Enrico Marini : « J’ai longtemps bloqué sur cet album du Scorpion, car je savais que ce serait mon dernier »

29 novembre 2019 3 commentaires
  • Cinq ans après le tome 11, les auteurs du Scorpion livrent la fin de leur cycle. Un délai généré par les autres séries de Marini, mais aussi par la difficulté à envisager qu’il s’agirait de son dernier album (en série) de ce personnage qu’il avait contribué à créer.

Vous aviez décidé que cet album du Scorpion serait le dernier que vous dessineriez. Avec Stephen Desberg, aviez-vous décidé de réellement clôturer une bonne part de l’intrigue de la série sur cet album ?

Enrico Marini : « J'ai longtemps bloqué sur cet album du Scorpion, car je savais que ce serait mon dernier »Oui, nous voulions boucler l’intrigue liée aux neuf familles, et expliquer d’où les Trebaldi tiraient leur emprise sur les autres pendant les siècles. Rien n’empêchera qu’une des familles ne revienne dans une prochaine intrigue, mais la quête identitaire du Scorpion et l’héritage des Trebaldi ont été résolus. Maintenant, notre personnage détient les clés de son passé, un mystère qu’il ne pouvait laisser de côté car il est d’un naturel curieux.

La question du pouvoir des Trebaldi trouve des réponses dans l’antiquité, un sujet régulièrement évoqué dans la série. Il y a aussi une part de fantastique, ce qui assez nouveau ?

Nous ouvrons effectivement cet album avec l’haruspicine qui a servi aux Trebaldi pour leurs manipulations. En effet, tout cela nous ramène aux Etrusques. Quant au côté fantastique, c’est au lecteur à se positionner. Nous préférons évoquer l’aspect mythologique de cet art de la divination qu’ils utilisent. Bien entendu, ces informations pourraient provenir d’un canal plus terre-à-terre (des informateurs, etc.), mais aller au fond de ces détails ne revêtait pas grand intérêt. Le lecteur se fera sa propre opinion, en fonction de ce qui le fera rêver le plus. Nous avons préféré nous concentrer sur ce fameux « trésor des Trebaldi » qui nous fait courir depuis plusieurs tomes.

Outre ces révélations liées à l’intrigue, vous continuez à faire évoluer le personnage. Il donne le sentiment de devenir de plus en plus adulte. Devait-il assumer les choix générés par sa précédente conduite désinvolte, plus adolescente ?

Le Scorpion possède tous les atours d’un personnage tragique. Il a choisi cette vie, mais dans le même temps, sa recherche de liberté a également un prix. La recherche de ses origines et sa conduite plutôt égoïste l’entraînent à assumer de lourdes conséquences. Bien entendu, il tente de maintenir une certaine réserve. Ainsi hésite-t-il à considérer le jeune Charles-Henri comme son fils, car il ne fait pas entièrement confiance à Marie-Ange. Peut-être fait-il également face à sa part inconsciente qui refuse de prendre ses responsabilités dans cette paternité ? Pour autant, Le Scorpion n’est pas insensible, et se refuse à laisser l’enfant dans les mains de potentiels tueurs. Il se sent donc obligé de le protéger, malgré le doute qui le taraude.

En relisant la série, on ressent une réelle évolution dans votre personnage. Notamment à partir du tome 8 où il quitte cette attitude empruntée à Errol Flynn qui saute et bondit dans tous les sens, pour prendre position dans la vie, et par là devenir plus sombre, plus ambigu, plus torturé ?

Par nature, Le Scorpion est un personnage d’aventures et d’action, tel Indiana Jones au XVIIIe siècle. Doté d’une certaine légèreté qu’on aimerait tous avoir : vivre des aventures, rencontrer de belles femmes, de vaincre ses ennemis dans un monastère via quelques touches d’estoc bien placées. Cette forme de liberté et d’argent facile fait certainement rêver. Au-delà de cela, ses origines sont dramatiques : la mort de sa mère sur le bûcher, le rejet du père, tout son passé l’a fort marqué. On ne pouvait donc pas éternellement maintenir un ton enlevé et humoristique. Le Scorpion a voyagé et est doté d’un fort caractère. Et au bout d’un temps, il décide de changer d’optique, et de prendre les événements au sérieux. Avant tout, il se sent agressé… Et il réagit !

Le Scorpion a-t-il évolué en même temps que vous, au gré de votre parcours ?

Le personnage a profité de l’évolution de nos envies respectives, les miennes et celle de Stephen [Desberg]. En miroir de nous-mêmes, le personnage évolue, sans échapper à sa nature profonde. Il conserve donc ses failles, ses faiblesses, et ses erreurs de parcours qui l’ont marqué. Puis il continue de commettre des fautes, comme nous tous. Parfois, il n’est pas à la hauteur de ce qu’il pourrait être, et ceci au mauvais moment. C’est ce qui le rend humain.

Cette humanité se démontre dans sa relation avec le Hussard. Cet « ami » qui le suit depuis le début de ses aventures. Comme qualifiez-vous le lien qui les lie ?

Foncièrement, le Scorpion est un solitaire. Il ne peut vivre ce type de vie que s’il est détaché des autres. On peut estimer qu’il y a une amitié entre le Hussard et le Scorpion, car ils s’entraident. Mais parfois, ils s’opposent, comme c’est le cas dans cette aventure où, pris par sa vengeance, il ne s’est pas rendu compte que d’autres personnes en dehors de lui-même avaient besoin de lui. Au fond de lui, le Scorpion se dit sans doute qu’il n’a pas besoin du Hussard, pas besoin d’ami, car il croit pouvoir contrôler ma vie. C’est ce qui fait sa force, et dans le même temps, cela rend ce personnage un peu triste.

Cela faisait quelques années que vous réfléchissiez à ce douzième tome. Comment se sont orientés vos choix scénaristiques finaux ?

Il y a quelques années, Stephen [Desberg] et moi cherchions à clôturer complètement la série en quatorze tomes, plus ou moins. Pourtant, chacun de notre côté, nous avions du mal à lâcher le personnage après ce terme, car nous avions encore beaucoup d’idées pour des développements futurs. Pour ma part, je ressentais aussi l’envie d’écrire par moi-même et de prendre du temps pour d’autres récits. J’avais donc du mal à assumer une sortie régulière du Scorpion, ce qui est par essence contradictoire pour une série à suivre, à la différence de one-shots consécutifs.

Pris par vos autres projets, dont Batman, vous teniez pourtant absolument à dessiner vous-même ce douzième tome. Comme vous êtes-vous impliqué plus spécifiquement dans cet album ?

Nous avions tous les deux beaucoup d’ambition sur cet album. Pourtant, comme nous nous en étions rendus compte déjà avec le onzième opus, nos vues divergeaient un petit peu. Nous voulions résoudre tellement d’éléments dans cet album qu’on a un moment imaginé en faire deux. Puis, comme nous nous étions résolus tous les deux à continuer la série, mais en changeant de direction, cela faisait beaucoup d’éléments à gérer en 46 pages : les réponses à apporter, la gestion des personnages, y compris des nouveaux personnages. Etant co-scénariste de la série, nous avons donc passé pas mal de mois et d’années à échanger sur cet album, sans parvenir à trouver le contenu qui répondait à toutes nos attentes communes.

Batman : The Dark Prince Charming 1/2
Enrico Marini (c) DC Comics/Dargaud

Ces difficultés à trouver le juste milieu ont donc retardé la réalisation de ce douzième opus ?

Oui, j’avais fini Les Aigles de Rome tome 5, et comme nous n’avions pas encore pu finaliser le scénario de ce Scorpion, je m’étais dit que j’allais commencer mon polar que j’avais écrit. À ce moment-là, nous avions décidé que je dessinerai encore un Scorpion, mais que ce serait le dernier. Cela rajoutait de la pression sur le scénario, car je voulais absolument que ce dernier album soit vraiment bon, et pas seulement un album de transition. Sans oublier que nous avions aussi déjà lancé des pistes pour des suites. Certaines idées que j’ai eues seront d’ailleurs utilisées par Stephen à sa manière dans les prochains tomes.

Vous ne pouviez pas commencer à travailler sur ce Scorpion en attendant de finaliser certains détails ?

Non, même si j’écris pour moi, j’ai toujours besoin que le scénario soit fini de bout en bout avant de me lancer dans sa réalisation. On peut toujours le modifier un peu en cours de route, mais j’ai besoin d’une bonne base complète pour débuter.

Or alors que vous attendiez que le scénario du Scorpion décante, et que vous alliez commencer votre polar, Batman débarque !

Oui, Batman est arrivé à ce moment-là, en bouleversant tout ! J’ai pris cinq mois pour le scénario, suivi d’un an et demi pour dessiner les deux albums. Entre-temps, nous avons trouvé une bonne façon de sortir le Scorpion de son impasse. Tout d’abord, je laissais effectivement Stephen présider seul à sa destinée après ce douzième tome, une décision pas facile à prendre pour ma part, car j’avais créé le personnage graphiquement avant de le mettre dans les mains de Stephen, et j’ai vécu avec lui pendant des années. Puis, d’un autre côté, j’avais trouvé des solutions pour boucler ce douzième tome. Je pense que j’étais auparavant bloqué car je savais que ce serait mon dernier album dans la série, et que je voulais qu’il corresponde à toutes mes attentes. Comme nous étions finalement tous les deux bloqués, Stephen a compris la situation et a accepté de me laisser la main : je lui en suis très reconnaissant ! J’ai donc repris tout le scénario de l’album dans l’état où il était, j’ai modifié une série d’éléments et remanié le tout afin de la boucler d’une manière qui me satisfaisait pleinement.

Un des points de blocages résidait-il dans les nombreux personnages introduits précédemment ?

Le chevalier au trèfle et Charles-Henri étaient à peine arrivés qu’il fallait déjà les laisser repartir : c’était complexe. Le chevalier a d’ailleurs bénéficié d’une vraie personnalité en se basant sur une figure authentique, le Chevalier de Saint-Georges. D’origine créole si je ne me trompe, ce redoutable spadassin était également fils de marquis et excellent violoniste. Sans tout décalquer sur notre personnage, je voulais bénéficier de ce background exotique pour le faire sortir du lot : un excellent adversaire, sans doute meilleur bretteur que le Scorpion lui-même, mais qui doté d’une faille. Stephen a eu cette excellente idée en imaginant qu’il perdait la mémoire, ce qui lui donne une profondeur inattendue. Et cela le dote aussi d’un moteur complémentaire, il n’est pas seulement un homme de main, un simple assassin, il essaie en réalité de se soigner en espérant mettre la main sur le trésor des Trebaldi.

Cette faiblesse lui confère un aspect presque attachant lorsqu’il se confie ?

Le Scorpion et lui auraient sans doute pu être amis car ils se portent tout deux un respect mutuel. Comme on le laisse transparaître. Cela fait partie des solutions que je pense avoir trouvées, mais j’ai effectivement dû rajouter des planches, par rapport à la mouture initiale du 46 pages.

Le Scorpion T.12 - Le Mauvais augure - Par Enrico Marini & Stephen Desberg - Dargaud.

Ce choix des soixante-deux pages pouvait être lié au découpage, plus aéré, qui laisse la place à quelques très belles cases, ou à cette volonté de clôturer des points pour éviter de laisser trop de questions en suspens…

Les deux ! Sans oublier un bonus accordé au lecteur pour le remercier de sa longue attente. Je voulais boucler le récit tout en donnant plus de matière que d’habitude. Moi le premier, j’en ressentais le besoin, pour éviter un sentiment de trop-peu. Dans le même temps, il a fallu faire des concessions, en particulier pour le jeune enfant, que j’ai tenté de rendre un peu attachant, alors qu’il est déjà doté d’un caractère difficile à la base. Pour ce faire, j’ai joué sur ce un dialogue révélateur avec le Scorpion, dans cette nécropole étrusque qui participe à l’atmosphère de l’album. Pour mieux développer ce jeune personnage, on aurait eu besoin d’un album de plus, mais je ne voulais pas encore rallonger l’échéance car il fallait répondre à un maximum de questions ! En somme, un équilibre difficile à trouver…

Vous avez tout de même laissé une fin ouverte afin que Stephen Desberg puisse rebondir et prolonger les aventures du Scorpion en tant que seul scénariste de la suite de la série ?!

Je voulais effectivement qu’il puisse continuer de manière très ouverte, tout en modifiant un peu l’orientation de la série. Une partie de moi est triste de ne plus participer activement à tout le futur de la vie du Scorpion. Triste parce que je vois un peu notre bébé s’éloigner. Une autre part de moi est un peu soulagée…

Un découpage plus aéré qui permet à Marini de livrer quelques très beaux décors auréolés d’une superbe mise en couleurs directes.
Le Scorpion T.12 - Le Mauvais augure - Par Enrico Marini & Stephen Desberg - Dargaud.

Dans le même temps, ce n’est pas un abandon, car vous envisagez de réaliser l’une ou l’autre aventure du Scorpion en dehors de la série ?

Stephen doit maintenant poursuivre la série comme il le désire, et je ne veux plus intervenir pour éviter de le gêner. Je vais bien entendu lire ce qu’il en est, comme Stephen va bien entendu regarder ce que je pourrais faire, car je ressentirais effectivement l’envie de revenir au Scorpion avec l’un ou l’autre one-shot en hors-série. Nous avons écrit un cahier des charges pour bien savoir dans quel terrain de jeu nous pouvons évoluer tous les deux, afin que chacun puisse être libre de faire évoluer le Scorpion comme il en a envie. Pour autant, j’espère avoir le temps nécessaire pour m’y consacrer de mon côté… et l’inspiration ! Le fait de modifier le format pour en faire un gros one-shot me permettra peut-être d’aller dans de nouvelles directions ? Car il faut apporter un point de vue complémentaire, que l’on ne peut justement pas aborder dans le cadre de la série. On verra…

Une édition spécialement vendue par la Fnac propose un cahier graphique complémentaire de 8 pages, ainsi qu’une couverture différente.

Avez-vous eu voix au chapitre concernant le dessinateur qui allait reprendre la série ?

Bien entendu ! J’avais déjà pensé à Luigi Critone pour reprendre Rapaces : nous avons eu un excellent contact, mais il était trop pris pour accepter à l’époque. Lorsque nous avons envisagé que j’arrête de dessiner le Scorpion, je suis revenu avec le nom de Critone, validé par Stephen et l’éditeur. Stephen l’a donc contacté, et j’étais heureux qu’il accepte.

La trilogie de Luigi Critone adaptant le roman de Jean Teulé

Qu’est-ce qui vous plaît dans son travail ?

Tout d’abord, le fait qu’il dispose de son propre style. C’était important que cela ne soit pas une imitation de ce que j’avais réalisé. Puis, j’avais beaucoup apprécié la série Je, François Villon qu’il a réalisé, ainsi que les Sept Missionnaires que j’avais trouvé très humoristique. Son style est emprunt de poésie, et aussi de sensibilité. Il est capable de dessiner de beaux personnages. Même si ce n’est pas facile d’abandonner son bébé, j’étais vraiment ravi qu’il relève le défi.

Savez-vous si Stephen et Luigi Critone vont repartir sur de longs cycles sur Le Scorpion ?

Non, Stephen préfère fonctionner maintenant par diptyque. Afin d’apporter un nouveau rythme et un nouveau démarrage, tout en restant dans la continuité de la série. On va quitter Rome et le Pape, et les familles. De nouveaux personnages vont faire leur apparition, dans de nouvelles situations sans doute toujours liées à l’archéologie. De mon côté, mon approche reviendrait peut-être sur les origines du Scorpion, qui expliquera comment il est devenu l’homme que l’on connaît… Quand j’aurais le temps !

Vous parliez d’une adaptation du Scorpion en série télévisée ?

Nous avons effectivement eu de bons échanges avec le producteur et le scénariste, qui connaissent le sujet par cœur. Il faut des personnes enthousiastes et de talent pour concrétiser des projets de cette envergure. C’est encore le début, mais ce serait super de lancer cette production européenne.

Enrico Marini
Photo : CL Detournay

Et de votre côté, quel est votre prochain album que vous allez dessiner ?

J’ai beaucoup d’idées et de projets, mais il faut choisir car je ne sais pas tout faire en même temps. Le prochain sera donc le fameux polar que j’ai postposé lorsque le Batman est arrivé. Ce one-shot se déroulera dans les années 1950 aux Etats-Unis. C’est un défi que je me suis lancé, car je n’ai jamais écrit dans ce genre… même si le Batman prenait parfois les atours d’un polar. Je vais pourtant essayer de sortir du carcan du genre, même je vais tenter d’en maintenir l’atmosphère. Je voulais aussi évoquer l’univers de la danse burlesque… afin de ne pas dessiner que des gros bras avec des flingues ! On y retrouvera de l’humour et du drame dans un gros one-shot de 150 pages avec un style graphique plus léger. Si j’arrive à tenir ce rythme un plus rapide, en épurant un peu mon style, au lavis avec peut-être quelques touches de couleur, dans le style des vieilles photos ou des anciens films. Je veux proposer un tempo différent, en allant à l’essentiel sans m’éterniser sur des planches bourrées de détails. Si j’y parviens à faire coïncider la forme au fond !

Propos recueillis par Charles-Louis Detournay.

(par Charles-Louis Detournay)

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Le Scorpion T.12 - Le Mauvais augure - Par Enrico Marini & Stephen Desberg - Dargaud.

Lire notre chronique associée à la sortie de cet album et découvrir une précédente interview de Luigi Critone : « Villon fascine car il était un génie poétique avec des faiblesses criminelles ».

Concernant Enrico Marini, à lire sur ActuaBD.com :

  • Rapaces : la chronique du T4

Photo en médaillon : Charles-Louis Detournay

 
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