Yann & Alain Henriet ("Black Squaw") : « Ce sont des personnages "bigger than life" »

20 juin 2020 0 commentaire
  • Les auteurs de la série "Dent d'ours", reviennent avec un nouveau projet qui met en scène, avec de superbes images, le destin d'une authentique aviatrice mi-indienne, mi-afro-américaine. Sur fond de prohibition, de ségrégation et de sexisme dans les USA des années 1920.

Comment s’est imposée la thématique de Black Squaw ? Cherchiez-vous une autre femme aviatrice qui se serait distinguée dans l’Histoire après Hanna Reitsch ?

Yann : Ce qui m’attire le plus, qui me fait rêver, ce sont des personnages « bigger than life », des êtres qui ont une destinée exceptionnelle, surtout si leur histoire personnelle entre en résonance avec la grande Histoire, ou si elle est emblématique d’une volonté hors du commun et d’une force de caractère incroyable, qui leur permet de surmonter les difficultés, les coups du sort, les chausse-trappes, les injustices et les handicaps que le destin leur réserve…

Bessie Coleman accumule ce genre d’handicaps : métisse mi-indienne, mi-afro-américaine, femme, pauvre et vivant dans un Texas sous la coupe du Ku Klux Klan. Et au lieu de rester bien peinarde à travailler dans les champs de coton pour un salaire de misère, elle veut voler, alors que normalement, cela lui est impossible. On dirait presque qu’elle fait tout exprès pour s’attirer les ennuis !

Yann & Alain Henriet ("Black Squaw") : « Ce sont des personnages "bigger than life" »
L’édition spéciale limitée à 999 exemplaires est rehaussée d’une superbe jaquette pour l’occasion....

Quelle ont été les premières réactions d’Alain en découvrant le destin de ce personnage ?

... et d’un frontispice signé par Alain Henriet

Yann : Nous en étions au tome 3 ou 4 de Dent d’ours quand je lui ai parlé d’elle. Ce scénario ne lui était pas destiné initialement. Mais il a tout de suite voulu le dessiner. Or, quand un dessinateur est enthousiaste, on ne passe jamais à côté ! Mais comme nous avions encore deux ou trois albums de Dent d’ours à dessiner, j’ai placé mon scénario dans un sachet de congélation, et hop, au frigo !

Alain Henriet : Je me rappelle très bien quand Yann m’a parlé de l’histoire de Bessie Coleman, je me suis dit : "Ça c’est pour moi ! Des scénarios d’une telle qualité, ça ne court pas les rues !". Comme Yann l’explique, je lui ai tout de suite dit que je tenais à le réaliser. Une fois Dent d’ours terminé, nous avons immédiatement commencé Black Squaw.

Alain, comment avez-vous approché graphiquement cette personnalité ?

Alain Henriet : Je voulais d’abord qu’elle soit jolie, agréable, qu’elle dégage quelque chose de sympathique. Pour m’inspirer, j’ai effectivement été voir des actrices, des mannequins et autres jolie femmes. J’ai gardé les photos de toutes celles qui me plaisaient le plus et, de là j’ai créé mon idéal féminin pour incarner le rôle de Bessie Coleman.

Ce premier volume donne beaucoup de détails sur les pratiques des Bootleggers, ces trafiquants d’alcool qui utilisaient des avions pendant la Prohibition. C’était vraiment comme cela ?

Yann : Tout est authentique ! La documentation ne manque pas, au contraire : il y en a tellement qu’il faut faire un tri, trouver un angle d’attaque novateur, avoir un point de vue original et surtout, pour éviter l’aspect fabriqué au récit, découvrir le détail inattendu et totalement nouveau qui justifie d’aborder une fois de plus ce sujet tellement rebattu. L’émancipation féminine (un terme que je préfère de loin à celui de "féminisme", trop vague), en est un : peu de figures féminines avaient marqué l’Histoire dans cette période très macho. Et parmi elles, ce ne sont pas vraiment des figures suscitant l’empathie des lecteurs : Ma Parker, Bonnie, Madame Capone

Épuisée, Bessie s’endort et le flash-back commence...

Comme dans Dent d’ours, vous proposez des flash-back à différents moments de sa jeunesse.

Yann : C’est surtout un moyen de triompher de ce carcan étouffant qu’est l’album de 46 pages. Certes, il existe le format dit du "Roman graphique", mais avec l’exigence du dessin d’Alain, il ne peut réaliser qu’un album de 46 pages par an ! La solution consiste à parvenir à concentrer l’équivalent d’un découpage d’un récit linéaire de 80 pages en 46, tout en racontant la même chose, grâce à des flash-back bien serrés et des ellipses temporelles au cordeau, faisant l’économie de pages suggérées au lieu d’être montrées.

Prenons l’exemple du flash-back de Bessie gamine, suivi d’une case où Bessie est endormie dans un train et brutalement réveillée par la chute d’une sacoche sur la tête [ci-dessous] : on économise ainsi toutes les pages intermédiaires inutiles après la toute dernière page de Bessie adulte, endormie, épuisée après avoir posé son Loening en pleine tempête de neige [ci-dessus].

... et, après le flash-back, elle est brutalement réveillée par la chute de la valise !

Faire ainsi vieillir (ou rajeunir) un personnage n’est pas chose aisée. Y a-t-il des règles qu’il faut appliquer pour rester crédible ?

Alain Henriet : Comme pour Bessie adulte, je commence toujours mes recherches avec des photographie glanées sur le Net. Je les compile et avec tout cela, je crée mon personnage tout en sachant qu’elle doit être dans mon style et facile à animer, et que physiquement on fasse le lien tout de suite entre Bessie enfant et adulte. Cela passe par exemple par la coiffure, un élément simple mais très efficace.

Dans le premier tome de Dent d’Ours, vous aviez décrit les recherches liées au récit dans une interview en postface. Cette fois-ci, vous avez relaté le vrai destin de Bessie Coleman dans un texte assorti de recherches graphiques. Qu’est-ce qui a motivé votre choix ?

Yann : Cette longue biographie qui suit le récit montre l’aspect absolument romanesque de la vraie vie de Bessie Coleman. Et la nécessité d’avoir recours à l’uchronie pour triompher du fatum injuste qui lui ôta la vie à 34 ans, après une destinée pourtant bien remplie. Cela permet aux lecteurs d’imaginer ce qu’aurait pu être le destin de Bessie sans cette clef à molette oubliée – ou glissée volontairement – dans le moteur de son Jenny JN-4…

Vous avez néanmoins choisi de privilégier deux éléments pour ce premier tome : son travail pour Al Capone et la haine raciale exacerbée à l’encontre de cette jeune femme noire et combative.

Yann : Pour étoffer notre uchronie et lui donner de l’épaisseur et crédibilité, je cherchais un moyen de relier « notre » Bessie avec la Prohibition et l’aviation. J’avais découvert que l’un de ses frères était devenu le cuisinier personnel d’Al Capone, ce dernier ayant acquis une flotte personnelle de bombardiers afin de transporter ses caisses de « booze », l’alcool frelaté. Son frère aurait très bien lui pu parler de sa sœur qui avait obtenu son brevet de pilotage en France. Et le reste a suivi...

Alain, avez-vous pu bénéficier une fois de plus de l’incroyable documentation de Yann ?

Alain Henriet : C’est vrai que je reçois beaucoup de documentation de Yann comme à chaque descriptif, mais j’en cherche encore dix fois plus pour chaque détail afin d’étoffer et d’enrichir ce que je vais dessiner. Je suis d’ailleurs totalement inondé de documentation dans mon bureau. Voyez-vous Gaston Lagaffe avec sa grotte en livres ? Moi c’est la même chose mais en documentation. Car j’aime que tout soit crédible, que chaque élément décrit par Yann semble authentique et à sa place. Pour cela, il faut faire énormément de recherche. Comme dans Dent d’ours, je suis aidé par mon ami Michel Desgagné qui est le roi de la documentation : il m’aide beaucoup dans mes recherches.

Comme sur chaque album, j’imagine que vous avez eu vos planches préférées... et vos petites difficultés ?

Pour ma part, j’aime dessiner les personnages, leur donner vie, pour que l’expression de Cole corresponde avec le moment précis de la situation décrite par Yann. J’aime également les grands paysages et surtout que tout soit crédible à l’œil, afin que l’on soit tout de suite immergé dans une époque précise. Il faut traquer tout anachronisme. Autre grand bonheur au dessin, ce sont les avions, bien entendu. Quant à ma grande difficulté sur cet album, ça a été les chevaux, une nouveauté pour moi. Ça a l’air simple, mais c’est loin d’être le cas !

Vous avez glissé un hommage à "l’Oiseau blanc", l’avion de Nungesser & Coli qui a failli être le premier à traverser l’Atlantique.

Yann : J’avais trouvé séduisante l’hypothèse de Bernard Decré, créateur du Tour de France à la voile et pilote lui-même, qui se base sur un faisceau de présomptions et sur plusieurs témoignages fiables, dont celui d’un juge, d’un capitaine de destroyer et d’un membre du parlement qui avaient aperçu l’appareil survolant Terre-Neuve.

Tout cela suggère que l’Oiseau Blanc de Nungesser & Coli, ayant épuisé plus de carburant que prévu pour lutter contre des vents contraires, se serait dérouté vers New York, et aurait amerri au large des petites îles françaises de Saint Pierre et Miquelon au milieu des vagues et aurait été englouti. Un mystérieux rapport des Coast guards en mai 1927 évoque la découverte de débris d’avion et du repêchage d’un cadavre de pilote non identifié. Une autre hypothèse évoque également un mitraillage de l’Oiseau blanc par des bootleggers croyant avoir affaire à un Loening des Coast-Gards, à moins que ces derniers n’aient eux-mêmes abattu l’avion, croyant qu’il s’agissait de trafiquants d’alcool. Ça ne rigolait pas dans cette zone de l’océan à cette époque… en pleines « Années folles » !

La mise en page de l’album offre de grands décors, des combats d’avions, les intempéries...

Alain Henriet : Pour l’ouverture de cette grande aventure, nous avions décidé avec Yann de commencer avec des pages où il y aurait moins de cases pour donner plus d’importance au dessin, afin que le lecteur puisse s’immerger dans le récit dès le début, pour donner plus d’impact à tout ce qu’on voulait montrer dès les premières planches. Il fallait ressentir les grands espaces du nord du pays, le froid qui y régnait. De grandes cases permettent de souligner l’importance de ces éléments, même si, par la suite, nous modifions la mise en page pour arriver petit à petit vers un nombre de cases plus classique.

En Europe, on connaît peu l’influence du Ku Klux Klan aux USA. Était-ce également votre volonté de donner un coup de projecteur sur cette période sombre ? Pour peu qu’elle soit derrière nous...

La couverture de l’édition spéciale

Yann : Je trouve toute cette bande d’encagoulés absolument pathétiques, ridicules, voire grotesques, avec leurs titres honorifiques ronflants : Grand Cyclope, Grand Mamamouchi rose à étoiles vertes, ou Grand dragon pourpre aux yeux bleus… On se croirait dans l’Univers de Yu-Gi Oh !

Pourtant, le pouvoir de nuisance de ces guignols était redoutable ; ils ne reculaient pas devant les lynchages, les meurtres, et les coups de fouet ; ils comptaient dans leurs rangs des juges, des shérifs, des notables… ainsi que le président Woodrow Wilson lui-même qui voyait en eux les sauveurs de la nation blanche menacée par les Noirs, les Juifs, les Hispaniques, les Catholiques et tous les autres Sang-de-bourbe…

Avez-vous déjà une idée de la dimension de votre arc narratif ?

Yann : Oui, nous sommes partis sur une trilogie conclusive ; mais en conservant la possibilité d’une suite…

Propos recueillis par Charles-Louis Detournay.

(par Charles-Louis Detournay)

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Black Squaw, T. 1 - Par Yann, Henriet & Usagi - Dupuis.

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Par les mêmes auteurs, lire les chroniques du premier cycle de Dent d’ours :

- Les tomes 1 & 2

- Le tome 3

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