Jean-Pierre Gibrat : « Beaucoup de mouvances d’extrême gauche ont soutenu les Bolcheviks en pensant qu’ils partageraient le pouvoir. »

6 novembre 2010 0 commentaire
  • Gibrat retrace la vie de Mattéo, un jeune anarchiste aux prises avec les tourments de l’Histoire. À l’occasion de la parution du deuxième album de la série, cet enfant de communiste nous parle des espoirs révolutionnaires de l’entre-deux-guerres, qu’il met en scène dans une grande fresque romantique.

Mattéo, le héros de votre série, est un paradoxe : c’est un enfant d’anarchiste, c’est un pacifiste, mais il est sans cesse aspiré par les guerres et les conflits… Pourquoi ?

Pour la guerre de 1914, l’explication est simple : il est amoureux de Juliette et comprend que, s’il ne s’engage pas, ses chances de reconquête sont définitivement cuites. Et puis, son statut d’immigré ne le met pas très à l’aise. En fait, si Mattéo est élevé dans le pacifisme, il ne devient véritablement pacifiste qu’après la guerre, une fois qu’il a été plongé dans l’horreur. En ce qui concerne la Révolution russe, on ne peut pas parler de guerre. Au contraire, il s’agit de la construction, belliqueuse peut-être, d’une autre société, avec toutes ses promesses. Mattéo n’y va pas pour participer à l’événement, mais pour rendre compte aux anarchistes espagnols de ce qui est en train de se construire à Petrograd.

Jean-Pierre Gibrat : « Beaucoup de mouvances d'extrême gauche ont soutenu les Bolcheviks en pensant qu'ils partageraient le pouvoir. »
Mattéo, deuxième époque
© Gibrat - Futuropolis

Il joue un rôle de reporter ?

Oui, il est mandaté là-bas avec son copain Gervasio. Ce dernier est plus âgé, c’était un ami du père de Mattéo, il y a un décalage générationnel. D’ailleurs, leurs deux visions s’affrontent, parce que Gervasio n’a plus la patience d’attendre que les mouvements révolutionnaires soient parfaits pour être soutenus. Mattéo, dès le départ, constate des choses qui ne lui conviennent pas tout à fait, et se demande s’il doit continuer à soutenir les Bolcheviks. Finalement, ce sont des événements affectifs qui l’éloigneront de ça. Je crois beaucoup à la liaison entre l’affectif et la prise de position politique ou au militantisme.

L’album se déroule principalement dans le contexte de la Révolution d’Octobre. Qu’est-ce que ça a représenté en termes de documentation et de lectures ?

Pour commencer, je suis allé à Pétrograd avec mon éditeur Claude Gendrot, pour prendre des photos et m’imprégner de la ville. Puis, j’ai essayé de trouver un maximum de livres sur la Révolution. J’ai trouvé plusieurs ouvrages d’historiens, mais aussi des témoignages comme « Les dix jours qui ébranlèrent le monde » de John Reed. Étant donné que les archives soviétiques sont désormais ouvertes, on a accès à une foule d’informations que l’on n’avait pas auparavant. Je pensais avoir quelques connaissances, puisque je viens d’une famille communiste, mais ça n’était que la version bolchevik, très binaire : les bons rouges d’un côté et les méchants blancs de l’autre. Finalement, on s’aperçoit que c’était bien plus complexe, il y avait beaucoup de mouvances d’extrême gauche qui voulaient le changement et qui ont soutenu les Bolcheviks en pensant qu’ils partageraient le pouvoir. Ce qui n’a pas été le cas du tout.

Cette lutte d’influence est quelque chose que l’on comprend bien en lisant l’album…

Cette situation n’était pas si connue que ça. Il s’est passé en 1917, exactement ce qui s’est passé en 1937 en Espagne : toutes les rivalités des mouvements de gauche qui n’étaient pas forcément proches du Parti Communiste stalinien. En Russie, tout le monde n’était pas derrière Trotski et Lénine. Il y avait d’autres visions de la révolution qui voulaient donner plus de pouvoir aux Soviets. Ça n’était pas manichéen. Une fois que les Bolcheviks ont eu le pouvoir, ils n’ont plus rien partagé. C’est quelque chose qui chatouille évidemment deux anarchistes comme Mattéo et Gervasio. Comme je l’ai dit plus tôt, les visions de deux hommes ne sont pas les mêmes, parce que la thèse de Gervasio c’est : « j’ai attendu toute ma vie qu’il se passe quelque chose. Alors il y a peut-être des petites nuances à poser ou des réglages à faire, mais je les soutiens malgré les quelques injustices, parce qu’il faut que ça bouge, que ça change. »

© Gibrat - Futuropolis

Est-ce que finalement le sujet de cette série n’est pas ce moment entre 1914 et 1940 où il y a une explosion des possibles ?

Exactement : l’explosion des possibles, c’est une très belle formule. Il y a eu un espoir énorme de toutes les classes pauvres des pays industrialisés : l’espérance de la construction de quelque chose de différent. A un point tel que les premiers intellectuels français qui se rendent en Russie en 1917, en reviennent perplexes en se demandant si c’est le socialisme qu’on est en train d’y installer ou simplement une dictature… Deux ans plus tard, les mêmes intellectuels soutiennent l’Union Soviétique, car c’est un bastion qui s’est établi sur des bases communes au socialisme. Alors pour ne pas décourager tous les partis ouvriers d’Europe, les intellectuels de gauche se sont mis à dire que le système soviétique était globalement positif.

Parlons de votre dessin. Dans l’album, vous n’hésitez pas à consacrer de grandes cases ou des pages entières à une image…

Oui, c’est la première fois de ma carrière que je fais un dessin sur une page entière ! J’avais envie de renouer avec ce plaisir que j’avais quand j’étais môme de voir des scènes pleine page d’Hergé dans Le Crabe aux Pinces d’Or ou Le Lotus Bleu. Insérer cette page relève du simple plaisir du dessin, comme une respiration, à un moment de l’histoire où il était possible de le faire.

Ces grandes images sont comme des tableaux ou des postures avec une forte portée narrative, ce qui m’amène à me demander : qu’est-ce qui vous plait le plus, raconter par le dessin ou raconter par les dialogues ?

C’est très différent. Ce qui me procure le plus de plaisir c’est l’écriture. Justement parce que, par moment, en écrivant, on a le sentiment que ça sonne bien, alors on ne touche plus à rien. On ne sait pas si c’est bon ou pas bon, ça n’est pas à nous de le dire, mais il y a un plaisir enivrant des mots. Ce que j’aime c’est me dire : si je tombais sur cette phrase-là écrite par un autre, je me régalerais en la lisant. Je me glisse dans les souliers d’un lecteur. Ce sentiment-là lié à l’écriture est très agréable, alors que je ne suis jamais content d’un dessin à 100%. Le dessin est paradoxalement quelque chose d’apaisant. L’écriture, on ne sait pas d’où ça vient, ni si ça ne va pas vous échapper un matin, alors que le dessin c’est un métier, c’est un savoir-faire rassurant.

Est-ce que Mattéo a été l’occasion pour vous d’expérimenter de nouvelles choses dans le dessin ?

Oui, dans le premier volume, j’ai essayé de me lâcher. Car dans Le Vol du Corbeau, j’avais fini par me sentir tétanisé de dessiner des décors précis. Je trouvais que mon dessin et mes personnages se raidissaient. Dans le premier Mattéo, je me suis donné un peu plus de liberté. Dans ce deuxième album, je suis revenu à des décors plus structurés pour donner plus d’évocation aux lecteurs, c’était nécessaire pour une ville comme Pétrograd. J’ai pris du plaisir à faire ça, mais je préfère de très loin dessiner les personnages.

© Gibrat - Futuropolis

On sait qu’il y aura cinq volumes de Mattéo. Comment pensez-vous que ce jeune homme va garder cet idéalisme qui le constitue et qui le rend attachant ?

Il est attachant par son idéal, c’est vrai, mais aussi par la déception amoureuse qu’il vit et qui arrive à des millions de gens. Disons que ce deuxième album est très noir, Mattéo est au fond du gouffre, mais j’espère prendre les gens à contre-pied dans l’album suivant.

© Gibrat - Berroyer - Dargaud

Goudard, c’était quelque part la France d’en bas, Les Gens Honnêtes parle des laissés pour compte du système capitaliste, Mattéo est un anarchiste… Finalement, votre bibliographie est extrêmement politique !

Je prends ça comme un compliment. Je viens d’un milieu modeste, je ne l’oublie pas et j’ai envie d’en parler. Jackie Berroyer avait une formule magnifique à ce sujet, il disait : « je raccommode mes propres ». (Rires). Mes enfants ont certainement autant de générosité que mes grands-parents en avaient, mais en même temps, eux n’ont pas de système pour l’appliquer de façon efficace, ni pour avoir un espoir de changer les choses en profondeur. Ce qui n’était pas le cas dans les années 1930. On pouvait s’engager dans pas mal de mouvements pour essayer de bouleverser la société et d’en construire une plus juste. En tout cas, ils l’ont fait, ils ont essayé et ils ont été les cocus de l’histoire ! Je n’ai pas de nostalgie pour le Parti Communiste français, certainement pas pour le stalinisme. Je trouve que ça a été effectivement un drame que de voir comment ils ont tourné l’espoir des gens en une mécanique qui broyait les individus dans les grandes largeurs. Mais les gens du bas ne le savaient pas. Je parle des français qui croyaient à Staline, ils ne s’imaginaient pas ce qu’il se tramait à l’Est. Les dirigeants du PCF le savaient, mais certainement pas la base ! Si les militants l’avaient su, ils auraient quitté le parti communiste. C’est ce qu’ils ont fait, une fois la vérité historique établie. Les militants ont dû bouffer des couleuvres au rouleau ! Le parti communiste français a été le dernier à se moderniser, après l’URSS, il faut le faire ! Ça c’est un peu pathétique. Moi, j’ai été élevé dans la philosophie « la victime a tous les droits ». Je ne pense pas que ce soit la vérité mais j’ai quand même plus de sympathie pour les victimes que pour les bourreaux. En gros, les gens de peu, en bas de l’échelle sociale, ont tendance à plus me toucher que les autres. Parce qu’ils ont une place difficile à tenir. Il y a une phrase de Cioran qui est d’une justesse implacable : « en toute circonstance, on doit être du côté des opprimés, sans oublier une seconde qu’ils sont pétris de la même boue que leurs oppresseurs ». Dans Mattéo, je le dis, il faut se méfier des victimes car ils attirent la sympathie et on a tendance à leur prêter des qualités qu’ils n’ont pas forcément. Dans un premier temps, les victimes de la barbarie apparaissent souvent comme le contraire de la barbarie : le Shah d’Iran et l’Ayatollah Khomeni, les Bolcheviks par rapport au Tsar ou les Khmers rouges. Il faut se méfier de cette mécanique binaire.

Une série alimentaire réalisée au tournant des années 1980
© Gibrat - Vidal - Bayard

Après avoir connu des années difficiles durant lesquelles vous avez réalisé des albums alimentaires pour Médecins sans frontières, vous avez connu le succès grâce au Sursis. Il y a quelques jours, une de vos planches a été vendue aux enchères à plus de 15.000€. Question triviale : quel sentiment cela vous évoque-t-il ?

Ce que je pense de ça c’est surtout que c’est quelque chose qui m’échappe totalement. Je n’ai pas vraiment d’opinion. Je suis le plus mal placé pour en parler et savoir si une planche de Gibrat vaut cette somme ! (Rires).

Est-ce que ça vous motive ? Est-ce que ça vous flatte ?

Bien sûr, c’est flatteur. L’opinion plus générale que j’ai, c’est que si le matériel et le travail original des auteurs devient quelque chose qui a un peu de valeur, c’est plutôt bien. Finalement ça contribue à donner des lettres de noblesse à la bande dessinée. Ça montre que des dessinateurs se battent sur leurs vignettes, comme des peintres à une époque sur leurs tableaux. Maintenant, la cote de l’un par rapport à l’autre, c’est un peu comme la bourse !

Crayonné pour des scènes parisiennes de Mattéo
© Gibrat - Futuropolis

Il me semble que l’apparition de lieux d’expositions et de vente d’originaux est plutôt une bonne nouvelle pour les auteurs de BD. Ça attirera peut-être les gens qui ont des idées reçues sur la médiocrité générale de la bande dessinée, peut-être changeront-ils d’opinion ? Il n’y a pas de genre médiocre, il n’y a pas de mauvais genre. On est dans une économie de marché, l’argent est la seule valeur, alors jouons le jeu : tant mieux si des planches peuvent être vendues plusieurs milliers d’euros.

Dans les deux Mattéo, les dédicaces en début d’album laissent penser que vous avez beaucoup souffert en les réalisant. Ce fut le cas ?

En fait, j’ai souffert parce que je m’étais engagé à le sortir à une date précise. Or, j’ai pris beaucoup de retard l’an dernier parce que j’ai accepté un grand nombre d’invitation dans des festivals. Je tenais à respecter les délais vis-à-vis de mon éditeur. Pour y arriver, j’ai travaillé sept jours par semaine, dix heures par jour, pendant six mois. Ça a été une sorte de marathon, sans doute plus dur pour mon entourage, ma femme et mes enfants, que pour moi. Mais ces délais m’ont fait progresser. J’ai été obligé de résoudre les problèmes et d’aller à l’essentiel.

Est-ce qu’entamer une série sur cinq album de plus de soixante pages, vous laisse encore le temps pour d’autres projets ?

Pas pour l’instant, mais ça m’arrange que ça me prenne autant de temps. Car il n’y a rien de pire que d’avoir envie de faire autre chose ! Je me régale et j’espère surprendre dans le prochain tome. J’ai une phrase en tête… Décidément je ne fais que des citations aujourd’hui, je fais mon Jean D’Ormesson, (Gibrat prend du coup la voix chevrotante de D’Ormesson) : « Sacha Guitry disait qu’il faut surprendre les gens en leur donnant ce qu’ils attendent, et je crois que c’est merveilleux ».

Jean-Pierre Gibrat à Bruxelles
en octobre 2010

Une dernière question avant de se quitter : quel est le livre qui vous a donné envie de faire ce métier ?

Le dessinateur qui m’a donné envie de dessiner c’est Jean Mulatier. Ensuite, beaucoup d’autres m’ont donné envie de persévérer, dans plein de directions : ça allait de Gotlib à Gir, j’étais fasciné par Blueberry, Corto Maltese et Jacques Tardi. Quand j’ai démarré ma carrière, des gens de mon âge m’ont marqué. Daniel Goossens, par exemple, est un génie, on ne le dit jamais assez. On ne boxe pas dans la même catégorie.

(par Morgan Di Salvia)

Cet article reste la propriété de son auteur et ne peut être reproduit sans son autorisation.

Photos © M. Di Salvia

Illustrations © Gibrat - Futuropolis, sauf mention contraire.

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A propos de Jean-Pierre Gibrat, sur ActuaBD :

> « On peut prendre position en décrivant des personnages ! » (entretien en octobre 2008)

> Les Années Goudard

> Les Gens Honnêtes T1

> Mattéo T2

> Le Vol du Corbeau T1, T2

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