Philippe Berthet ("Le Crime qui est le tien") : « Dessiner mon contemporain ne me convient pas, j’ai besoin de fantasmer »

23 novembre 2015 5 commentaires
  • Une fois de plus, Champaka accueille les superbes planches de Philippe Berthet. L'occasion de mieux comprendre comment l'auteur a réalisé cet album dans lequel Zidrou l'a placé en difficulté. Le résultat s'avère l'un des albums les plus réussis de l'artiste.

Philippe Berthet ("Le Crime qui est le tien") : « Dessiner mon contemporain ne me convient pas, j'ai besoin de fantasmer »Dans Le Crime qui est le tien, Zidrou change quelque peu les codes du polar en proposant un récit d’une apparente facture classique, mais finalement assez éloigné des constructions standards du genre.

Je lui ai laissé toute la manœuvre nécessaire, je ne suis pas du tout intervenu dans le scénario ! Bien entendu, Yves Schlirf, Zidrou et moi avons réalisé une réunion de travail avant de commencer l’histoire, afin de « resserrer les boulons » : nous avons donc éclairci certaines situations afin de nous assurer que le lecteur saisisse bien le cadre et le propos des différentes séquences. Mais nous n’avons bien entendu pas modifié l’esprit même du récit !

La singularité de ce polar vient que l’un de ses personnages principaux, votre héroïne est un fantôme qui n’est vu que par son mari. Cette vision fantomatique est entretenue donc par l’homme qu’elle aimait, et lui rappelle d’ailleurs toutes les expériences sexuelles qu’elle a eues avec les hommes de la ville, alors qu’ils étaient mariés…

C’est effectivement un jeu assez malsain qui se joue…

Avec votre collection Ligne Noire, vous aviez l’envie de changer de cadre. Est-ce que vous avez demandé à Zidrou de placer son récit en Australie, pour évoquer ces grandes contrées ?

Comme nous l’évoquions précédemment, lorsque je travaille, j’ai besoin d’évasion : une autre époque, un autre lieu. Dessiner mon contemporain ne me convient pas, j’ai besoin de fantasmer. Je n’avais pas jamais mis les pieds, ni dessiné l’Australie. Mais alors que j’en avais imaginé un cliché fait de grands espaces et de rochers rouges, l’intrigue se noue finalement principalement dans une petite ville qui pourrait être texane. Sauf que les voitures roulent à gauche, et quelques petits détails attirent l’œil, comme les panneaux avec des kangourous. Cela peut sembler idiot, mais j’ai vraiment dû faire attention à ces éléments, car j’avais le réflexe de placer les voitures sur le mauvais côté de la route !

L’exposition-vente de Champaka permet de bien observer le travail de Philippe Berthet, et de Dominique David aux couleurs

Vous livrez tout de même une superbe scène d’introduction qui se déroule en pleine nature. J’imagine que vous vous êtes documenté pour restituer l’âme du pays ?

En effet, le récit débute alors que notre personnage principal, accusé d’avoir assassiné son épouse vingt-sept ans auparavant, apprend que son frère a avoué le crime sur son lit de mort, et qu’il peut revenir au bercail. Je devais donc évoquer cette nature sauvage, cet isolement qu’il ressent, et son épouse assassinée à laquelle il ne cesse de penser. Zidrou n’avait pas vraiment défini de lieu précis pour cette planque, j’ai donc pu composer un lieu qui réponde à toutes les caractéristiques. Les documents que j’avais réunis présentaient de superbes contrées naturelles !

Vous proposez notamment un étonnant combat de moutons ! Était-ce un défi que de vous transformer en dessinateur animalier ?

Oui, tout-à-fait. Et en plus des moutons, il a fallu dessiner beaucoup d’animaux : le dingo, le chien, les oiseaux, etc. Même si cela reste une difficulté, j’aime dessiner cette faune : en début de ma carrière, j’avais réalisé en 1978 un album intitulé L’Examen de chasse avec Foerster, au cours duquel j’avais eu l’occasion de dessiner un grand nombre de bestioles de poils et de plumes.¨Plus globalement, Zidrou m’a mis en difficulté sur l’ensemble du livre !

Oui, une autre difficulté résidait dans le rythme très régulier du récit ! Comment vaincre alors la monotonie ?

Le scénario est effectivement assez lent, très intimiste et sans esbroufe : pas de poursuites, pas d’accélérations de tempo, pas de coup de feu, juste un meurtre en trois pages. Les personnages marchent, sont assis, et ils parlent. Puis, il y a des lieux récurrents comme ce magasin de bonbons, la gare, le stade de foot. J’ai donc dû composer une vraie ville et pas un bouge à la U-Turn [1] Il m’a été difficile de bien doser chaque élément afin de pouvoir capter le regard du lecteur et donner une réelle crédibilité à cette ville.

Avez-vous alors diversifié les types de plans pour maintenir le rythme ?

Les plans/contre-plans, plongées/contre-plongées et les changements de cadrage m’ont permis de dynamiser le récit. De temps en temps, j’ai souligné une tension ou renforcé un intérêt à la case. J’ai aussi utilisé des artifices graphiques, tels que ces carreaux noirs et blancs dans le magasin de bonbon, notamment dans une planche composée uniquement de dialogues off avec des chats. Zidrou y tenait à cette séquence de chats, et en y repensant par la suite, j’étais ravi de réaliser cette grande planche de carrelage, et placer les chats dessus dans diverses positions. En tant que dessinateur, ce type de défi graphique est jubilatoire ! Les plongées et contre-plongées sont aussi très instinctives. Il ne faut pas en abuser, mais de temps en temps, j’éprouve un grand plaisir à réaliser un plan de travers avec un grand bâtiment et des poteaux télégraphiques ! Je joue aussi souvent avec des personnages qui disparaissent dans des aplats de noirs

Est-ce pour conjuguer ce tempo lancinant que vous avez fait ressortir ce fantôme de votre héroïne, Lee, blonde dans une robe blanche ? Pour guider le lecteur ?

C’était une excellente idée de Zidrou ! En lisant le scénario, je m’étais dit que ce serait lassant de dessiner Lee toujours dans la même robe : « Comme elle est sexy, elle pourrait porter des belles tenues, différentes en fonction des scènes ! » Je la voyais dans des robes plus aguicheuses, ce qui permettait de varier les plaisirs. Mais Zidrou m’a expliqué qu’il fallait qu’elle reste tout le temps dans la même tenue, afin que le lecteur comprenne qu’il s’agisse d’un fantôme. Et à l’arrivée, il faut admettre qu’il a eu entièrement raison !

C’est finalement le combat psychologique entre Lee et son mari Greg qui maintient la tension tout au long du récit ! D’autres personnages ambigus évoluent également, comme ce shérif qu’on ne parvient pas vraiment à cerner. Comment avez-vous pu choisir des visages de quinquagénaires, tout différents et capables d’exprimer ce large registre d’émotions ?

Il s’agit effectivement de vieux potes qui ont joué ensemble au football vingt-cinq ans auparavant ! Ce shérif joue presque le rôle d’un troisième frère, avec Greg & Ikke. Je me suis inspiré des gueules de shérifs américains : un grand costaud rural et buriné. Et je voulais justement lui donner cet aspect pour qu’il paraisse in fine plus subtil qu’il n’en avait l’air.

Un mot sur cette couverture : l’héroïne nous regarde étrangement, alors qu’un agneau lui lèche le sang qui coule d’une des nombreuses plaies : captivant, mais étrange !

En trente ans de bande dessinée, je n’ai jamais eu autant de mal à trouver l’accroche pour réaliser la couverture de cet album. Je n’y arrivais pas ! J’en parlais autour de moi, et Étienne Robial m’a conseillé de contacter Philippe Ghielmetti avec qui il avait longtemps collaboré chez Futuropolis [2]. Je l’ai contacté en lui expliquant que je ne m’en sortais pas, et je lui ai envoyé les photocopies de planches que j’avais déjà réalisées, ainsi que les premiers projets de couvertures. Et quelques jours plus tard, on a commencé à brainstormer par téléphone. Il est vraiment brillant : il m’a immédiatement expliqué que Lee devait apparaître sur la couverture, car je suis aussi réputé pour mes belles héroïnes. Puis, selon lui, l’autre élément du livre, c’était… les moutons ! Puis, il s’est mis à parler, à réfléchir à haute voix : « Elle pourrait tenir un agneau dans les bras… Mais cela va la transformer en bergère ! … Pas si l’agneau lui lèche les plaies ! ». J’ai trouvé que c’était vraiment une étrange vision. Pourtant, à l’arrivée, le visuel est très spécial et impressionnant !

L’exposition-vente de Champaka propose de nombreuses études de personnages et de couvertures

En travaillant avec des scénaristes différents, cherchez-vous à vous diversifier ?

Mon objectif principal était de me confronter chaque fois à des écritures spécifiques, des découpages et des mises-en-page différents, ce qui me permet de comprendre ce que chaque scénariste développe comme images dans sa tête. Mais je me laisse bien entendu la possibilité d’y apporter ma propre vision. Je suis actuellement en train de travailler un récit écrit par Sylvain Runberg, et il m’arrive de ré-agencer les cases ou de faire glisser des dialogues d’une case à l’autre, voire de couper des dialogues en deux : voilà des ajustements que je me permets en espérant que cela convienne à mon scénariste, bien entendu. Certains scénaristes proposent une mise en scène plutôt classique et objective. Or, comme ce n’est pas vraiment ce que j’ai envie de dessiner, je choisis d’autres plans afin de raconter la même chose tout en rajoutant du punch et de l’innovation graphique.

Concernant votre prochain récit avec Sylvain Runberg qui se déroule en Suède, allez-vous changer encore d’atmosphère pour une intrigue sous la neige ?

Pas du tout ! L’histoire se déroule en plein été, et actuellement je travaille les lacs suédois, les vieilles fermes et les grands forêts ! Ce sera également un récit très spécifique, car l’intrigue se déroule pendant un Raggare, un rassemblement de jeunes Suédois qui vénèrent les années 1950 américaines. Chaque année, il y a donc un festival nommé Motor City où ils se réunissent dans des habits d’époque et des anciennes voitures retapées.

Il s’agit donc d’une histoire contemporaine mêlé à un style graphique vintage qui vous convient particulièrement ?

Il est atypique de retrouver des ambiances des années 1950 entremêlées à l’époque actuelle. Je ne sais pas encore comment je vais parvenir à transmettre cette particularité. Sans doute une très grande case en début de séquence, puis des plans plus rapprochés comportant des subterfuges visuels (un bout d’aile d’ancienne voiture à l’avant-plan, etc.). En attendant de pouvoir attaquer la couleur, Dominique me trouve la documentation et me soutient dans cette étape de mise en page. Bref, un nouveau défi, comme je le désirais !

Cuba, les États-Unis, l’Australie, la Suède, puis sans doute Barcelone, vous allez réaliser un véritable tour du monde graphique !

En variant les univers, je ne veux pas réaliser de guides touristiques ! J’ai juste besoin de changer de lieux pour fantasmer le récit. Je ne suis pas un dessinateur qui cherche à restituer tous les détails d’un lieu : à choisir, c’est l’ambiance qui m’intéresse.

Propos recueillis par Charles-Louis Detournay

Documents

(par Charles-Louis Detournay)

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Lire notre chronique du Crime qui est le tien

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Lire également notre article La "Ligne Noire" de Philippe Berthet

Exposition-vente Le Crime qui est le tien de Philippe Berthet du 13 novembre au 5 décembre 2015
à la Galerie Champaka de Bruxelles
27, rue Ernest Allard
B-1000 Bruxelles
Tel : + 32 2 514 91 52
Fax : + 32 2 346 16 09
sablon@galeriechampaka.com
Horaires : Mercredi à samedi, de 11h00 à 18h30

Photo en médaillon : Charles-Louis Detournay.

[1Film américain d’Oliver Stone avec Sean Penn, Nick Nolte & Jennifer Lopez (1997).

[2Philippe Ghielmetti est peu connu du grand public mais il était le bras droit d’Étienne Robial chez Futuropolis sous le pseudo de « Dugenou », avant de fonder son propre studio et surtout, en devenant l’un des meilleurs éditeurs de jazz du moment en créant des labels (comme Sketch) qui allient la qualité musicale et l’excellence graphique. Philippe Ghielmetti a reçu un Eisner Award en 2006 pour le meilleur design, partagé avec Chris Ware, excusez du peu !

 
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