Jean-Luc Fromental & Philippe Berthet : « "De l’Autre Côté de la frontière" s’inspire du personnage de Georges Simenon »

27 mai 2020 1 commentaire
  • Paru juste avant le confinement, le polar "De l'Autre Côté de la frontière" connaît un nouveau souffle avec l'exposition que lui consacre la galerie Champaka (Bruxelles) jusqu'au 6 juin 2020. L'occasion de (re-) découvrir un album très réussi, où l'ombre de Simenon est très présente.

Comment est née cette envie de travailler ensemble ?

Jean-Luc Fromental : Nous nous connaissons depuis les années 1980. Philippe, dans la foulée de toute cette génération d’auteurs belges composée également de Schuiten, Renard et autres, venait montrer son travail à Métal Hurlant. Nous étions une maison d’édition très accueillante pour nos amis belges à l’époque. Lorsque nous étions très malheureux, nous prenions un train pour passer une nuit en Belgique, car les Belges aimait ce que nous faisions. Nous revenions ivres de fatigue, écroulés dans notre compartiment, mais emplis de l’amour belge.

Philippe Berthet : Jean-Luc et moi avions donc réalisé une histoire courte de quatre pages intitulée Fille de la plage pour le Métal Hurlant hors-série Amour d’été en 1983. Depuis lors, nous nous étions bien entendus et nous nous sommes régulièrement revus, mais sans nécessairement travailler ensemble. Rappelons que Jean-Luc vit une intense activité professionnelle qui ne se cantonne pas qu’à la bande dessinée.

Jean-Luc Fromental & Philippe Berthet : « "De l'Autre Côté de la frontière" s'inspire du personnage de Georges Simenon »
Philippe Berthet et Jean-Luc Fromental (de g. à d.)
Photo : Charles-Louis Detournay.

Jean-Luc, depuis le début des années 1990, vous aviez presque arrêté le scénario de bande dessinée ?

Jean-Luc Fromental : J’avais interrompu cette activité pour être éditeur d’un côté et gagner ma vie grâce à la télévision et au cinéma de l’autre. Puis je m’y suis remis depuis plusieurs années…

Comment vos chemins se sont-ils recroisés ?

Jean-Luc Fromental : Vous savez que je réalise un Blake et Mortimer avec José-Louis Bocquet dessiné par Aubin. 8 Heures à Berlin marquera la série par son superbe graphisme en renouant avec les grands albums réalistes de Jacobs, même s’il faudra encore être patient… Bref, pour cet album, je suis donc régulièrement en contact avec l’éditeur Yves Schlirf et il m’a alors parlé de la collection Ligne noire de Philippe.

Comme tout scénariste, j’ai toujours des idées qui traînent dans un tiroir, j’ai donc rassemblé mes notes et j’ai repensé à cette image de Simenon arrivant devant un bordel mexicain avec sa secrétaire Denise et montant voir les filles avec cette dernière. Un concept qui m’a toujours à la fois excité et plu, car on y retrouve la chaleur mexicaine, l’ombre fraîche de l’intérieur, les superbes Latinas, la secrétaire plutôt nymphomane, etc. De plus, Trump avait à l’époque relancé son projet concernant le mur de la frontière mexicaine : cette thématique restait donc dans l’air du temps. J’en ai parlé à Philippe, et puis c’est parti !

Philippe, vous connaissiez déjà cet étrange ménage formé par Simenon, son épouse et sa maîtresse ?

Philippe Berthet : Non, pas du tout ! J’ai donc découvert qu’il avait dû quitter l’Europe. J’ai trouvé cela passionnant, car cela tranchait avec les codes du polar américain des années 1940,que je connais par cœur, d’où un grand intérêt de ma part. J’ai le sentiment qu’on est plus proche des personnages que dans un polar classique.

On y retrouve plusieurs types de frontières : celle entre le Mexique et les USA, mais aussi celle entre le monde du jour et celui de la nuit, entre les pauvres autochtones et les riches blancs qui viennent s’encanailler, entre la fiction des romans et la réalité de la vie ? Tout est affaire de contrastes ?

Philippe Berthet : Cette confrontation de pôles opposés enrichit justement l’album. Ils sont sensés se contredire, se repousser, mais dans ce cas de figure, ils sont indissociablement liés, ce qui dégage une émotion particulière.

Le récit est conduit par les personnages, à commencer par ces relations équivoques dans le ménage « Simenon ». Est-ce que le lecteur peut se dire que le récit évoque une réalité de la vie de l’écrivain que vous avez introduite dans cette fiction avec ces meurtres et cette enquête ?

Jean-Luc Fromental : C’est bien vu, car il s’agit ici aussi d’une confrontation entre la fiction et la réalité, un principe constitutif dans ce genre d’album, que j’appelle du post-biopic. On ne tente pas de raconter pour la énième fois la vie de Marie Curie ; on veut se situer après le biopic. Un bon exemple de cet esprit demeure Les Aventures d’Hergé que j’avais écrites également avec José-Louis Bocquet en 1999 : tout ce qui est raconté est avéré car nous voulions éviter d’être attaqué par Moulinsart, mais avec en sus les propres fantasmes que l’on projette personnellement sur Hergé et Tintin.

C’est cette situation que nous avons mise en place dans L’Autre Côté de la frontière : un personnage intact en lui-même, Simenon, transposé dans le personnage fictionnel de François Combe, que l’on expose à une situation proche de la réalité, comme l’explique la postface que j’ai rédigée en fin d’album. Je voulais ainsi donner aux lecteurs les clés nécessaires pour qu’il puisse après sa lecture faire la distinction entre la réalité et la fiction, avec cet effet stéréoscopique entre les deux sources qui confère ce relief. La part d’humanité des personnages est donc apportée par cette part d’authenticité. Il fallait donc placer de la vérité dans ces personnages plus grands que nature que sont les écrivains. Ce qui était possible en ayant accès à l’intérieur d’un personnage par le biais de ses propres écrits !

Vous avez reconstruit la psyché de Georges Simenon avec les éléments qu’ils dévoilent dans ses romans ?

Jean-Luc Fromental : Oui, notamment grâce à son livre Trois Chambres à Manhattan où il raconte sa rencontre avec sa secrétaire Denise qui devient immédiatement sa maîtresse. Dans ce roman où il relate les errances de deux amants, il transpose donc son propre vécu dans son personnage qui porte le nom de François Combe, un patronyme que nous avons volontairement réutilisé comme personnage central de notre propre récit.

Toute la matière humaine était donc déjà présente dans ce roman, pour incarner parfaitement le personnage. Cela confère cette vibration d’humanité que l’on n’a pas dans une histoire inventée de A à Z. À partir de là, on peut se permettre de jouer avec les codes d’un genre. A contrario, certains éléments sont évoqués plus paresseusement : ainsi l’on ne s’attarde pas sur le whodunit, ni sur l’aspect policier du récit.

Les situations typées des autres couples américains participent également à l’atmosphère « romancière » du récit ?

Jean-Luc Fromental : On retrouve cela avec cette femme qui hait son mec car il l’a épousée par pitié alors que sa famille l’avait dépossédée. On a le sentiment de se retrouver dans un autre roman de Simenon : La Vérité sur Bébé Donge. Ces éléments me sont venus naturellement car traiter de Simenon entraîne naturellement une ambiance qui s’y prête. Les codes de polar sont donc traités de manière légèrement désinvoltes…

Philippe Berthet : C’est justement ce qui m’a plu dans ce scénario ! Il fallait animer toute une communauté, ce qui se révèle un véritable challenge pour le dessinateur.

Dès les premières planches, on ressent que le vernis mondain craquèle sous les effets de la convoitise, du stupre. Ces vérités cachées passent-t-elles tout d’abord par les regards ?

Philippe Berthet : Nous voulions clairement distinguer les populations américaines et mexicaines, et surtout dépeindre comme vous l’épinglez, la sale ambiance qui règnait au sein de cette société aux apparences « bon chic bon genre ».

Jean-Luc Fromental : Ces hommes se piquent mutuellement leurs femmes dans des soirées de beuverie. Parce que ces riches qui ont accompli leur vie s’ennuient mortellement, et que l’une des rares façons de mettre du piment dans leur existence : c’est le sexe.

Cela se ressent dans cette scène au bord du rio déchaîné où le héros est abordé, puis emmené par la femme de son ami. On sent que le champ des possibles est ouvert, qu’il n’y a plus de limites...

Jean-Luc Fromental : Et pourtant, il esquive assez adroitement l’honteuse proposition qu’elle lui fait.

Philippe Berthet : Rien qu’avec le dialogue, on ressent tout l’aspect tendancieux de celle-ci.

Jean-Luc Fromental : L’une des particularités de la bande dessinée, est d’avoir longtemps été réalisée par des puceaux. C’est pour cela que j’ai toujours apprécié Alex Varenne, car on sentait qu’il savait de quoi il parlait. Les turpitudes sexuelles qu’il relatait étaient celles qu’il avait lui-même vécues la nuit précédente. A contrario, on voit quand un jeune auteur dessine une fille alors qu’il n’en a jamais vue une à poil sur un lit. On perçoit alors la différence avec des dessinateurs aguerris qui ont de l’expérience.

Philippe dispose ainsi d’une impressionnante palette de femmes, toutes différentes. Alors que je craignais une forme de caricature vu le nombre de personnages féminins que l’on décrit dans le script, Philippe passe de la pute de parking à l’aristocrate en les rendant toutes crédibles : un véritable exploit ! Même quand une prostituée junkie se livre, l’émotion reste au rendez-vous. Par son regard perdu et par cette seule phrase « À deux, c’est plus cher » qui prend tout son sens grâce à l’expérience des auteurs, qui connaissent cet univers sans pour autant avoir vécu la situation.

Pour relever cette gageure, il a fallu livrer un scénario complètement finalisé ?

Philippe Berthet : Oui, j’ai ainsi pu le mûrir, l’analyser et l’imaginer, séquence après séquence. Bien entendu, il y a plusieurs écoles. Yann avec qui j’ai entre autres réalisé Pin-Up me convainquait par exemple sur la seule base de son synopsis, puis il découpait au fur et à mesure, car le fait de voir arriver des planches le stimulait pour la séquence suivante. Même graphiquement : s’il trouvait qu’un personnage était particulièrement bien réalisé, il le réutilisait par la suite. C’était stimulant pour moi également car j’attendais la suite, mais l’inconvénient était qu’on dessinait par exemple une pièce sans savoir ce qui allait s’y produire, comme faire sortir des personnages par une porte... qui n’existait pas !

Après avoir travaillé ainsi pendant des années, je dois avouer qu’avoir le scénario écrit intégralement représente également bien des avantages. Je prends mieux la mesure des temps forts de l’histoire, ce qui est très important pour le rythme de l’album.

On ressent cela dans la découverte du second meurtre : la séquence est presque muette, alors que les précédentes pages étaient très dialoguées.

Jean-Luc Fromental : J’avoue que j’ai pompé cela d’un précédent album de Philippe, qu’il avait réalisé avec Zidrou : à ma grande surprise, je me suis rendu compte qu’il dessinait très bien les animaux en leur conférant une vraie présence et une valeur symbolique, là des moutons en l’occurrence. J’ai donc souhaité insérer ma scène avec des animaux, et comme je cherchais une façon de traiter la découverte de ce corps en très peu de pages (je voulais montrer des images extrêmement choquantes, mais très brièvement), j’ai trouvé que le serpent et le renard convenaient parfaitement.

Philippe Berthet : Ce serpent enroulé autour de la cuisse de cette pauvre femme morte apportait en outre un aspect encore plus malsain à cette courte séquence.

Jean-Luc Fromental : Mes découpages sont relativement précis, mes didascalies sont assez détaillés concernant les personnages, leur état d’esprit, etc. En revanche, je m’abstiens de préciser tout cadrage, car je trouve que cela fait partie du travail du dessinateur. Et être dans les mains d’un metteur en scène de la force de Philippe, fort de son expérience et sa longue pratique, se révèle être un pur bonheur. Recevoir les planches de retour s’apparente à travailler avec Hitchcock ; on se fait son cinéma à la maison.

Philippe Berthet : C’est vrai que c’est à ce moment-là que je m’amuse.

Un dernier élément à pointer, véritable coup de maîtres de votre part : c’est la narration menée par cette jeune servante mexicaine.

Jean-Luc Fromental : Cela provient de mon admiration pour le film La Règle du jeu de Jean Renoir : les servants et les maître sont filmés au même niveau, on s’intéresse symétriquement autant à la vie des premiers qu’à celle des seconds, ce qui permet de s’apercevoir qu’ils partagent la même humanité, les mêmes angoisses et les mêmes préoccupations, même s’ils sont traduits dans des langages différents. Cette dualité-là me paraissait essentielle pour moderniser l’histoire : lui conférer un regard de femme, sans lequel le personnage de Simenon deviendrait odieux, une sorte de Polanski en puissance. La narration par cette jeune Hispanique l’humanise donc.

Le personnage de l’écrivain en devient même plus subtil, car cette jeune fille de l’époque est l’incarnation de ces femmes capables de regarder les hommes avec un mélange de méfiance et en même temps de tendresse. Ce que l’on a perdu aujourd’hui avec les Adèle Haenel et autres, c’est que, quelle que soit la justesse de leur combat, les femmes disposaient avant d’une force en considérant que les hommes ne sont finalement que de petits garçons. Ce qui est démontré par cette séquence où l’auteur lui indique qu’elle est une fine mouche.

Et donc, Jean-Luc, vous êtes définitivement revenu à la bande dessinée ?

Oui, je viens de sortir le film de Mattotti où je suis intervenu comme scénariste, et j’ai mis le holà sur la télévision qui m’intéresse moins aujourd’hui après l’arrivée du câble. Je suis ravi de la collection que je dirige chez Denoël Graphic qui tourne très bien, et parallèlement, je mène cette double vie de scénariste avec mes amis dessinateurs. Je ne le fais pas par nécessité, donc cela me permet de travailler uniquement avec ceux qui me génèrent cette envie.

Il y a une forme de malédiction des scénaristes de bande dessinée : un scénariste sur trois part en burn-out au bout d’un moment, car pour pouvoir en vivre, ils sont obligés réaliser une demi-douzaine d’albums par an, ce qui finit par les assécher. Pour ma part, je désire garder mon envie : j’ai accumulé au cours de mes années de lecture de grands écrivains une série d’idées que je veux continuer à mettre en application. Le prochain album sera donc ma seconde collaboration avec Miles Hyman, toujours chez Aire Libre.

Propos recueillis par Charles-Louis Detournay.

(par Charles-Louis Detournay)

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De l’Autre Côté de la frontière - par Jean-Luc Fromental & Philippe Berthet - Dargaud.

Exposition « De l’Autre côté de la frontière » jusqu’au 6 juin 2020 - par Berthet & FromentalGalerie Champaka, rue Ernest Allard, 27 - 1000 Bruxelles

Horaires :
Jeudi et vendredi : 13h30 à 18h30
Samedi : 11h30 à 18h00
Possibilité de visite pour achat sur rendez-vous : 0495 48 58 06

A propos de l’exposition au sein de la Galerie Champaka jusqu’au 6 juin 2020, lire également notre article Déconfinement : les galeries réouvrent timidement

A propos de Philippe Berthet :
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