"B.0, comme un dieu" : entrée réussie d’Ugo Bienvenu dans la collection BD Cul des Requins Marteaux

13 septembre 2020 0 commentaire
  • Ugo Bienvenu, dont la précédente bande dessinée "Préférence Système" a reçu le Grand Prix de l'ACBD 2019, fait son entrée dans le collection BD Cul des Requins Marteaux. Et de belle manière ! Tout en sacrifiant aux codes du genre, il cultive l'esthétique et les thèmes qui lui sont chers.

La collection BD Cul est solidement ancrée dans le paysage éditorial de la bande dessinée alternative. Dix ans d’existence, vingt-trois volumes parus dessinés par dix-neuf autrices et auteurs pour des thèmes et des styles d’une grande variété : elle a su renouveler le genre de l’érotisme et de la pornographie.

Il y en a pour tous les goûts. On peut préférer les volumes d’Aude Picault [1] à ceux de Bastien Vivès [2] pour des raisons tant artistiques qu’intellectuelles [3], il n’empêche que la diversité permet à chacun aussi bien de choisir que de découvrir. Entre l’humour débridé d’El don Guillermo [4] ou les délires surréalistes et presque abstraits de Jirô Ishikawa [5], les écarts sont grands mais pas incohérents.

"B.0, comme un dieu" : entrée réussie d'Ugo Bienvenu dans la collection BD Cul des Requins Marteaux
B.0, comme un dieu © Ugo Bienvenu / Les Requins Marteaux 2020

Ugo Bienvenu a choisi, lui, la science-fiction. Ce n’est guère étonnant de sa part : ses ouvrages les plus récents, Premium + (Réalistes, mai 2019) et Préférence Système (Denoël Graphic, octobre 2019), se déroulaient dans un futur proche, anticipant des éléments déjà saillants de notre époque. Mais B.0, comme un dieu voit plus loin. La preuve par l’âge de son narrateur et principal protagoniste, un robot âgé de 772 ans.

La trame est simple : le lecteur suit une journée de l’androïde B.0, « robot sexuel » que ses clientes nomment Bo. Il traverse les espaces intersidéraux pour répondre à leurs désirs, dans le plus grand secret. Il est en effet le dernier représentant de machines créées par des êtres humains qui ont rapidement été dépassés par les conséquences de leur invention. Entre les ébats sexuels - les scènes sont explicites - et les réflexions de B.0, le rythme est soutenu.

B.0 est parfait. Il sait anticiper et répondre aux désirs des femmes qui l’appellent, les menant infailliblement à l’orgasme. Jamais il ne risque la panne et toujours il privilégie le plaisir de sa ou ses partenaires. Ses services sont onéreux. Il doit s’auto-entretenir. Il lui faut renouveler ses batteries, huiler ses rouages, mettre à jour ses anti-virus et faire le plein de son vaisseau. Il doit être prompt à répondre à une clientèle exigeante, pressante et passionnée.

B.0, comme un dieu © Ugo Bienvenu / Les Requins Marteaux 2020
B.0, comme un dieu © Ugo Bienvenu / Les Requins Marteaux 2020

L’immense avantage de B.0, hormis le fait qu’il n’a pas à penser à son propre plaisir et peut donc se consacrer tout entier à ses partenaires, est son absence supposée d’affect. Il obéit à tous les désirs, ne les juge pas et permet ainsi aux femmes qu’il « fréquente » de lâcher totalement prise. Avec lui, tous les tabous s’évanouissent. Les pressions sociales ou psychologiques disparaissent, ouvrant la possibilité à des jouissances démultipliées. Les scènes précisément dessinées par Ugo Bienvenu en témoignent.

B.0, comme un dieu © Ugo Bienvenu / Les Requins Marteaux 2020

Le dessinateur ne se contente heureusement pas d’accumuler les scènes pornographiques. Quelques pages sont consacrées aux trajets spatiaux de B.0, rappelant les plus belles images du cinéma de science-fiction. L’ensemble renvoie aussi aux clips et courts-métrages d’animation qu’il a réalisés par le passé, notamment pour Miyu Production, et prolonge la très grande cohérence graphique inaugurée avec Paiement accepté.

Surtout, Ugo Bienvenu profite de l’occasion que lui offrent Les Requins Marteaux pour relier des thèmes qui lui sont chers - la mémoire, l’intelligence artificielle, l’objectification de l’humain - à celui de la sexualité. Il développe ainsi, par sous-entendus et associations d’idées, des pensées évoquées dans ses livres précédents et qu’il creusera, à n’en pas douter, dans les suivants.

B.0, comme un dieu © Ugo Bienvenu / Les Requins Marteaux 2020
B.0, comme un dieu © Ugo Bienvenu / Les Requins Marteaux 2020

Ugo Bienvenu part d’un paradoxe digne d’un roman d’Isaac Asimov : tout en respectant les trois lois de la robotique définies par l’écrivain avec John W. Campbell en 1942 [6], B.0 a développé une telle intelligence artificielle qu’il est doué d’une véritable pensée l’amenant à se questionner sur le sens de son existence.

Il est pourtant programmé. « Robot hétérosexuel » - comme si les désirs et les pratiques sexuelles étaient forcément binaires et limitées de façon infranchissable - dédié au plaisir féminin, il ne peut répondre que favorablement à toute demande touchant à son domaine d’expertise. Il a cependant appris à vivre en autonomie, est le gardien de la mémoire de son « espèce » quasiment disparue et peut réfléchir aux comportements de ses partenaires, y compris lorsqu’il s’agit de sentiments.

L’intelligence artificielle est ici dépassée. Comme si l’accès aux plaisirs de la sexualité avait permis aux ultimes connexions de s’effectuer. Optimiste, bien qu’un peu convenue, la conclusion le confirme. : la robotisation et le développement des I.A. peuvent être un retour à l’humain, et à ce qui fait ses spécificités, même si bien des détours risquent d’être pris entretemps.

De façon moins apparente mais non moins subtile, Ugo Bienvenu interroge la pornographie et l’objectification des êtres humains, en particulier des femmes, à laquelle elle conduit encore majoritairement. En donnant à son robot le rôle habituellement dévolu aux actrices du X ou aux créatures de papier, il opère un renversement propre à dénoncer des mentalités et des pratiques sexistes. Dans son livre, les femmes sont totalement libres d’assouvir leurs désirs et c’est le robot à forme masculine qui cède à tous les fantasmes.

Cette intrusion de la robotique dans la sexualité humaine est une thématique déjà d’actualité. Un marché se développe, qui interroge l’artificialisation des fantasmes et la mécanisation des rapports largement diffusées par la pornographie - sauf exception - et implique même une dimension éthique, par exemple lorsqu’il s’agit d’assouvir des désirs pouvant entraîner des pratiques par ailleurs illégales. La brièveté de B.0 comme un dieu ne permet pas d’approfondir toutes ces questions, mais elles sont posées, ce qui n’est pas si fréquent.

Ugo Bienvenu, tout en répondant aux canons de la collection BD Cul, parvient donc à dépasser le simple prétexte, à cultiver son graphisme et à enrichir sa réflexion. Le défi n’était pas évident à relever.

B.0, comme un dieu © Ugo Bienvenu / Les Requins Marteaux 2020

(par Frédéric HOJLO)

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B.0, comme un dieu - Par Ugo Bienvenu - Les Requins Marteaux - 23e volume de la collection BD Cul - avec les participation d’Élisa Levy, Emmanuel Lantam, Josselin Facon, Kevin Manach, Paul Lacolley, Felder & Cizo - 13 x 18 cm - 128 pages couleurs - couverture souple avec marquage à chaud, broché - parution le 10 septembre 2020.

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Et à propos de la collection BD Cul des Requins Marteaux :
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- Bernadette fait du ski - Par El Don Guillermo - Les Requins Marteaux / collection BD Cul

[1Comtesse, mai 2010 & Déesse, septembre 2019.

[2Les Melons de la colère, février 2013 & La Décharge mentale, février 2018.

[3Ce qui est le cas de l’auteur de ces lignes.

[4Bernadette, novembre 2014 & Bernadette fait du ski, février 2020.

[5Atomic Love, janvier 2019.

[6Les Requins Marteaux, jamais complètement sérieux, en ajoutent une quatrième : « Ne pas mettre sa bite dans un grille-pain ».

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