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Simon Lamouret : "Bangalore" m’a donné envie de revenir en France et d’exister en tant qu’auteur"

  • Prix Révélation de l'ADAGP 2021 lors du Festival BD de Saint-Malo, Simon Lamouret s'inscrit dans le paysage de la BD avec "Bangalore" et "L'Alcazar" deux albums particulièrement remarqués qui racontent un parcours personnel et dépeignent la société et la culture indiennes sans chercher à en interpréter les codes. ActuaBD a rencontré le dessinateur et scénariste au regard sensible et contemplatif.

Simon Lamouret, vous présentez Bangalore [1] et L’Alcazar [2] à Bastia. Quel est votre parcours ?

Simon Lamouret : J’ai eu trois éclairages sur la BD avec des ADN différents d’une école à l’autre. D’abord à l’école Estienne où j’ai effectué une formation d’illustration puis, aux Beaux-arts de la bande dessinée à Angoulême. Dans les festivals, je retrouve des gens qui ont partagé les bancs de l’école avec moi ou des enseignants, comme Gaëtan Dorémus, qui a été mon professeur aux Arts décoratifs de Strasbourg.

J’ai publié mon premier livre, Bangalore, en Inde où j’ai vécu plusieurs années. Sur place, j’ai enseigné ce qui m’a permis de découvrir un autre modèle culturel. Cette expérience a été fascinante et stimulante, surtout d’être baigné dans un environnement visuel incroyable mais dénué de production en bande dessinée. C’est à la fois très nourricier et libérateur car le monde de la BD est compétitif, d’une certaine façon. En France, il y a beaucoup de productions, de publications, et, pour moi, c’était devenu plus anxiogène que stimulant. Ces années indiennes m’ont libéré de ça. La parution de Bangalore m’a donné envie de revenir en France, d’exister en tant qu’auteur et de publier un second livre. Durant ma dernière année en Inde, je me suis attelé à un projet de documentaire d’investigation que j’ai réalisé à mon retour en France qui s’appelle L’Alcazar.

Simon Lamouret : "Bangalore" m'a donné envie de revenir en France et d'exister en tant qu'auteur" © Bangalore Ed. Sarbacane

Avec L’Alcazar, Vous vous attachez à dépeindre la vie des ouvriers qui travaillent sur un chantier avec la volonté de rendre visible ce qui ne l’est pas.

Simon Lamouret : Je n’avais pas vu les choses ainsi mais c’est vrai, c’est le point commun des deux livres. Je considère que ces deux projets dissemblables sont un diptyque complémentaire. Ce sont deux facettes d’un parcours, d’une expérience personnelle mais aussi deux façons de représenter un monde. C’est vraiment le sentiment qu’on a quand on s’installe dans une ville comme Bangalore où les repères sont différents. La pratique de la bande dessinée est une forme de réflexion et pas juste la restitution d’une réflexion. Le processus s’articule comme ça pour moi. Dans Bangalore, les saynètes sont parfois difficiles à dire et passent mieux par des séquences muettes parce que les mots ont leurs limites. Quand je rentrais une fois par an en France et qu’on me demandait "- Alors, l’Inde ?", j’étais parfois bien en peine d’expliquer ce que la vie dans ce pays représentait pour moi et ce que j’en percevais.

L’Alcazar est d’une autre façon, un monde caché parce que les chantiers sont omniprésents et en même temps séparés du reste de la société par des tôles bleues qui cernent ces chantiers. Les ouvriers viennent de régions rurales. C’est de la main-d’œuvre non qualifiée et mal rémunérée. Ils vivent sur le chantier durant toute la construction d’abord sur un terrain en friche dans de petites tentes puis une fois la première dalle coulée, sous la dalle et à la fin dans des appartements quasiment finis. Je trouve intéressante l’idée de l’habitat évolutif au sein d’un périmètre très restreint.

Il y avait aussi cette curiosité de mieux connaître ces gens. On les voit sans les voir. Le "caché" doit être un peu visible sinon il est juste absent, inexistant. il y avait un mélange de visibilité et d’invisibilité et les voisins ou amis que je questionnais avaient assez peu d’information finalement. Ils n’avaient pas vu de production littéraire ou cinématographique sur le sujet. Alors, je me suis lancé. Il y avait un chantier qui démarrait au coin de ma rue et j’ai obtenu l’autorisation du boss de le fréquenter à ma guise. j’y ai passé presque six mois étalés sur un an durant une bonne partie de la construction du chantier. J’y allais quasi quotidiennement sur les heures de travail mais aussi en dehors car ce qui m’intéressait était de raconter ce qui s’y passait à hauteur d’ouvrière et d’ouvrier.

J’étais accompagnée par une amie indienne qui assurait la traduction. Cette personne a une formation en anthropologie et elle m’a été précieuse pour créer une relation privilégiée avec ces ouvriers. Il y a eu cette collecte de moments par le dialogue, d’observation, de ce qui n’était pas dit. Tout cela a été rassemblé dans un récit qui ne se présente pas comme un documentaire. À aucun moment, j’ai fait le choix de me retirer du récit et de le construire comme si on avait mis des caméras dans le chantier. J’ai utilisé des ressorts narratifs qu’on retrouve dans la fiction. J’ai privilégié des dialogues sur la voix off, une narration directe, enlevée avec une temporalité claire, linéaire, mais faussement linéaire car j’ai réorganisé des kilomètres de notes de manière à présenter le livre comme un récit presque romanesque par endroit.

Comment avez-vous travaillé ces portraits d’ouvriers ?

Simon Lamouret : Je les ai un peu croqués sur place. L’avantage du croquis par rapport à la photographie est de laisser une empreinte dans le cerveau. C’est ensuite plus facile de reconstruire les décors. Je ne passais pas non plus mes journées à dessiner pour ne pas m’isoler. Le but était d’observer, d’être flexible d’autant qu’il y avait beaucoup de passages. Le croquis a été un des enjeux qui reflète bien la difficulté de construire un personnage à partir du réel. Au début, j’avais plutôt tendance à dessiner les personnes de façon réaliste puis je suis parti sur un dessin plus stylisé, avec des influences comme Hergé, par exemple. J’ai accentué la forme géométrique des têtes ce qui a le double avantage de dessiner le personnage sous de nombreux angles et comme c’est un récit choral avec beaucoup de personnages, ça permet de les reconnaître immédiatement, même à petite échelle et ça fluidifie le récit.

Comment s’est décidé le choix d’inscrire le récit dans une ville comme Bangalore ?

Simon Lamouret  : C’est le hasard. J’avais déjà voyagé en Inde mais plutôt dans le nord du pays et juste avant de m’installer à Bangalore, je m’étais arrêté à Calcutta. Alors que je m’apprêtais à repartir en France, j’ai rencontré, à New Delhi, le directeur d’une école de design qui ouvrait une école à Bangalore. Il m’a proposé de faire partie de l’équipe. J’ai fait le voyage en train, un long voyage de près de quarante heures pour arriver à Bangalore. C’est une ville gigantesque où vivent environ dix millions d’habitants, une ville qui s’est développée récemment. Il n’y a pas de centre historique. Il faut oublier tous les standards qu’on a des villes européennes. Les quartiers peuvent se ressembler tous à perte de vue. Dans cette école, j’enseignais le dessin d’architecture donc mes cours avaient lieu en dehors de l’école. Pour pouvoir assurer des cours de qualité, j’arpentais la ville au maximum. Finalement, Bangalore est né de ça. Ce livre est une déambulation graphique qui se présente sous la forme de doubles pages, de récits courts suivis d’une double page illustrée, fourmillant de détails qui pose le récit qui précédait dans un contexte visuel plus complet.

Votre chantier à vous a duré plus de trois ans.

Simon Lamouret : Oui il a été très long, plus long encore que Bangalore qui peut s’apparenter à un exercice de style. Avec L’Alcazar, il y a eu le temps de l’investigation qui s’est étalé sur un an, puis celui de l’écriture. C’est un récit assez paginé. Trouver une structure avec tous ces personnages était difficile. La contrainte est tellement forte qu’elle guide l’écriture. L’Alcazar est une BD classique en terme de mise en scène et de découpage. J’ai travaillé en ton direct, en trichromie ce qui implique que pour chaque page, je devais faire trois à quatre dessins de crayonné, une page d’encrage et deux pages de chromie comme en sérigraphie ce qui m’a pris beaucoup de temps.

L’Inde continue-t-elle de vous inspirer ?

Simon Lamouret : J’en suis parti il y a maintenant trois ans mais je n’en ai pas encore terminé avec l’Inde. L’Alcazar a été traduit en anglais et va être publié chez un éditeur indien. Il devrait sortir d’ici deux ou trois mois. Je vais donc revenir en Inde pour accompagner la sortie du livre. J’aimerais qu’il soit traduit dans une langue régionale et particulièrement en kannada, la langue majoritairement parlée à Bangalore pour qu’un jour, les ouvriers que j’ai vu vivre sur le chantier, puissent se lire. Je reste en contact avec eux. Je leur ai envoyé des pages au fur et à mesure que j’avançais dans mon projet. Le lien s’est créé par l’image et c’était important pour moi de savoir s’ils se reconnaissaient et d’avoir leur validation.

L’Alcazar va aussi s’inscrire dans une discussion sociétale. À L’édition indienne, s’ajoute un essai de la traductrice qui m’a accompagné sur le chantier. Cet essai, certes académique, est une réflexion sur la condition des classes laborieuses en Inde. Le fait que L’Alcazar ait une certaine pertinence au point de susciter l’intérêt d’un éditeur indien est, en quelque sorte, une consécration. Dans le récit, il y a beaucoup de nuances difficiles à percevoir en France mais qui résonneront différemment en Inde, comme s’il allait s’agir d’une autre histoire.

(par Nadine RIU)

Cet article reste la propriété de son auteur et ne peut être reproduit sans son autorisation.

Cet interview a été réalisée lors des 28e rencontres de la BD et de l’illustration à Bastia. En médaillon : Simon Lamouret - Photo : Nadine Riu

À LIRE SUR ACTUABD :

- Simon Lamouret est la Révélation BD ADAGP / Quai des Bulles 2021"

- La chronique de L’Alcazar

[1Ed. Warum éditions, 2017 et édition couleur parue aux éditions Sarbacane en 2021

[2Editions Sarbacane, 2020

 
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