David Prudhomme : « Le Rébétiko est une musique de parias »

10 janvier 2010 1 commentaire
  • Son album {Rébétiko (la mauvaise herbe)} a figuré au palmarès 2009 de la plupart des rédactions qui traitent de bande dessinée. Il est désormais en lice pour une récompense à Angoulême à la fin de ce mois de janvier. Nous vous proposons une rencontre avec David Prudhomme, un auteur qui s’est rêvé héros de sa propre histoire...

Qu’est-ce qui vous a amené à vous intéresser au rébétiko, cette musique traditionnelle grecque ?

Tout part d’un petit livre, Aux sources du Rébétiko écrit par l’australienne Gail Holst. Il était livré avec un CD, et le sous-titre m’a accroché. C’était Chansons des bas-fonds, des prisons et des fumeries de haschich. Smyrne, Le Pirée et Salonique (1920 – 1960).

Tout un poème !

Ca m’a donné l’envie d’en savoir plus. J’ai aimé le portrait que l’auteure en tirait, la nostalgie de son récit aussi. Elle parlait d’une époque révolue. Je ne connaissais absolument pas cette musique avant de lire ce livre qui m’a passionné, quand je l’ai découvert en 2001. Ca a fait lentement son chemin. Aux sources du Rébétiko évoquait beaucoup de questions sur les rapports entre Orient et Occident, sur la place des marginaux dans une société, le pouvoir de la création,… Et puis, j’ai un peu fantasmé sur toute cette histoire… Je me suis rêvé Rébète avec mes copains. Je les ai appelés pour que nous racontions l’histoire du rébétiko, en s’inspirant de notre expérience de groupe de rock improbable…

Rock improbable, est-ce que vous pouvez préciser ?

Oui, c’est un genre musical qui est mort-né ! (rires) Nous n’avons pas fait un seul concert. On a simplement eu l’envie de jouer ensemble. Ça a duré le temps de nos études en bande dessinée à Angoulême. Dans ma première idée d’histoire sur le rébétiko, je voulais que chacun écrive sa part de dialogue. Parce que j’avais fantasmé une soirée, où un des membres du groupe était parti. Techniquement c’était impossible de travailler ensemble sur un tel récit. Je faisais fausse route, mais je me suis accroché à l’idée.

David Prudhomme : « Le Rébétiko est une musique de parias »
Rébétiko (la mauvaise herbe)
© Prudhomme - Futuropolis

Malgré votre déjà longue carrière en bande dessinée, Rébétiko est votre premier scénario original. Qu’est-ce qui vous a poussé à franchir le pas d’un livre en solo ?

C’est vrai que c’est mon premier de longue haleine, mais j’avais fait deux petits bouquins de trente pages qui s’appelaient L’Oisiveraie, de petits tirages de 200 exemplaires aux éditions Charrette. Mis à part ces galops d’essai en catimini, j’ai toujours essayé d’écrire, mais je manquais de confiance. J’ai travaillé sur des adaptations d’auteurs morts, puis avec des scénaristes amis, et petit à petit, je me suis senti capable d’écrire seul. D’autant que le sujet du rébétiko me collait à la peau. Après la tentative d’écriture collective avec mes copains musiciens, je ne me voyais pas appeler quelqu’un pour m’écrire cette histoire. Il y a eu un lent processus de maturation. Pour écrire, je n’ai pas de méthode. J’y suis donc allé avec toutes mes tripes. J’ai pensé à raconter mon histoire très librement, à m’accaparer un morceau de temps. J’ai plongé mes personnages dans ces vingt-quatre heures qui composent l’album. Comme dans la vie on n’a pas toujours des réactions linéaires ou logiques, j’ai construit mon histoire de la sorte. J’ai essayé qu’entre les scènes fortes du récit, on soit face à un miroir de la société grecque, qu’on sente la vie. Je voulais une histoire comme un fleuve qui coule.

On remarque que vous avez opté pour un gaufrier assez sage par rapport à des découpages que vous avez pu utiliser par le passé…

Etant donné que c’était mon premier long scénario, je me suis accroché à la planche. Je n’ai pas voulu m’éloigner de la linéarité de mon idée. Dans ma logique d’un écoulement régulier du temps, il me semblait qu’un gaufrier était la manière la plus posée de faire que cette nuit s’écoule comme une ronde. Sans rupture.

Un extrait de "Rébétiko"
© Prudhomme - Futuropolis

Il y a un côté tragique et révolté qu’on ne soupçonne pas forcément au premier abord dans le destin des musiciens rébètes… Y voyez vous des similitudes avec la dramaturgie du blues ou du flamenco ? Y aurait-il une communauté d’esprit entre des gens qui sans se connaître auraient exprimé des idées similaires ?

Oui, je pense que c’est le cas, avec des particularismes. La naissance du rébétiko, les gens qui le joue, le public qui l’écoute, le contexte économique difficile,… sont des ferments qui lui ont donné un cadre. C’est un cri qui doit sortir, et qui prend différentes formes. Je pense qu’il y a beaucoup de liens avec le blues. Ce sont des musiques de parias.

Parlons des couleurs de votre histoire. Vous avez choisi une gamme très ombragée et très évocatrice de la lumière en Méditerranée. Quelle est votre technique ?

J’ai beaucoup travaillé sur les ombres au crayon. Dans la Marie en plastique, j’avais fait une bande dessinée sans ombres, uniquement en aplats, qui était frontale et sans sculpture de la lumière. Ici, j’ai d’abord fait les ombres au crayon gris. Ensuite, j’ai scanné ce premier travail. L’ordinateur s’est imposé naturellement. J’ai superposé des calques de différentes teintes. Ca m’a permis de faire vibrer les couleurs et la lumière.

David Prudhomme à Bruxelles
en novembre 2009

C’est une dimension qui manque à la bande dessinée : comment faire ressentir des sons par le dessin ?

J’ai pris le parti de ne pas sortir du gaufrier. Comme je le disais plus haut, j’aimais cette idée de ronde. Quelque chose d’un peu lancinant, qui nous entraîne. C’est l’essence du rébétiko. Je voulais que la musique soit racontée de la même manière que les évènements du récit. D’autant que les lecteurs, pour la plupart, n’ont aucune référence en tête. Si j’avais fait exploser les cadres, je risquais de déstabiliser l’histoire. Et surtout, on n’aurait pas plus entendu le rébétiko à la fin… C’est vraiment une description en creux. On voit peu le chanteur et les musiciens, j’ai préféré montrer le public et la réception de la musique.

Notre question rituelle avant de se quitter : quel est le livre qui vous a donné envie de faire ce métier ?

Celui qui m’a fait le plus vibrer c’est Astérix Légionnaire. Après, c’est un peu mêlé. Mais les albums d’Astérix m’ont donné une joie et confiance immense dans la bande dessinée. Ca m’a tourné la tête. J’ai cru très longtemps qu’il fallait faire ça et puis c’est tout ! (rires). Puis, j’ai lu l’Histoire de France en BD chez Larousse avec des dessinateurs espagnols à tomber comme Victor De La Fuente. J’ai été très impressionné par ces grandes images. Ensuite, Forest avec Enfants c’est l’Hydragon qui passe m’a beaucoup marqué. Et enfin, Blueberry. Ma bibliothèque personnelle c’était ça.

(par Morgan Di Salvia)

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Photos © M. Di Salvia

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