LF Bollée & Alcante : « Dans "Golgotha", notre dimension christique/biblique est carrément fantastique »

31 mars 2021 2
  • Les scénaristes de "La Bombe" livrent un péplum épique mis en scène par Enrique Breccia : la destinée d'un gladiateur déchu de Pompei, amputé du bras droit, qui le mènera du chantier du Colisée à Rome jusqu'en Haute Egypte où règnerait le légendaire Lazare de Béthanie. Car s'il est question d'hommes et de leurs forces de caractère, "Golgotha" traite également de croyances et de religion.
LF Bollée & Alcante : « Dans "Golgotha", notre dimension christique/biblique est carrément fantastique »
L’édition couleur parue la semaine dernière

Si on comprend bien la préface en page 2, est-ce bien vous LF Bollée, qui avez proposé à Alcante, de vous rejoindre sur cette série ? Aviez-vous l’ambition de prolonger votre symbiose acquise sur La Bombe ?

LF Bollée : Précisons tout d’abord que ce T1 de Golgotha a été écrit durant l’élaboration de La Bombe et que cela nous a certainement servi d’évasion par rapport à un projet aussi ambitieux et pointilleux... En clair, là où la rigueur la plus absolue était nécessaire sur La Bombe, on pouvait un peu plus se "lâcher" sur Golgotha et carrément jouer sur des stéréotypes de péplum ou d’esprit biblique.

Le fait d’être toujours associé tous les deux ne pouvait de toute façon que renforcer notre "unité" et notre envie de continuer à travailler ensemble. Il se trouve juste que c’est moi qui étais le premier en discussion avec Soleil et notre éditeur Jean Wacquet pour mettre sur pied le projet de Golgotha et qu’il nous a semblé donc naturel de poursuivre notre association en plus de La Bombe (sans oublier également notre série Laowai avec Xavier Besse !).

Avec le recul, estimez-vous que chacun de vous deux dispose d’une plus grande facilité dans un domaine particulier, ce qui vous permet de vous compléter lorsque vous travaillez à deux ?

LF Bollée : Nous en parlons souvent entre nous et il semble assez clair maintenant qu’Alcante sera toujours désigné pour des scènes d’action pure, et moi pour des scènes de discussion ou à vocation "psychologique" ! Evidemment que nous pourrions inverser mais pour l’instant il y a au moins cette préférence naturelle et autant aller dans l’harmonie, n’est-ce pas ? (rires) Par jeu, nous nous sommes répartis chacun 27 planches de l’album, sans déséquilibre et nos relectures/corrections successives font l’homogénéité de l’ensemble.

Comment s’est instauré le principe de base de la série Golgotha : vouliez-vous réaliser un péplum tout en traitant de la période suivant la vie du Christ ? Afin de mélanger les genres dans la même période historique ?

LF Bollée : Il y a plusieurs éléments : une envie de péplum sans aucun doute, d’aborder le destin d’un gladiateur qui sorte des sentiers battus, et incontestablement d’apporter et créer une touche de fantastique autour du personnage de Lazare (Al-Azar dans Golgotha) et des codes bibliques. Quand on y réfléchit bien, et en acceptant de "jouer le jeu" de la Bible, ce personnage de Lazare (le seul homme "normal" à avoir ressuscité) est évidemment fabuleux. On a essayé de construire toute une nouvelle "mythologie" autour de lui, comme vous le verrez par la suite...

Comment peut-on considérer votre série : comme une histoire ésotérique mettant en scène un combattant hors-norme ? Ou plutôt comme un récit antique traitant d’une revanche et mâtiné d’une connotation christique, comme cela l’était pour Ben Hur ?

LF Bollée : Oui, je crois que l’analogie avec Ben Hur est bonne, incontestablement, si ce n’est que notre dimension christique/biblique est carrément fantastique. Nous détournons par exemple l’appellation "Golgotha", qui n’est plus un mont de Jérusalem mais bien une forteresse en Haute Egypte où s’est réfugié un homme qui est peut-être devenu un dieu... comme si une autre vérité avait existé. J’ai toujours aimé ces notions de prophètes, d’homme déifié, de pouvoirs apparemment simples mais surnaturels. Puis, cette période du 1er siècle après JC chez les Romains reste de toute façon fascinante pour tout raconteur d’histoire.

Comment définiriez-vous votre héros Lucius ? Vouliez-vous suivre un personnage qui avait tout, et qui a tout perdu ? Car remonter la pente reste la plus intéressante des destinées ?

LF Bollée : Il y a déjà le fait de vouloir se démarquer du film Gladiator : dans ce dernier, il s’agit d’un général d’armée qui par malheur descend la pente sociale et devient gladiateur. Nous sommes donc partis de l’inverse : nous avons un gladiateur star, pour qui ce métier est prestigieux et source de grande notoriété ! Ce qui, soit dit en passant, correspondait plus à la réalité car les gladiateurs étaient les sportifs de haut niveau de ce temps-là et il fallait bien les faire "durer" aussi pour récolter les fruits de leur succès.

Mais notre Lucius va en effet tomber bien bas lui aussi suite à un combat "truqué" qui tourne mal. Il devient manchot et rejeté de tous, sombrant dans la misère et la déchéance la plus totale. À partir de là, nous sommes bien en présence d’un personnage qui cherche à la fois la vengeance et la rédemption, deux moteurs de récit puissants. Mais est-ce pour remonter la pente ou s’enfoncer encore plus bas ? Je crois pouvoir révéler que notre Lucius n’est pas au bout de ses peines...

Votre récit met plus largement en avant la société romaine, avec ses coulisses : les tractations, les laissés pour compte, le pouvoir des hommes sur leurs épouses, etc. Vouliez-vous dépeindre avec plus de réalisme la vie quotidienne de l’Empire ?

LF Bollée : Disons qu’on voulait sortir un peu du cadre de l’arène et des combats, ça oui, et il y a en effet une dimension "politique" dans le récit, avec des jeux d’influence, d’alliance, de volontés de pouvoir qui s’expriment...

Ce qui nous intéressait avec Lucius était son plan de reconversion, comme on dirait maintenant : il avait préparé son avenir une fois son dernier combat effectué et tout était en place pour qu’il devienne une personnalité publique de la cité de Pompéi. Puis, tout s’écroule d’un coup et à ce moment-là, on s’est dit qu’on ne s’interdisait rien pour montrer la dureté de sa vie et des rapports humains qui en découlent autour de lui...

Ce premier tome bénéficie d’une version limitée noir et blanc qui permet de mieux profiter de l’encrage de Breccia.

Aviez-vous spécifiquement écrit pour Enrique Breccia ?

LF Bollée : À la base, il faut savoir qu’il y a aussi un vrai projet éditorial avec l’ami Jean Wacquet de chez Soleil qui désirait vraiment travailler avec Enrique et entendait bien lui proposer quelque chose d’intéressant. Je suis arrivé à ce moment-là et après Laowai, on avait décidé, Alcante et moi, de tenter peut-être quelque chose côté Antiquité et esprit biblique fantastique... Honnêtement, ça a été très vite ensuite car Enrique attendait je crois un projet où il pouvait laisser libre cours à sa "fantasy" et nous nous sommes tous mis d’accord très vite.

Vous ne lui avez donc donné pas d’indications strictes, en préférant lui laisser carte blanche ?

Alcante : Honnêtement on lui a donné très peu de consignes, si ce n’est de se faire plaisir, et de nous faire plaisir par la même occasion. Quand on a un dessinateur de cette expérience et de ce talent, autant le laisser s’exprimer au maximum !

Il semble que vous avez volontairement forcé le trait en imaginant l’adversaire de Lucius, ou lorsque celui-ci tord des tiges métalliques lors de son entraînement.

Alcante : Lucius est le plus grand gladiateur de tous les temps, il lui fallait donc un adversaire à la hauteur, et même plus fort que lui ! Ça devait donc être du très costaud ! Par ailleurs, si on avait opté pour un autre romain, on aurait eu un peu l’impression d’avoir deux adversaires identiques. Ici, il fallait les contraster, et donc on a eu l’idée de confronter Lucius à un numide albinos ! Et on lui a inventé un passé digne de la mythologie romaine. C’est l’équivalent de Romulus et Rémus, mais africain. Partant de là, Enrique a joué le jeu à fond et s’en est donné à cœur joie en lui donnant ce physique hors norme, et a également littéralement tout cassé dans la scène à laquelle vous faites allusion.

Qu’en est-il de cette terrible double-page où Lucius affronte le numide ? Avez-vous laissé le champ libre à Enrique ?

Alcante : Pas du tout. J’ai personnellement écrit cette scène de manière très poussée, un peu comme une chorégraphie, en détaillant vraiment les actions des deux combattants, les plans qu’il fallait prendre, les mouvements, etc. Mais Enrique l’a vraiment interprété à sa manière en choisissant des plans très serrés. Au début j’étais un peu interloqué car je trouvais qu’on perdait une certaine clarté de l’action. Mais finalement je me suis dit que ce n’était pas tellement grave car grâce à ses choix, Enrique fait bien ressentir l’énergie colossale dépensée par les deux combattants, on sent bien qu’ils se rentrent dedans comme des malades, et c’est bien là le principal !

Il y a parfois un aspect plus caricatural qui se dégage des personnages : est-ce une manière de faire passer leur personnalité au travers de leur faciès ?

Alcante : Disons que nous ne nous sommes interdits aucun excès pour cette histoire. On s’est un peu mis dans la peau de Jodorowsky en quelque sorte. Et à nouveau, Enrique a joué le jeu ! On pourrait résumer notre démarche par : "On y va à fond !"

Avez-vous donné une documentation spécifique à Enrique ? Ou au contraire, avez-vous préféré qu’il mette lui-même en scène votre récit avec ses propres images iconiques ?

Alcante : Non, on a donné une documentation visuelle assez basique à Enrique. Quelques images de gladiateurs, du Colisée, de romains, et autres. Mais ici, nous n’étions pas du tout dans une démarche semblable à ce qui était la nôtre pour La Bombe où nous vérifions chaque détail une quinzaine de fois, où l’on cherchait vraiment à respecter la précision historique aussi bien dans l’histoire que dans les décors, les véhicules, les uniformes, etc.

Ici, nous avons certes un repère historique puisque l’histoire se passe environ 30 ans après la mort du Christ. C’était important pour l’histoire car nous voulions des références à certains personnages bibliques et nous voulions également montrer que cette religion qui monte est perçue comme un danger par Rome, c’est un élément moteur de l’action. Donc il y a quelques références historiques. Mais nous les avons vraiment interprétées avec une certaine latitude, pour ne pas dire une latitude certaine. En fait, on est quasiment dans un univers parallèle en quelque sorte. Donc, vraiment, la documentation n’était pas notre première préoccupation sur cet album !

L’édition en noir et blanc s’épuise rapidement

Breccia démontre souvent toute sa force dans le noir et blanc. J’imagine que c’est pour cela que ce premier tome bénéficie d’un tirage plus limité rendant honneur à son encrage ?

Alcante : Tout à fait. En tant que scénariste, nous voyons chaque étape du travail d’Enrique. Il nous envoie donc d’abord les crayonnés qui sont évidemment déjà très bien. Mais quand on voit ensuite l’encrage, là, on franchit un palier supplémentaire ! C’est vraiment un maître de l’encrage, on devrait montrer ça dans toutes les écoles de BD ! Son noir et blanc est vraiment très puissant. Du coup, l’idée de publier l’album également en noir et blanc s’est imposée comme une évidence.

J’en profite quand même pour rendre hommage à Sébastien Gérard, le coloriste, car il a fait un travail de toute beauté également !

Golgotha formera une trilogie. La suite de la série s’orientera-t-elle plus vers la question de la spiritualité, un dieu pour les faibles, les blessés et les estropiés, comme semble l’indiquer la dernière page de ce premier tome ?

Alcante : Oui et non. On va petit à petit se rapprocher de cette fameuse forteresse du titre ("Golgotha") et du maître des lieux, mais en restant focalisé sur le destin de Lucius et du bébé, qui vont forcément se croiser au tome 2. Ensuite, le voyage vers la forteresse aura des relents d’Apocalypse Now, revu sous l’angle "péplum-fantasy".

Avez-vous d’autres projets tous les deux ?

Alcante : Pas encore, mais ça viendra certainement car nous nous entendons à merveille. Notre amitié a même résisté au match Belgique-France de funeste mémoire, c’est dire ! Plus sérieusement, on se complète vraiment bien, on a des goûts et des influences relativement similaires, donc c’est écrit dans les astres : on refera quelque chose ensemble après Golgotha !

Propos recueillis par Charles-Louis Detournay.

(par Charles-Louis Detournay)

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Illustrations : © Éditions Soleil, 2021 - Alcante, Bollée, Breccia
Photos des auteurs : DR.

 
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2 Messages :
  • "ce personnage de Lazare (le seul homme "normal" à avoir ressuscité)". En fait, pas du tout.
    La Bible fait état de trois résurrections par le Christ (une jeune femme et un jeune homme, en plus de Lazare).
    Mais l’Ancien Testament fait également mention de résurrections, et les apôtres Pierre et Paul eux-mêmes ont ressuscité quelqu’un comme l’indique le Nouveau Testament. Certes, Lazare est le plus connu.
    Même si les auteurs définissent eux-mêmes leur album comme du "Péplum-fantasy" (et les tenus et armement le signalent déjà beaucoup), il est dommage de construire une histoire sur un postulat faux.
    Ceci étant, si on prend du plaisir à la lecture, n’est-ce pas là l’essentiel ?

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    • Répondu par Milles Sabords le 7 avril à  05:18 :

      C’est dommage de faire du Peplum-Fantasy lorsque l’on a été aussi pointilleux dans l’album La Bombe. D’autant plus que l’on ne manque pas de documentation sur le monde Romain. Breccia, quel travail, fabuleux ! Il a le sens du grotesque, même dans le réalisme, comme dans les films de Fellini.

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