Éditer pendant et après la crise : l’analyse engagée des Éditions Adverse

1er août 2020 0 commentaire
  • Comment poursuivre le travail éditorial dans le contexte de la crise sanitaire et économique mondiale ? C'est la question à laquelle tentent de répondre Alexandre Balcaen et Jérôme LeGlatin pour les Éditions Adverse, dans un texte décortiquant la "chaîne du livre" et appelant à une refonte radicale du secteur éditorial.

La crise née de la pandémie de coronavirus est, par définition, sanitaire. Elle est devenue économique, du fait des mesures de distanciation physique, de confinement et de fermeture des frontières qui ont été prises à travers le monde pour endiguer la diffusion de la maladie. Elle est aussi, de fait, sociale - révélant et accentuant les inégalités - voire politique - les gouvernements étant jugés sur leur gestion de cette crise. Le déconfinement progressif mis en oeuvre dans la plupart des pays touchés n’y met pas fin, en particulier dans les secteurs où la circulation du virus impose le maintien de précautions importantes.

L’économie de la culture est particulièrement fragilisée. Cinéma, théâtre, musique... Après une période « blanche » de presque deux mois, l’activité ne reprend que peu à peu, ne suffisant pas à compenser les pertes - nous sommes au-delà d’un manque à gagner - provoquées par une mise à l’arrêt contrainte mais indispensable. Il faudra encore des mois pour estimer l’ampleur des dégâts et jauger les conséquences de cette conjoncture inédite. L’édition est évidemment concernée. Tous les acteurs de la « chaîne du livre » ont dû faire face à des difficultés, certes plus ou moins graves selon leur taille et leur fonctionnement.

Éditer pendant et après la crise : l'analyse engagée des Éditions Adverse
"Eros Negro" #4 © Démoniak / Éditions Adverse 2020

Les libraires ont fermé leurs magasins. Certains ont choisi de mettre en place des modes de « vente à emporter » et l’activité semble avoir bien repris à la fin du printemps, mais cela ne peut suffire à pallier la baisse drastique du chiffre d’affaire. Certaines charges ont pu être reportées, mais d’autres dépenses sont incompressibles. En l’absence de mise en place de nouveautés et dans l’attente des « retours » des libraires, les diffuseurs et les distributeurs ont eux aussi considérablement réduit leurs activités.

Les éditeurs ont également souffert. La plus grande crainte a été celle de l’oubli des livres parus juste avant le confinement. Les ouvrages parus au premier trimestre à peine sortis des cartons, il a fallu reprendre le calendrier des parutions de l’année voire de la suivante. Certaines sorties ont été décalées à l’été ou à l’automne, au risque de provoquer un engorgement des étagères à la rentrée. D’autres ont été repoussées à 2021 ou même reportées sine die.

Les autrices et auteurs, enfin, ont dû prendre leur mal en patience. Une fois oubliée la plaisanterie selon laquelle le confinement ne changeait rien à leur mode de vie, il était évident que la période et même toute l’année seraient des plus délicates à passer. Peu ou pas de nouveaux contrats et donc d’avances sur droits, plus de festivals et salons jusqu’à nouvel ordre pas plus que d’animations pédagogiques ou de rencontres rémunérées : les revenus des auteurs, déjà souvent inférieurs à l’équivalent du salaire minimum, risquaient de s’approcher de zéro.

"Hmm !" © C. de Trogoff / Éditions Adverse 2020

Le problème ne date pourtant pas de la crise sanitaire. Les auteurs font connaître leurs difficultés depuis des années. Le dernier mouvement en date, celui du Festival d’Angoulême 2020, a d’ailleurs été stoppé ou du moins freiné dans son élan par le développement de la pandémie [1]. À la suite de différents appels d’organisations professionnelles ou de groupements d’artistes, les gouvernements ont réagi, notamment en Belgique et en France, sans pour autant combler totalement le gouffre qui s’est ouvert.

Se posent, dans ce contexte, les questions de la position à tenir pour les éditeurs et de la situation du secteur éditorial à court et à long terme. Alexandre Balcaen, fondateur des Éditions Adverse en 2016, et Jérôme LeGlatin, avec qui il dirige la revue À partir de, se proposent d’y répondre, au moins en partie, d’ouvrir des pistes de réflexion, et de poser des bases pour révolutionner le secteur. Leur texte d’une quinzaine de pages, paru début mai et s’intitulant Éditer (modestement) dans la tourmente, prolonge et approfondi les idées émises dans le Manifeste d’Alexandre Balcaen (Adverse, 2016) et dans Communes du livre de L.L. de Mars (Adverse, 2017).

"À partir de" #2 © Éditions Adverse 2020

Le texte d’Alexandre Balcaen et Jérôme Le Glatin développe trois axes - informer sur la situation d’Adverse, analyser la situation du secteur éditorial, faire émerger des solutions - et s’articule autour d’un « moment t » correspondant à la fin de la période de confinement en France. C’est pourquoi le début et la fin en sont centrés sur la maison d’édition à « t » et « t + 1 » tandis que le cœur en est dédié à l’ « industrie » éditoriale à « t - 1 » et « t ». L’ensemble fait corps, en conclusion, l’action éditoriale d’Adverse devant logiquement répondre aux éléments d’analyse mis en lumière dans cet opuscule.

"Soundtrack/s" © Rosaire Appel / Éditions Adverse 2020

La santé économique d’Adverse n’est pas menacée. La trésorerie est à jour ou presque et les comptes sont « proches de zéro » : rien d’anormal pour une maison au fonctionnement fondé sur la vente ferme en librairie, le bénévolat de son éditeur - mais pas de ses auteurs ! - et la recherche de charges (matérielles et non fiscales) minimales. Cette situation, assimilable à de l’artisanat, empêche certes les investissements massifs mais permet une indépendance totale et préserve des mauvaises surprises auxquelles s’exposent la plupart des éditeurs avec les « retours » de librairies [2].

L’avenir à « t + 1 » est donc envisagé plutôt sereinement. Serendip Livres, qui diffuse et distribue les ouvrages d’Adverse en librairies, a choisi de reporter toutes les nouveautés de son catalogue au plus tôt à septembre 2020. C’est prendre le risque de laisser le champ libre à la concurrence, la place dans les magasins étant par définition limitée. Mais cette décision sied à Adverse, qui peut ainsi décaler à plus tard ses parutions les plus importantes - en terme économique s’entend. C’est ainsi tout le programme jusqu’à 2022 voire au-delà qui est repensé.

En revanche, la crise met en exergue les points de faiblesse d’Adverse, qui d’ailleurs ne lui sont pas spécifiques. La dépendance aux matières premières et aux outils de production, pourtant tous situés en France, pousse à rechercher une autonomie de plus en plus grande et donc à réfléchir à la fois à la mutualisation des moyens et à l’accentuation des modes de production artisanaux.

"Pêchez jeunesse !" © J.-M. Bertoyas / Éditions Adverse 2021

Autre écueil : la diffusion. La vente directe, via le site Internet et surtout les salons et festivals, constitue plus des deux tiers du chiffre d’affaire d’Adverse, ce qui est une singularité. Si les souscriptions et ventes par Internet peuvent être relancées grâce à un site qui vient d’être totalement remanié, l’annulation de la plupart des événements collectifs engendre un manque à gagner majeur - sans compter le travail de mise en avant du catalogue et d’échanges avec les lecteurs qui se trouve sérieusement mis à mal.

Quelles perspectives pour se pérenniser dans ce contexte ? Plusieurs pistes, pour certaines déjà suivies, sont envisagées. La plateforme collaborative et indépendante de souscription Livre-Avenir, également utilisée par le Frémok, L’Articho et L’employé du Moi, peut être une base pour élargir le lectorat et assurer le financement d’une partie des ouvrages. La mise en place, complexe et ambitieuse, de « communes du livres » reprenant les propositions de L.L. de Mars et visant à fonder un nouveau système de diffusion-distribution à part entière pourrait également ouvrir une nouvelle voie, mais paraît difficilement envisageable sans l’intervention d’autres acteurs déterminés.

Les collaborations et échanges sont d’ailleurs souhaités par Adverse, en particulier au sein du SEA - Syndicat des éditeurs alternatifs [3] - et du Collectif édition indépendante né fin avril 2020, à condition de pouvoir continuer à défendre une « organisation en réseaux », les « techniques DIY » (le do it yourself hérité du fanzinat) et la « réouverture aux circuits courts ».

De Tout Bois (collectif) © Éditions Adverse 2018

Les choix d’Adverse font directement échos aux analyses d’Alexandre Balcaen et Jérôme LeGlatin. Ils exercent sur le secteur de l’édition un regard acéré, assumant un point de vue antilibéral - au sens économique - qui leur permet de décrypter des rouages souvent présentés comme allant de soi, immuables ou indiscutables. Ils partent ainsi d’un acteur habituellement négligé car mal connu des journalistes et méconnus des lecteurs : les distributeurs, qu’ils qualifient de « centre de commande » du secteur du livre.

"Inspiration" © Yan Cong / Éditions Adverse 2016

Ils estiment en effet que la surproduction éditoriale, qu’il est devenu difficile de nier [4], est moins due aux stratégies des éditeurs qu’à « la dérégulation du protocole du retour sur invendus ». Les distributeurs, qui assurent les tâches de stockage et de transport des livres ainsi que la gestion des flux financiers liés aux commandes et aux retours, très souvent en association avec des diffuseurs à qui incombent les missions commerciales, ont en effet beaucoup assoupli leurs conditions de retours, tant pour les délais et les quantités que l’état des ouvrages.

D’abord présentée comme un avantage pour les libraires, qui ont ainsi moins à craindre les pertes, cette flexibilité les a finalement rendus dépendants de l’acceptation de nouveautés de plus en plus nombreuses. Certains livres n’auraient même plus le temps de sortir des cartons... Quant aux éditeurs, soumis à la pression des retours, ils sont incités à présenter sans cesse de nouveaux ouvrages pour ne pas avoir à rembourser directement les libraires, les nouveautés remplaçant les livres renvoyés. Notons que les distributeurs, eux, engrangent du chiffre d’affaire quelles que soient les ventes d’un livre, puisqu’ils facturent l’ « aller » comme le « retour » des marchandises.

Le confinement a encore accentué le poids des distributeurs, les transformant parfois en donneurs d’ordres. Il l’a rendu plus visible aussi. Beaucoup ont au départ considérablement réduit leur activité. Ils ont ensuite conseillé les éditeurs sur leur calendrier, les incitant à décaler les parutions de 2020 pour se concentrer sur les titres à « fort potentiel », niant au passage les politiques éditoriales visant à valoriser un catalogue entier et à promouvoir des livres dits « difficiles », quitte à renforcer une best-sellerisation déjà bien avancée [5].

Déséblouir © Jean-Pierre Marquet / Éditions Adverse 2017

Entre des retours massifs dès la fin du printemps et le report à la fin 2020 au mieux de la sortie de nombreuses nouveautés, les éditeurs se sont retrouvés endettés auprès de leurs distributeurs, comme en ont témoigné les Éditions Rouquemoute. Chacun mise alors sur des solutions intrinsèquement aléatoires et temporaires : financement participatif chez Revival et Rouquemoute, souscription au Frémok et chez L’Employé du Moi, appels divers aux soutiens institutionnels.

S’il faut bien trouver de quoi « tenir », une réflexion plus globale, à laquelle Adverse a décidé de participer activement, est indispensable. La crise sanitaire et ses conséquences économiques s’installent. Surtout, le secteur éditorial semble être enfermé dans une impasse. Parier sur la mise en place de nouveautés pendant que les deux extrémités de la « chaîne » - auteurs d’un côté, libraires de l’autre - peinent de plus en plus à tirer des revenus décents de leurs activités conduit à un gaspillage éhonté rarement imaginé par les lecteurs et à une véritable catastrophe écologique - des dizaines voire des centaines de tonnes de livres sont transportées pour rien et détruites chaque année. Tout l’inverse de la sobriété prônée par les Éditions Cornélius dans l’éditorial du récent numéro de leur revue Nicole. Dans le même temps, la concentration éditoriale et la précarisation des auteurs s’accélèrent [6].

En ce sens, les efforts de réflexion et de proposition d’Alexandre Balcaen et Jérôme LeGlatin sont louables. Ils refusent de rester aveugles aux problèmes de l’édition, alors même que leur fonctionnement les protège du pire - la faillite pure et simple. Leurs écrits, car il faut associer à Éditer (modestement) dans la tourmente leur revue À partir de [7], sont éminemment politiques : ils sont un engagement, une volonté de transformation du monde. Même s’ils admettent que les directions qu’ils soumettent sont difficiles à suivre pour des maisons d’édition produisant plus qu’Adverse ou davantage impliquées dans la chaîne commerciale, ils espèrent contribuer à un mouvement de refonte radicale de la sphère éditoriale. Ils auront, à tout le moins, participer à nous déciller sur la situation d’un secteur qui ne se résume pas aux chiffres associés aux best-sellers.

Éditer (modestement) dans la tourmente © A. Balcaen / J. Le Glatin / Éditions Adverse 2020

(par Frédéric HOJLO)

Cet article reste la propriété de son auteur et ne peut être reproduit sans son autorisation.

Éditer (modestement) dans la tourmente - Par Alexandre Balcaen & Jérôme LeGlatin - Éditions Adverse - 12,5 x 16,5 cm - 16 pages en noir & blanc - strip de couverture par François Henninger - maquette par Atelier Octobre / Richard B - parution le 4 mai 2020.

Lire en ligne, télécharger ou imprimer :
- Manifeste - Par Alexandre Balcaen - Éditions Adverse - 2016
- Communes du livre - L.L. de Mars - Éditions Adverse - 2017
- Éditer (modestement) dans la tourmente - Par Alexandre Balcaen & Jérôme LeGlatin - Éditions Adverse - 2020

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- "À partir de" #1 - Éditions Adverse
- "Eros Negro. Jouer avec le feu" - Par Démoniak - Adverse

[1Sur les revendications des autrices et auteurs et les formes prises par le mouvement, lire notre article « "LBD 2020" : avec la Section Patachon, des artistes entrent dans la lutte » (10 février 2020).

[2Les éditeurs doivent rembourser les libraires ou leur créer un à-valoir quand ces derniers leur renvoient des invendus ; certains éditeurs préfèrent fournir des nouveautés en lieu et place des remboursements, faisant ainsi entrer le système dans une inflation de moins en moins contrôlable.

[5En 2016, toujours selon le « Rapport Ratier », vingt-quatre nouvelles bandes dessinées ont été tirées à plus de 100 000 exemplaires, sur un total de 3 988 nouveautés, soit 0,6 %.

[6Ainsi, le groupe Madrigall est récemment devenu majoritaire dans le capital de Sarbacane.

[7Deux numéros parus sur les six prévus pour l’instant.

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