Angoulême 2020 : Les Jardins Sauvages de Nicole Claveloux

4 janvier 2020 0 commentaire
  • RÉTROSPECTIVE. À 80 ans, Nicole Claveloux est surtout connue pour ses sulfureuses publications pour la jeunesse dont certaines pages distillent encore dans nos mémoires un délicieux poison, mélange de fantaisie et de mauvais esprit qui, faute d’être létal, a rendu addict de nombreuses générations. Ce que le grand public sait moins, c’est qu’elle est l’une des autrices de bande dessinée les plus novatrices de sa génération et qu’elle fut de toutes les aventures éditoriales d’avant-garde qui comptent à nos yeux : "Charlie Mensuel", "Métal Hurlant" et "Ah! Nana", première revue française de bande dessinée féministe.

Histoire de combler nos lacunes et de rattraper les négligences d’une histoire du 9e Art souvent amnésique, les Éditions Cornélius se sont lancées dans la réédition au long cours de bandes dessinées oubliées ou inédites de Nicole Claveloux. Le premier volume de cette anthologie, La Main Verte et autres récits, est paru le 28 novembre dernier. Le Festival international de la bande dessinée d’Angoulême lui consacrera une exposition lors de sa prochaine édition.

Fable onirique à la fraîcheur toute chlorophyllienne éditée par Les Humanoïdes Associés en 1978, La Main Verte de Nicole Claveloux et Édith Zha) relate en cinq actes les déboires hallucinés d’un immense corbeau acariâtre et d’une jeune femme guide au musée Grévin. Celle-ci décide un beau jour de ramener une jolie petite plante dans leur appartement et de la choyer comme un nourrisson. Le volatile plutôt hostile à l’idée de se coltiner la marmaille végétale à longueur de journée finit par la tuer. Affligée, la demoiselle s’échappe du domicile, traverse un mur et atterrit dans une autre dimension où elle se transforme à son tour en végétation.

Angoulême 2020 : Les Jardins Sauvages de Nicole Claveloux
La Main Verte et Autres Récits - éditions Cornélius 2019

Proliférant ainsi sur quarante pages, le reste du récit est à l’avenant et, grâce à des changements réguliers de tons et d’ambiances, ne perd jamais de sa puissance évocatrice. Le dessin, foisonnant et sensuel, est irradié par une lumière crépusculaire digne d’un giallo psyché de Mario Bava, qu’un trait souple comme une liane vient enlacer ou modeler en de nombreuses hachures noires. Le style évoque Topor, mais un Topor plus pop, plus plastique et luisant, ou bien encore le Moebius délirant à plein tube du Garage Hermétique qui, pris d’agoraphobie, aurait troqué son goût pour les grands espaces contre de sombres réduits aux allures de décors de théâtre abandonné.

Conte ésotérique ? Romance post-moderne et dépressive ou fantasmagorie autobiographique ? Sans l’ironie étrange des dialogues d’Édith Zha, La Main Verte aurait surtout l’air d’un mauvais trip. Mais ici, Nicole Claveloux tient les images à bonne distance des mots, ne les redouble jamais, préférant les interpréter à sa façon : toujours de biais. L’art délicat et magique du duo Claveloux-Zha consiste alors à nous laisser, nous lecteurs, le soin de jouir de ce récit, de son ambiguïté de sens comme de genre.

La Main Verte - éditions Cornélius 2019

Le livre embraye sans trêve et sans couleurs avec six pastiches de contes de fées. Dans un registre graphique plus proche d’une Adrienne Segur underground, une ribambelle de personnages déviants nous attend : marâtre alsacienne, prince charmant cannibale, belles biches ou bambins dragueurs. Tous espérant une métamorphose ou l’amour, le beau, le véritable, celui avec son grand A, qui finira bien par nous tomber sur la gueule mais jamais, mais alors jamais sous la forme escomptée... Comme dans la vie, la vraie ?

La Main Verte - éditions Cornélius 2019

Nicole Claveloux : « Je connaissais Édith Zha par des amis communs et j’avais ouï dire qu’elle écrivait bien… C’était notre première collaboration, ensuite il y a eu Morte Saison où je lui avais demandé d’écrire une sorte de polar. Nous collaborons à nouveau en 2006 pour un livre aux Éditions du Rouergue : La Maison sur la digue.

Jean-Pierre Dionnet m’avait téléphoné pour travailler à Ah ! Nana, créé par Janic Guillerez dans la foulée de Métal Hurlant et ne publiant que des bandes dessinées féminines. C’était en 1976 et ma première bande dessinée pour Ah ! Nana fut Blondasse, parodie de la Comtesse de Ségur (Histoire de Blondine), et après ça Jean-Pierre Dionnet m’a demandé une bande dessinée en cinq épisodes de huit pages pour Métal Hurlant. Je ne savais pas (et je ne sais toujours pas !) raconter une histoire donc j’ai demandé à Édith qui n’avait jamais fait non plus de bande dessinée.

J’avais envie de montrer ce que je trouvais beau dans Paris, en particulier à la tombée du jour, avec le ciel coloré et les premiers néons. Je cherchais une atmosphère mystérieuse dans les rues, des appartements… Aujourd’hui, je retrouve les couleurs des dessins originaux grâce à Cornélius et sa baguette magique, et ça c’est un grand plaisir !

J’ai adopté les « héros » d’Édith, surtout l’oiseau grincheux, mais beaucoup sont encore des mystères pour moi, comme le petit garçon dans l’escalier, le couple enfermé, alors que d’autres sont inspirés d’amis communs. Le côté « indéfini » est la « marque de fabrique » des récits d’Édith Zha, je crois. Moi, ça ne me gênait pas d’illustrer des histoires que je ne comprenais pas entièrement, je ne demandais aucune explication, c’était mystérieux, c’était parfait !

Jean-Pierre Dionnet disait en riant que nos bandes dessinées (La Main Verte ou Morte-Saison, ou les deux ? je ne me rappelle pas) étaient du "Marguerite Duras en bande dessinée", parce que le scénario n’était pas facile à suivre et que les dialogues étaient un peu "surréalistes" ! »

Édith Zha : « La Main verte est une vieille histoire, du siècle passé ! Je l’ai écrite dans un état plutôt second ou pire ! Mais avec beaucoup de plaisir même si je me souviens mal du scénario. J’ai exprimé en les transposant mes angoisses d’alors, tout est mélangé ; je suis l’oiseau et son mal de vivre, mais pas que cela. La femme aussi et sa façon de craquer complètement. L’inconscient déborde de partout, librement.

Je voyais à l’époque la vie à deux comme une prison, un enfermement. J’avais du mal à bien vivre les liens, l’amour, le temps qui passe, la société et ses impératifs auxquels je ne correspondais pas vraiment... J’aimais la philosophie et pour moi l’éveil de la conscience était seul moyen de lutter contre la barbarie, le racisme, etc. »

Histoire de Blondasse, de Belle Biche et de Gros Chachat (Extrait de la Main Verte et autres Récits) - éditions Cornélius 2019

Il aura donc fallu pas moins de 40 ans aux bandes dessinées de Nicole Claveloux pour retrouver le chemin de nos bibliothèques. Quatre décennies tapies dans l’obscurité de notre mémoire collective, escamotées par ses publications pour la jeunesse, Grabote en tête, à attendre patiemment qu’un éditeur les remette en pleine lumière et si possible celle de nos lampes de chevet.

Jean-Louis Gauthey, créateur et directeur artistique des Éditions Cornélius : « J’ai découvert le travail de Nicole Claveloux lorsque j’étais enfant. D’abord avec Okapi et la série Grabote , que je lisais à la bibliothèque ou chez des voisines qui étaient abonnées au magazine. Mon souvenir reste assez fort. Comme beaucoup de lecteurs et de lectrices, j’étais révolté par le caractère irascible du personnage de Grabote. Mais ce "rejet" était en lui-même une forme d’addiction puisque je guettais les moments où elle se prenait un retour de bâton. L’autre raison qui me poussait à rechercher ces histoires était la fascination que le dessin de Nicole exerçait sur moi. Il m’attirait tout en suscitant une forme de vertige, presque de malaise. Ça fait partie de mes grandes expériences de bande dessinée, de celles qui changent le regard et le goût (aux côtés de Gotlib, de Moebius, de Bretécher et de Crumb).

Par la suite, en collectant de vieilles revues chez les bouquinistes à l’adolescence, j’ai découvert le travail de Nicole Claveloux dans Ah ! Nana et dans Métal Hurlant (avec Édith Zha). Nouvelle gifle qui m’a laissé là encore dans une forme d’incompréhension positive. La fascination était très forte et m’a poussé à changer ma perception de la bande dessinée, m’ouvrant à d’autres formes de narration. Je me suis par la suite penché sur ses livres pour enfants, qui sont tout aussi extraordinaires.

Grabote, Alerte Galaxie ! - Okapi

Rééditer Nicole Claveloux est un vieux projet qui s’est concrétisé lorsque j’ai pu rencontrer Nicole. Mais il a fallu plusieurs années pour retrouver les originaux, qui avaient été dispersés lors de différentes ventes. Il a fallu ensuite retoucher les pages qui restaient introuvables, recréer les couleurs et les harmoniser avec le matériel que nous avions récupéré. Puis établir une bibliographie complète, ce qui m’a amené à réaliser que l’œuvre de Nicole en bande dessinée est bien plus vaste que ce que je connaissais et que nombre d’histoires publiées dans la presse restent inédites en volumes. Je pensais pouvoir tout réunir en deux épais volumes. Nous nous acheminons plutôt vers quatre ou cinq anthologies. »

La Belle & la Bête - éditions Thierry Magnier (2013)

Pour sa 47e édition, le Festival international de la bande dessinée d’Angoulême (le FIBD pour les intimes, où l’ouvrage édité par Cornélius est en compétition dans la sélection Patrimoine) consacre à Nicole Claveloux une rétrospective judicieusement sous titrée « Quand Okapi rencontre Métal Hurlant ». L’occasion rêvée de découvrir ou redécouvrir ses bandes dessinées, ses travaux pour la jeunesse bien sûr, mais aussi son œuvre picturale. Le commissariat est confié à Jeanne Puchol, illustratrice et autrice de bande dessinée (Interférences, Dargaud, 2018, Contrecoups / Malik Oussekine, Casterman, 2016) épaulée par Jean-Marc Lonjon.

Jeanne Puchol, co-commissaire de l’exposition : « Alors que je préparais le concours d’entrée aux Arts Décoratifs en 1975 ou 1976, je suis tombée sur sa version illustrée des Aventures d’Alice au Pays des Merveilles. Je me souviens de l’éblouissement que j’avais ressenti en découvrant cet album et comment il m’avait confortée dans mon désir de devenir moi-même dessinatrice. Par la suite, j’ai dévoré ses bandes dessinées dans Ah ! Nana  : ses contes détournés comme Planche Neiche ou La Conasse et le prince charmant , ses histoires inclassables comme Le petit légume qui rêvait d’être une panthère … J’adorais sa manière de mettre sa virtuosité graphique au service d’un propos subversif et irrévérencieux.

Ah ! Nana N°4 - Les Humanoïdes Associés (1974)

Dans cette exposition, mon regard de dessinatrice sur le travail de Nicole Claveloux m’a permis de mettre en évidence les techniques qu’elle utilise, les procédés qu’elle met en œuvre, les choix formels qu’elle opère. Jean-Marc, l’autre commissaire de l’exposition, a répertorié les œuvres, contacté les collectionneurs et mis en espace les trois cent cinquante pièces qu’elle rassemble. La première chose que j’ai faite a été de me procurer la monographie Nicole Claveloux & Compagnie écrite et publiée par Christian Bruel à l’occasion de la rétrospective éponyme de 1995 – une exposition inoubliable montrée entre autres au Salon de Montreuil où j’étais allée la visiter. L’angle adopté par Christian Bruel étant thématique et chronologique, j’ai eu envie de faire tout autre chose. FIBD oblige, la première salle de l’Hôtel Saint-Simon (où se tiendra l’exposition) est entièrement consacrée au pan le plus injustement méconnu de l’œuvre de Nicole Claveloux : la bande dessinée.

Les aventures d’Alice au pays des merveilles - éditions Grasset (1974)

Dans les salles suivantes, j’ai rapproché les œuvres les unes des autres en fonction des correspondances qui m’apparaissaient entre elles. Nicole Claveloux utilise les codes de la bande dessinée dans ses illustrations, introduit les figures récurrentes de ses illustrations dans ses peintures, fait œuvre de peintre dans ses bandes dessinées… Sans cloisonnement ni hiérarchie entre ces trois pratiques. Dans chaque salle il y aura donc des illustrations, des bandes dessinées et des peintures dont le côtoiement révèle tel ou tel aspect de l’univers foisonnant de leur créatrice. »

Nicole Claveloux - Autoportrait

Rendez-vous fin janvier à Angoulême et début février pour la sortie de Morte Saison et autres Histoires, et pour la suite de nos entretiens avec Nicole Claveloux et Édith Zha.

(par Thomas BERNARD)

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La Main Verte et Autres Récits - Par Nicole Claveloux & Édith Zha - Cornélius - collection Solange - 23,4 x 29 cm - 88 pages en noir & blanc et couleurs - couverture cartonnée avec dos toilé - parution le 28 novembre 2019.

Consulter le site de Nicole Claveloux & la page dédiée à son exposition au FIBD. Lire quelques pages de l’ouvrage.

Consulter le blog de Jeanne Puchol.

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