeu électronique, Donkey Kong et d’autres, en cristaux liquides. Dès qu’on changeait les piles, qu’on appuyait sur les piles, tous les dessins noirs apparaissaient. Avec toutes les séquences qui étaient dessinées. Au départ, j’étais en train de la dessiner sans avoir conscience de la référence, puis j’avais eu l’idée de mettre des faux boutons de console. Avant de me dire que cela était trop poussé et que j’allais me calmer. Il existe aussi le personnage de Philémon de Fred qui pouvait se balader d’une case à une autre dans certaines planches.

Il y a aussi dans les comics. Des doubles pages de Jack Kirby où tu as des personnages qui pètent des gueules. Ils sont une vingtaine, une centaine ! Ouah ! Quand tu prends un bouquin avec plein de petites cases, avec plein de bulles, tu te dis ouf, ça a l’air bien mais il va falloir que je m’accroche. Alors que quand tu as une double page... C’est le truc un peu commercial, mais j’adore. Je me dis qu’il faut que je le fasse aussi en tant que dessinateur. Tout le monde m’en a parlé de cette double page. Ça fonctionne. Je me fais plaisir en tant que dessinateur. Ça fait aussi une petite pause parce qu’il y a beaucoup de dialogues dans la BD. Je me suis un peu freiné avec les Schtroumpfs. Le problème du mot Schtroumpf est qu’il est trop long et que ça prend beaucoup de place dans les bulles.

Tebo joue son rôle de maître de cérémonie avec beaucoup de détermination et d’humour à Delémont’BD (Suisse)
© Romain Garnier

Au-delà de Tex Avery, est-ce que votre amitié avec Zep a joué un rôle dans votre pratique artistique et notamment votre manière de maîtriser le rythme humoristique ? A-t-il eu sur vous une influence importante ? Ou êtes-vous davantage dans l’échange ?

T : On est plus dans l’échange. Quand j’ai découvert Titeuf, c’était avec les cartes postales, avant les albums. Quand j’ai vu les gags sur les cartes postales, je me suis dit que l’auteur avait limite le même humour, les mêmes idées que moi. Après j’ai découvert les albums alors que Zep en était au tome 5. Puis à chaque fois je me disais que j’étais un petit peu jaloux car il dessinait mieux que moi – ce qui est toujours le cas. Puis, quand je l’ai rencontré, il venait de finir le tome 6. On a bossé ensemble pour Tchô ! et cela a tout de suite fonctionné. On avait les mêmes références, le même genre d’humour, dont Gotlib.

Moi, je commençais avec ma série. J’avais 25 ans, 26 ans, donc je débutais. J’en bavais alors que Zep, c’était « finger in the nose ». Quand on faisait des petites séances de travail pour le journal, où on était pas nombreux, tout de suite il avait des idées. C’est comme ça que j’avais trouvé une idée pour un Tchô ! Un petit gag en strip pour Samson et Néon. Zep m’a recontacté et m’a demandé s’il était possible de me piquer le gag pour Titeuf. Je lui ai dit qu’il n’y avait aucun problème. En contrepartie, je lui ai demandé de m’écrire un scénario pour Samson et Néon. Il l’a fait aussitôt. Donc, cela a toujours été dans l’échange.

Au départ, je voulais plutôt travailler dans l’Écho des Savanes ou Fluide Glacial car j’avais un dessin et un humour très trash. Sauf qu’on m’a proposé de bosser dans Tchô !, un magazine pour adolescents ou enfants. J’ai donc du me freiner un petit peu dans la trashitude. Titeuf, c’est tout de même un peu trash, ce qui me permettait de savoir jusqu’où je pouvais aller. Je ne pouvais pas aller au-delà de ce que Zep faisait avec Titeuf. Cela m’a permis de savoir comment évoluer, dans un humour plutôt familial. Puis j’avais un style de dessin plutôt jeunesse. J’ai alors trouvé ma voie. Et mon humour. Au début, je partais avec beaucoup de gros mots partout, des gueules éclatées et je ne pense pas que j’aurais été très loin avec ce style-là. J’ai pu le faire avec un album chez Fluide Glacial, où je me suis fait plaisir, où j’ai été le plus trash possible. C’est comme ça que j’ai pu faire un album des Schtroumpfs sans crotte de chien. (rires)

© Fluide Glacial

Justement. Chez Zep et vous, mais aussi chez Midam, vous avez une capacité à mettre en scène de manière décomplexée une violence gratuite et idiote qui fait rire, tel Tex Avery. Est-ce que vous considérez partager un travail proche non seulement avec Zep, avec qui vous avez notamment fait Captain Biceps, BD reine de la violence averyrienne, mais aussi avec Midam et son Kid Paddle ?

T : Quand j’avais commencé dans Tchô !, j’avais lu plusieurs albums de Kid Paddle et je trouvais cela plutôt cool. Mais j’avais déjà mon style graphique et mon humour avant de le découvrir. Mais je ne l’ai jamais rencontré et cela n’a jamais été une source d’inspiration.

Était-ce pour vous une manière de rendre hommage à Peyo et à La Flute à six Schtroumpfs en faisant apparaître Johann et Pirlouit dans votre album, bouclant la boucle ouverte par Peyo ?

T : Pas du tout. Quand je me mets à écrire, je ne cherche pas à penser à l’auteur. J’ai des personnages, j’ai ma figurine. Comme avec Mickey. Disney nous prête ses jouets et on va jouer avec, à nôtre façon, sans pour autant dénaturer l’œuvre originale. Ce n’était donc pas pour rendre hommage à Peyo, mais plutôt aux Schtroumpfs. Je rends hommage aux personnages et pas à l’auteur. J’ai déjà fait des hommages, comme pour Astérix ou Gaston Lagaffe. Une page hommage, toujours faite à ma façon. Mais là, un album à faire. L’hommage, il est pour les personnages.

J’ai lu deux fois Peyo l’enchanteur. Le bouquin est superbe. Cela raconte sa vie d’auteur, d’artiste. Quand j’étais gamin, je connaissais personne qui savait dessiner, qui faisait de la bande dessinée. Et il n’y avait pas beaucoup d’interviews d’auteurs. Tu as envie de savoir comment font les gens. Dans cet ouvrage, on voit le stress, sa vie, puisqu’il est devenu à un moment donné plus un homme d’affaires qu’un dessinateur. Il scénarisait encore les Schtroumpfs, il est allé aux États-Unis.

Avec les Schtroumpfs, ils ont tout fait. C’est fou cette idée de trouver un langage Schtroumpf. J’ai aussi appris récemment que dans certaines associations qui accueillent les étrangers, certaines personnes qui ne parlent pas le français se servent des albums des Schtroumpfs. Comme c’est un mot fourre-tout, c’est plus simple d’apprendre la langue.

© Dupuis

Là, je dis respect. Ce n’est pas que des histoires de petits bonhommes bleus qui vont chercher des champignons. Quand tu lis Le Schtroumpfissime, Schtroumpf vert et vert Schtroumpf, il existe un sous-texte extraordinaire. Quand j’ai commencé à écrire les dialogues, j’ai écrit plein de gags avec le mot Schtroumpf. Je me suis dit que j’étais trop fort, original et moderne. Après, j’ai demandé à l’éditeur de m’envoyer les dix premiers albums. Ceux que j’avais lus quand j’étais gamin. Je me suis rendu compte que ce j’avais écrit avait déjà été fait…Respect donc aussi pour ses idées. Bref, respect pour Peyo et hommage pour les personnages qu’il a créés.

Si j’avais eu constamment cet hommage en tête, cela m’aurait probablement écrasé. Je n’aurais pas osé faire quoi que ce soit. Alors que là, je suis un peu inconscient et je peux tenter des trucs. J’avais d’ailleurs dit à l’éditeur que si des idées ont été faites par Peyo, qu’il me le dise afin de ne pas faire de redite. Or, un Schtroumpf qui ne parle pas le Schtroumpf, cela avait déjà fait, si bien que j’avais imaginé abandonné. C’est Gargamel qui se transforme grâce à une potion en Schtroumpf, mais qui ne sait pas parler la langue. Mais l’éditeur a dit, au contraire, que cela allait le faire. C’est d’ailleurs pour ça que dès la troisième page, le Schtroumpf costaud dit que cet étrange Schtroumpf inconnu est Gargamel.

Quand on regarde vos créations, vous semblez avoir trois obsessions narratives : les mondes des contes de fées, les super-héros et la science-fiction et avec, pour lier le tout, un humour « bête et méchant ». Attardons nous sur votre première obsession : le merveilleux des contes. Avec Raowl, Alice au pays des singes ou votre version des Schtroumpfs, vous semblez vouer au merveilleux un amour particulier. Est-ce parce que la vie d’adulte vous ennuie profondément que vous avez décidé de faire de Peter Pan votre costume et de l’imaginaire jeunesse votre métier ?

T : (sourire) Non ! Je ne suis plus un enfant. J’ai trois gamins, des obligations de papa. J’ai été élevé avec les Star Wars, d’où la science-fiction. Tu as raison. Pour l’héroïc-fantasy et les contes, il se trouve que j’étais un fan de Jason les Argonautes avec les effets spéciaux réalisés image par image. J’ai adoré également les livres dont vous êtes le héros. J’ai baigné dedans. Je fais Raowl pour ça. Avec les Schtroumpfs, je poursuis cela, il y a un côté médiéval, mais aussi fantastique.

Planche originale de Raowl (Tome 1) chez Dupuis
© Romain Garnier

Zep, quand il fait Titeuf, il se met dans les chaussures d’un gamin. Moi, je ne fais pas cela. Après, peut-être que je dis des conneries et que je suis encore un gamin quand j’écris. Car cela me fait toujours plaisir en tant que dessinateur de faire des personnages qui se pètent la gueule avec les yeux qui sortent. C’était le cas quand j’ai commencé la BD, que j’avais 25-26 ans et que j’étais encore jeune. Ma vie d’ado et d’enfant n’étaient pas très loin. Là j’ai cinquante piges. J’ai le sentiment que ma vie d’enfant est assez loin. Je la retrouve quand je parle de Peyo et que je ressors ma figurine, que j’ai des souvenirs d’enfance. Comme quand j’ai fait Mickey. Je repensais à moi regardant les dessins animés. De même avec Jason les Argonautes. Il existe une scène dans Raowl, avec plein de zombies, qui est un hommage à la fameuse scène avec les squelettes.

Vous reprenez une célèbre franchise qui est celle des Schtroumpfs. En même temps, aujourd’hui, la même question revient chaque année alors que les étals de bandes dessinées débordent de partout, parce qu’il y a une surproduction : Ne devrait-on pas laisser mourir les grands classiques afin d’en laisser naître de nouveaux ?

T : Tu n’as pas tort. J’ai été dans cette idée-là. Il faut laisser la place aux jeunes. Et puis j’ai rencontré d’autres dessinateurs, des auteurs. Je me demandais pourquoi ils ne faisaient pas à leur façon comme il y avait Spiderman. Sur Facebook, Dominique Bertail met plein de dessins à la Uderzo, à la Blueberry, etc. Il adore redessiner à la façon de. Donc quand des Delaf reprennent le style de Franquin, Achdé qui reprend le style de Morris, peut-être que pour eux, c’est leur plaisir que d’être dans les chaussons de l’auteur. S’ils en ont envie, tant mieux. J’ai donc changé mon fusil d’épaule !

Quand Tebo fait se rencontrer Uderzo, Goscinny et Peyo - Extrait de Génération Astérix (éditions Albert René - 2019)
© Romain Garnier

Quad j’ai fait mon Schtroumpf, je suis un peu dans le même truc. Mais comme je suis tellement heureux de dessiner les Schtroumpfs, même que pour un album. Pour Mickey, j’étais à fond. Au départ, cela devait juste être une blague et le faire en 5 mois. J’y ai passé 18 mois de ma vie. Je faisais entre 6 et 7 jours sur 7 de boulot et je faisais du 10 à 14h00 par jour. Un vrai boulot et un vrai plaisir. Un vrai kiff donc.

Ils y en a qui reprennent Alix. C’est leur plaisir que de le dessiner comme Martin. Astérix continue. Les gens veulent encore du Astérix. Certains ne sont pas contents car cela n’est plus comme avant. D’autres continuent à adorer. Les gamins continuent de lire Astérix. Si tu ne continues pas la série, les personnages meurent. Astérix, c’est vachement bien comme BD. Il serait con que cela meurt.

Quand je suis en dédicace, je demande toujours aux gamins ce qu’ils lisent d’autre. Des fois il y a des gamins qui me disent qu’ils ont lu Tintin. Je leur demande s’ils ont récupéré la collection de leurs parents. Certains me disent oui, d’autres non. Des gamins me disent lire Blake et Mortimer, alors que c’est assez compliqué pour leur âge. Plein de gamins lisent des trucs vraiment classiques.

© Dupuis

Revenons à Raowl. Comment vous projetez-vous sur cette série ? Le potentiel de celle-ci est important. Pensez-vous user le filon jusqu’à la corde en prenant à chaque fois une princesse de conte différent ou au contraire vous avez envie de vous éclater et de nous amuser sur un certain nombre de tomes tant que vous aurez quelque chose à raconter, un peu comme Captain Biceps ?

T : Captain Biceps, on arrête parce qu’on a fait le tour. Zep m’a demandé si on en refaisait un car c’était l’occasion de travailler ensemble. Travailler avec Zep, c’est vraiment cool. Mais je préfère qu’on bosse ensemble sur un nouveau projet. Je trouve qu’il n’y a plus grand-chose à raconter avec Captain Biceps. Quant à Raowl, cela devait être une série assez longue. Je me suis fait une liste de princesses, toutes différentes. J’avais déjà commencé à écrire le tome 3.

Le tome 1 a plutôt bien marché avec près de 30 000 exemplaires. Ce qui n’est pas trop mal. Mais le tome 2 est sorti au moment du COVID-19 avec les Fnac et les Cultura qui étaient fermés. Donc on en a vendu, je crois, dans les 11-12000 exemplaires. Enfin, ça, c’était au dernier bulletin. Si cela se trouve, on en a vendu un petit peu plus, mais je ne suis pas sûr. Mon éditeur, qui est sympa mais ultra anxieux à chaque fois, me dit qu’il faudrait peut-être reprendre sous un autre angle, peut-être avec La méthode Raowl. La méthode Raowl, ce sont des gags en une page que je faisais dans Spirou pour préparer la sortie de chaque album. Et donc je me dis, quand il y aura assez d’histoire, on en fera un album. Et je comptais faire cela au bout du 4e ou 5e album de Raowl.

© Dupuis

Suite à une discussion avec la commerciaux, l’idée retenue est qu’il faudrait faire quelque chose de nouveau avec Raowl, donc de faire La méthode Raowl. Or je trouve que ça ne fonctionne que si tu connais le personnage. J’accepte finalement de les suivre, c’est eux, un peu, les professionnels du commerce entre guillemets. On a sorti le tome un et j’avais commencé le tome 2 un peu avant à la demande de l’éditeur. Après j’ai dû faire d’autres choses, notamment les Schtroumpfs. Et quand j’ai relancé, que je suis revenu pour le tome 2, là on m’a dit que le tome 1 s’était planté. Genre, on ne sortira pas le tome 2. Je dis non, on a un contrat, mes gamins apparaissent dans la BD, on va la faire. En tout cas, l’avenir de Raowl est un peu incertain.

Ce qui est dommage. Avant les Schtroumpfs, cela faisait 3-4 ans que je n’avais pas dédicacé en librairie. Donc là j’ai eu plein de retours. Il y avait les libraires qui étaient à fond sur Raowl. J’ai dédicacé il y a quelques temps à Paris. Et il y avait des gamins, des gamines qui étaient fans de Raowl. Il y avait des parents qui venaient pour les Schtroumpfs et qui me disaient que leurs gamins étaient à fond sur les Raowl. Cela m’a fait plaisir, il n’y a pas que des adultes, il y a aussi des gamins, des filles et des garçons. Donc j’espère que l’éditeur va changer d’avis. Je voulais en parler un peu avec eux. Mais voilà, si les ventes ne suivent pas, ce sera mort.

D’ailleurs, je vais faire un Donjon parade avec Lewis Trondheim et Joann Sfar. Ils ont écrit 5-6 scénarios d’un coup l’été dernier. J’ai eu peur, ils écrivaient un scénario par jour. Je suis un ultra fan des Donjon et surtout les Donjon Zénith dessinés par Lewis. Certains des Donjon Monster sont très bien. Mais vers la fin, je les trouve moins bien. J’ai donc dit que si le scénario ne me plaisait pas, je n’allais pas le faire. Or, ils m’ont envoyé un scénario que j’ai bien aimé avec des dialogues à la Trondheim, d’excellentes réparties.

Et puis il y avait une scène qui me gênait un petit peu dans le scénario. Donc j’ai demandé à ce que je puisse retoucher un peu. Lewis m’a dit qu’il n’y avait pas de problème alors que je pensais qu’une fois que c’était écrit, c’était gravé dans le marbre. Au contraire, il m’a dit de m’éclater, de le faire, qu’il n’y avait aucun problème du moment que je ne faisais pas trop du Tebo, qu’on reste dans Donjon. J’ai retouché et ils ont validé tous les deux, ils étaient vachement à fond. Donc dès que j’ai fini La méthode Raowl, tome 2, j’attaque le Donjon Parade. 30 pages, je pense en avoir pour cinq mois de boulot. Il devrait donc sortir pour le 2ème semestre 2024.

© Tchô ! le magazine

Avec Lewis, on a discuté des Donjon Parade. Il m’a dit que ce serait pas mal que Delcourt fasse un peu de la promo pour dire que les Donjon Parade, il y a juste besoin d’avoir lu le tome 1 et 2 de Donjon Zénith, comme cela se passe entre les deux. Car quand j’ai discuté en dédicaces en expliquant j’allais faire un Donjon Parade, on me disait connaître la série mais qu’il y avait beaucoup trop d’albums pour se lancer. Moi, je suis la série depuis le tome 1. Je me rappelle, avec l’équipe Tchô !, avec Zep, Téhem et Supiot, dès qu’un album de Lewis et Sfar sortait, on l’achetaient. On étaient ultra fans. Les Lapinot, Professeur Bell et autres. C’était génial.

Nous avons lu plusieurs interview de vous où vous parliez très rapidement de l’importance qu’a été pour vous la découverte de Gotlib. Pouvez-vous nous en dire davantage sur ce que vous aimez chez lui et en quoi il vous a influencé dans votre pratique créative ?

T : Alors, maintenant, je n’en lis plus. Mais quand j’ai j’étais adolescent, dès que je pouvais choper un bouquin de Gotlib ou de Margerin, je le faisais. Je n’avais pas trop les moyens donc j’achetais généralement d’occasion. C’était un peu la chasse au trésor que de découvrir un nouveau Gotlib pas trop cher. Chez lui, c’était le gag, mais aussi la manière dont il animait la case – comme il ne mettait généralement pas de décors – et ses personnages. Je trouvais tout drôle. Les gueules étaient superbes. Puis il se mettait en scène en train de faire son boulot et j’aimais bien. J’étais en demande de ça. C’est à cause de lui, ou grâce à lui, que je me suis mis à la plume et que je continue à encrer à la plume et l’encre de chine.

© Glénat

Donc, sans le savoir, il m’a un peu tenu par la main. Quand j’ai commencé à dessiner, j’ai recopié Gotlib à reprendre ses mimiques avec le fameux doigt, les raccourcis, etc. J’adorais. J’ai commencé à mettre des gros mots parce qu’il en mettait. Après j’ai découvert tout ce qui était Fluide Glacial parce que c’était le magazine de Gotlib. J’y ai découvert Édika et Maëster. Alors là, ça m’a ouvert les voies. Je me suis alors éclaté à raconter des choses comme eux, trash, drôles.

Après, quand on regarde La méthode Raowl, je pense que jamais je ne l’aurais fait si je n’avais pas lu Gotlib et ses histoires de Rubrique-à-brac. Captain Biceps, à l’origine, c’était juste une rubrique dans Tchô ! qu’on animait avec Zep et qui vient aussi, à mon sens, de Gotlib.

Nous aimons généralement bien vos dialogues. Avez-vous des auteurs de référence qui vous influencent toujours aujourd’hui pour les écrire ? Est-ce que vous les testez pour voir s’ils marchent bien sur votre entourage ?

T : Alors je pense qu’il y a Zep qui m’a un peu influencé, mais aussi Édika. Celui-ci faisait d’immenses bulles où il ne racontait que des conneries. C’est autre chose que Blake et Mortimer. Il y a plus d’écriture, mais tu vas le lire parce que ça à mourir de rire. Maëster, lui, faisait plus des jeux de mots.

Il y a une période où je ne faisais que des grandes illustrations. Je faisais plein de personnages qui se balançaient des vannes dans la gueule. Et après j’ai redécouvert ça avec Titeuf où il y avait des petites bulles, en plus d’un vrai dialogue, dans laquelle tu avais une petite connerie. Et ça m’a nourri aussi entre guillemets, parce que cela m’a conforté dans l’idée que cela marche dans la BD jeunesse.

Lewis Trondheim, dans ses dialogues, il est très bon. Dans Lapinot ou autre chose, cela ne se termine pas en baston mais juste avec une petite vanne. J’ai gardé cela en tête. Mais là, j’essaie de couper parce que dans Raowl, j’en mettais plein. Aujourd’hui, il y a de moins en moins de dialogue dans les bandes dessinées. Comme si les gens avaient peur qu’il y ait trop de dialogues, besoin que les dessins soient plus aérés, qu’il y ait moins de cases dans les pages. C’est pour cela que mon Schtroumpfs ne fait pas 48 pages, mais 56. J’ai fait des pages plus aérées. Et j’ai même coupé des dialogues afin que cela soit plus agréable à lire.

La fabrique de héros - 100 ans d’édition chez Dupuis
© Dupuis

Quant à mes dialogues, généralement je ne les teste pas. Les seuls conseils que je demande c’est à Zep, pour les couvertures. Lui, il me fait encore lire les Titeuf parce qu’il aime bien mon retour. Moi, j’ai toujours peur d’être jugé. Je m’autojuge déjà beaucoup. La seule fois où j’ai testé mes dialogues, c’est sur mon gamin de 9 ans avec cette idée de ne pas savoir parler le Schtroumpf. On a reçu une carte de vœux de Spirou pour les cent ans de Spirou et il y avait tous les personnages de Spirou comme Gaston ou Natasha. Mon gamin, il ne connaissait pas de nombreux personnages et me demandait de qui il s’agissait. Je lui explique les personnages comme Benoît Brisefer, les Schtroumpfs, etc. Puis il y a Johann et Pirlouit. Je lui explique d’où ils viennent. Et là, un déclic. Le mec qui ne parle pas le Schtroumpf, c’est Pirlouit. Il a bouffé un truc et perdu la mémoire. Tout cela en deux, trois jours. Puis j’ai contacté l’éditeur. Tout cela grâce à mon gamin de 9 ans.

On signe le truc avec l’éditeur, j’écris un synopsis que je fais valider à la fille de Peyo. J’avais le déroulé de mon album et je commence à écrire mes premières pages. Au tout début, je voulais vraiment jouer sur le fait qu’il comprend rien à ce que racontent les Schtroumpfs et je voulais perdre le lecteur. Je mets plein de Schtroumpfs dans les bulles. Et je fais lire cela à mon gamin. J’étais assez content de moi, mais je n’avais rien lu à voix haute. Ce que lui fait. Il ne rit absolument pas aux blagues, trop concentré à lire les bulles et à essayer de comprendre. Je reconnais alors que je me suis planté. Je reprends le truc et je commence vraiment à couper net. Je lui fais relire et là cela le faisait marrer.

Deux questions débiles pour conclure cet entretien. Entre In Caca Veritas, In Pipi Veritas et vos nombreux traits d’humour en-dessous de la ceinture, sans compter vos planches à mourir de rire dans L’Atelier Mastodonte sur le sujet, considérez-vous qu’un psychiatre aurait le droit de vous dire que, à 50 ans, vous n’avez toujours pas dépassé un certain stade en bande dessinée ?

T : Ça y est, je crois que je l’ai dépassé (rires). J’ai tout fait. Dès que j’ai fait Samson et Néon, j’ai mis des trucs comme ça. Captain Biceps, on en a mis un peu. C’est un ou deux gags par album sur 46 planches, des fois, c’était juste une case, or c’est ce que les gens retenaient. On a donc été étiquetés vraiment humour scato. Et encore, le truc c’est que quand on se voyait avec Zep, on en mettait des pelletés avant de se censurer tellement c’était dégueulasse. Il y a quand même Stan Lee qui se prend un bras dans le cul. On n’avait pas de limites.

Extrait de l’Atelier Mastodonte - Planche de Tebo
© Dupuis

Pour In Caca Veritas, j’ai eu le boulot grâce à Zep qui était à Francfort, Glénat avait acheté les droits de ce bouquin-là, mais avec d’autres dessins. L’éditeur dit que le bouquin est vachement intéressant, mais est moins emballé par les dessins. Zep lui dit alors de s’adresser à Tebo qui est le spécialiste du caca...Donc c’est parti comme ça.

Quand on m’a proposé de bosser dans L’Atelier Mastodonte, je me suis dit que j’allais garder ce personnage-là parce que quand j’étais en dédicace tout le temps me parlait de caca. Je me suis dit alors que ok, j’allais être le pauvre crétin qui fait que des blagues scato. Quant à l’album chez Fluide Glacial, j’y ai mis tout ce que je pouvais en terme de scato, de gros mots et de sexe. Je me suis éclaté à le faire, mais ça y est, j’ai fait le tour, je peux passer à autre chose. Après, c’est peut-être un cycle, peut-être que j’y reviendrais.

Ah, et je vais peut-être faire un Batman. Urban Comics m’avait contacté il y a plusieurs années pour en faire un. Une fois encore, ils m’ont dit qu’ils avaient adoré mon Mickey – qui m’a ouvert tellement de portes. J’étais partant parce que j’étais fan de Batman et gros lecteur de comics de super-héros. En fait, j’ai commencé à bosser sur le projet et Warners Bros a viré plein de gens qui travaillaient pour l’Europe. Urban n’avait plus de contact pour faire des albums comme ce qu’avait fait Enrico Marini chez Dargaud. Le projet est donc un peu tombé à l’eau.

Les ennemis de Batman par Tebo - Réalisés pour la Galerie Arludik à Paris (2014)
© Romain Garnier

Or, quand j’ai dédicacé mon Schtroumpf au Mans, je suis tombé sur Sean Murphy et son éditeur français, que je connaissais. On discute ensemble et on parle de cette histoire de Batman. Il me dit qu’il y aurait peut-être moyen de relancer la machine et qu’on reste en contact. Je pars en vacances, je m’emmerde un peu et je commence à noter des petites idées. Je le recontacte, je lui dit que je suis en train de trouver des idées de Batman. Est-ce que j’écris ou je laisse tomber ? Il me répond qu’il est à San Diego, avec l’équipe de D.C., ils veulent rebosser avec des Français, vas-y écris. Donc j’espère que cela va se faire, même si D.C. va peut-être dire non parce qu’ils n’aiment pas mon style.

Justement, quand on pense à votre style, on se demande s’il va s’agir d’un Batman sérieux ou un peu décalé ?

T : Je ne peux faire que de l’humour. Mais je n’ai pas envie de faire une parodie parce que sinon ça n’a pas de sens. Je n’arrête pas de dire que Mickey et les Schtroumpfs, ce n’était pas une parodie. Donc là j’ai trouvé une idée dernièrement qui est de garder Batman sérieux mais d’apporter un nouveau personnage qui lui est drôle, qui va amener les situations rigolotes. Il faut donc voir comment j’arrive à trouver des gags avec ça. J’ai envie de faire comme si c’était des comics de 30 pages. J’ai envie de me faire plaisir avec la maquette. On en revient à Gotlib ! Mes premiers projets, c’était des parodies de magazines, de Télé 7 jours. Je faisais ça aussi dans Tchô ! où je pouvais m’éclater avec la maquette. Là tout est dans la tête, mais il faut que je teste sur papier pour voir si cela fonctionne. Puis un de mes premiers projets était une parodie de Batman qui faisait 20 pages. Donc, cela serait comme revenir à mes débuts.

Dernière question débile. Vous nous faites rire, et quand vous ne nous faites pas travailler notre cardio dans vos courses poursuites effrénées, vous nous faites courir dans le bon sens dans les bonnes librairies. Quand un auteur se soucie autant de la santé de ses contemporains, tant psychique que physique, ne croyez-vous pas qu’il serait nécessaire de réclamer que vos bandes dessinées soient remboursées par la sécurité sociale ?

T : Ce serait cool ! (rires). C’est gentil de me dire ça. On va faire une pétition (rires).

© Dupuis

(par Romain GARNIER)

Cet article reste la propriété de son auteur et ne peut être reproduit sans son autorisation.

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Code EAN : 9782808211208

Le Lombard ✏️ Tebo tout public Jeunesse Humour France
 
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7 Messages :
  • Une erreur de plus chez Dupuis : confier aux commerciaux ce qu’il faut vendre. Chacun à sa place : l’auteur propose Raowl (qui est une excellente série), l’éditeur y croit, l’accompagne et l’édite, et les commerciaux cherchent les moyens de le faire vendre. Là, ça marche.

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    • Répondu par Michel Ferrandi le 26 janvier à  07:43 :

      Ça fait des années que les commerciaux sont consultés en comité éditorial chez la plupart des grands éditeurs.

      Répondre à ce message

    • Répondu par Sergio Salma le 26 janvier à  12:55 :

      Sauf que c’est pas un album Dupuis, schtroumpf grognon Joël.

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      • Répondu par Joel le 26 janvier à  18:41 :

        Ah, lecture trop rapide de votre part.. J’ai lu tout l’article et je signale bien dans mon post que je parle de raowl, qui est bien édité chez Dupuis.

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        • Répondu par Joel le 26 janvier à  19:25 :

          Si j’avais mis dans mon premier post, à la fin "alors ça aurait marché" il n’y aurait sans doute pas eu ambiguïté. Je parlais bien des soucis de la série Raowl.

          Répondre à ce message

  • Bonjour Romain, merci pour cette excellente interview de notre TEBO. Néanmoins, je me permet de vous corriger : TEBO n’est PAS "le premier à ne pas se fondre dans le moule graphique et canonique de Peyo" MAIS LE SECOND ! En effet, cela fait quelques années désormais qu’Antonello DALENA œuvre avec son style cartoon/manga sur les Schtroumpfs, avec sa propre série "Grandir avec les Schtroumpfs"

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