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Tintin et les cigares du pharaon : du « vrai » Hergé

Par Didier Pasamonik (L’Agence BD) le 27 octobre 2022                      Lien  
Sans doute connaissez-vous l’histoire de Tintin et les cigares du pharaon, album mythique paru pour la première fois en 1934. Mais vous connaissez -comme tout le monde à peu près- l’édition de 1955 qui comporte 62 planches. C’est l’édition classique disponible dans les rayons de supermarché. Or, l’édition originale comporte 124 planches de 7-8 cases contre une dizaine en moyenne dans l’édition suivante. C’est celle qui nous est proposée aujourd’hui. Mais colorisée...

Ce n’est pas qu’une question de tintinophilie pour collectionneurs compulsifs du héros à la mèche rebelle : l’édition de 1955 a été réalisée avec l’aide de Bob de Moor et peut-être d’autres assistants (Weinberg ?)... qui ont documenté plus sérieusement l’album et ajouté des décors très détaillés dans la tradition de la Ligne claire impulsée par Hergé et Jacobs.

Les différences entre les deux éditions sont importantes et très appréciées des tintinophiles. Mais le fait majeur, c’est que cette édition-ci est du Hergé à 100%, un Hergé ingénu qui n’a pas encore connu la terrible pesanteur de l’Histoire.

Cette édition reprend toutes les planches de l’album paru en 1934. Avec ses naïvetés et ses aberrations : Tintin y suit le premier archéologue venu -on ne connaît pas son nom : « monsieur l’égyptologue » ou « monsieur le savant », un peu zébulon et frappadingue, préfiguration du professeur Tournesol. Il est en costume et parapluie à Port-Saïd alors qu’il fait 40° à l’ombre, c’est dire s’il est « loufoque », terme utilisé par Tintin qui est lui-même en cravate…

Tintin et les cigares du pharaon : du « vrai » Hergé
Dessin de Hergé © Moulinsart / Tintinimaginatio

On connaît la scène de l’Arabe à keffieh qui flagelle une blonde qui s’avère être une actrice de… Rastapopulos -un mot qui évoque le terme de « rastaquouère », milliardaire à nez busqué et monocle, et cinéaste, ce qui n’est pas sans convoquer les clichés antisémites d’un Louis-Ferdinand Céline

Il y aussi, on les découvre, les agents X33 et X33bis, soit les Dupondt qui apparaissent ici pour la première fois. Il y a également le senhor Oliveira da Figueira de Lisbonne, un super-vendeur de n’importe quoi que l’on reverra aussi plus tard.
Et puis les clichés de l’Arabie d’Henry de Monfreid et d’Albert Londres -un journaliste modèle de Tintin, avec La Mecque, «  la ville sainte des Musulmans interdite aux Européens », dans un parcours qui ira jusque dans l’Inde de l’empire britannique, où notre jeune reporter sauve un éléphanteau de la « fièvre éléphantesque » en lui donnant de la quinine [sic].

Dessin de Hergé © Moulinsart / Tintinimaginatio

Le polyptique des images-cultes défile : le fameux fakir qui hypnotise ses victimes, les vaches sacrées, Milou sacrifié à Krishna, le célèbre poison « radjadjah » qui rend fou, les najas que Tintin arrive à détourner avec un peu de chocolat ([re-sic].ce détail ne subsistera plus dans l’édition suivante) et puis la fameuse séquence de la rencontre secrète de la secte de Kiohsk, où les comploteurs sont habillés façon Ku-Klux-Klan. Sans oublier le signe de Kiohsk qui figure sur les fameux cigares du pharaon… Des images mythiques.

Dessin de Hergé © Moulinsart / Tintinimaginatio

Reste la question de la couleur : cette colorisation n’est-elle pas une trahison ? Elle l’est, car ce n’est plus l’œuvre originale. Mais elle a une vertu : celle de rendre lisible cette œuvre naïve introduite par un passionnant dossier signé Philippe Goddin, l’ « Hergéologue » des éditions Moulinsart (ou Tintinmachinchose). Une contextualisation bien nécessaire pour cette turbine à clichés de l’époque des Années Folles.

(par Didier Pasamonik (L’Agence BD))

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Code EAN : 9782203237780

Tintin et les cigares du pharaon (édition originale colorisée) – Par Hergé – Casterman

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9 Messages :
  • "Reste la question de la couleur : cette colorisation n’est-elle pas une trahison ? Elle l’est, car ce n’est plus l’œuvre originale."

    Les dégradés Photoshop, ça ne va pas du tout !
    Le coloriste aurait dû se contenter d’aplats purs. Avec Photoshop, il n’y a que les aplats à 100% qui fonctionnent. Tous les autres effets trahissent le côté informatique de l’outil. Informatique ne rime pas avec1934.
    Autrement, la gamme colorée est bien sentie et colle à l’esprit Art Déco si cher à Hergé et Jacobs. Et effectivement, la couleur rend l’œuvre plus lisible et accessible à tous.

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  • Les Studios Hergé ont travaillé sur la version couleurs des "Cigares" au cours de l’année 1954. Roger Leloup n’est arrivé qu’un an après Martin et Demarets (et non Desmarets), début 1955, de retour de son service militaire. Il n’a donc pas pu participer à cet album.
    Quant à Jacques Van Melkebeke, il a collaboré avec Hergé jusque vers 1952 ; les deux hommes se sont ensuite brouillés.

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    • Répondu par Didier Pasamonik (L’Agence BD) le 27 octobre à  12:49 :

      Vous avez peut-être raison, bien qu’Hergé fasse appel à Jacques Martin dès avant pour la documentation. Hergé était impressionné par Le Sphinx d’or (1949). Il me semble que Martin est dans le studio dès 1953. Je n’ai pas pu consulter ma documentation, ma bibliothèque étant encore en déménagement. J’ai corrigé l’article, en attendant que d’autres tintinologues qui nous lisent donnent des précisions.

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      • Répondu par PG le 27 octobre à  16:30 :

        Je me suis sans doute mal exprimé : je n’ai pas dit que Martin et Demarets n’étaient pas encore arrivés (ils étaient bien là et ont donc travaillé sur "Les Cigares" couleurs), je parlais de Leloup, qui est entré aux Studios début 1955, soit un an après eux !
        Quant à Weinberg, il a suggéré des idées à Hergé pour l’aventure lunaire, en 1950, à l’époque où celui-ci vivait et travaillait avenue Delleur, à Watermael-Boitsfort.

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  • Tintin et les cigares du pharaon : du « vrai » Hergé
    30 octobre 10:31, par patrick brondel

    Tout les ans casterman nous sortent
    Des albums remaniés avec des couleurs numériques pour celui-ci. L année dernière c était le crabe aux pinces d or avec une couverture différente et un 4 em plat avec les jurons du capitaine haddock mainte fois repris dans différentes éditions. Logique avant Noël faut bien remplir la tirelire.. Il est temps qu ilsse remets en question. A force de racler les fonds de tiroirs ils risquent de perdre l esprit des tintinophiles

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  • Une trahison ne serait pas le problème si le résultat était esthétiquement beau. Hors de mon petit point de vue subjectif sans intérêt, c’est super lait ! Tout comme la colorisation de Tintin chez les Soviets… Ils feraient mieux de mettre à l’honneur les superbes facsimilés en noir et blanc, tramés (quitte à refaire celle-ci si besoin).

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    • Répondu le 31 octobre à  21:36 :

      Pas d’accord du tout avec votre opinion sur la couleur, que je trouve très réussie. D’ailleurs, l’article de M. Pasamonik oublie de nommer le coloriste.

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  • Tintin et les cigares du pharaon : du « vrai » Hergé
    25 novembre 08:02, par Claude Garitte

    Cet album sera-t-il édité en Anglais ?
    Merci !

    Dr Cl.Garitte

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    • Répondu le 25 novembre à  09:33 :

      Ah oui en effet les dégradés sur photoshop c’est pas du tout ligne claire, c’est pas du tout Hergé, c’est à bannir absolument !!

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PAR Didier Pasamonik (L’Agence BD)  
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