Lou ! Sonata T. 1, ou le changement dans la continuité

17 décembre 2020 0
  • C'est un album triste mais beau, aussi exubérant que sobre, plein de vie mais axé sur la solitude de sa jeune héroïne, qui démarre ce nouveau cycle des aventures poétiques de la jeune fille à l'esprit aussi créatif que son auteur, Julien Neel. Chronique d'avant le couvre-feu.

J’ai ouvert ce neuvième album de Lou ! - ou bien le premier album de Lou ! Sonata, comme vous préférez - assis aussi confortablement qu’on le peut dans un métro parisien quasi-vide. La soirée avait été bonne, le risotto aussi, et le vin blanc, acheté un peu au pif, s’était surprenamment laissé boire. On avait bien rigolé, à quatre (pas plus, distanciation sociale oblige), et maintenant, il ne restait plus que des éclats de voix un peu éméchés qui résonnaient encore dans mes oreilles, abruties par le vrombissement lointain du métro qui me menait cahin-caha jusqu’à Nation.

C’est marrant, hein, les transports : dès qu’il se fait tard, dès qu’ils se font vides, ils semblent s’extirper hors du temps, et le voyage se fait dès lors plus… magique. J’ai ouvert le premier album de Lou ! Sonata, et c’était comme retrouver une vieille amie d’enfance, un peu perdue de vue depuis quelques années - mais, merde ! ça fait plaisir de te revoir. Comment tu vas ? Ah, l’université ! Quelle matière ? Tu ne sais pas ! Sacrée Lou. On ne te changera jamais.

Lou ! Sonata T. 1, ou le changement dans la continuité

L’album des Krystal Zealot apporte un cachet électro-poétique à une histoire très ancrée dans le réel.
Crédits : Glénat

Ou peut-être que si. Ou peut-être que non - en fait, on ne sait pas. Peut-être parce qu’il fallait marquer le changement dans la continuité (comme dirait l’autre), peut-être parce que c’est plus un album-charnière qu’une vraie étape dans la vie de la (plus-si-jeune) blondinette, Lou ! Sonata tome 1 ressemble, dans son ambiance, à tous les autres. La grisaille informe de Journal infime et du Cimetière des Autobus, dans lesquels la ville est un personnage à part entière ; la parade virevoltante des amis bariolés de Lou, qui défilent dans la vie de la jeune étudiante pour mieux disparaître quelques pages plus loin, comme dans Idylles ou La Cabane ; la famille, havre de paix ultime de Lou depuis Mortebouse, depuis Laser Ninja… Lou ! Sonata nous le dit clairement : même après son installation à Lyo… pardon, Tygre, Lou est restée la même.

En même temps, non. Non, elle n’est plus la même. Ou bien… En fait, c’est son monde qui a changé. D’abord, son monde de papier : la pagination et le format de ce nouveau tome sont différents, et cette fois-ci, il s’accompagne en plus d’un autre album - de musique cette fois-ci. Une bande-son électronique composée par le groupe Krystal Zealot.

Mais c’est aussi le monde de Lou qui a tourné sur lui-même, sur un axe Louesque qui commence à ne plus tenir droit. Mina, Tristan, Paul, tous ses amis sont loin et loin aussi est le temps des cabanes dans les arbres. À l’université, Lou ne maîtrise pas tous les codes. Elle se perd, et on se perd avec elle, dans les méandres de cette vie si sociale et donc si solitaire, dans un appartement qu’elle construit et décore à son image - ce qui explique, peut-être, pourquoi elle s’en lasse si vite. Pourquoi elle ne s’y sent pas… chez elle.

La ville de Tygre semble bien grise, aux antipodes des environnements chatoyants dans lesquels Lou évoluait dans les derniers chapitres.
Crédits : Glénat

En fait, Lou ! Sonata ne m’a pas plu. C’est, comme d’habitude, un album d’excellente facture - il faudrait être dingue pour nier le talent de Julien Neel, qui transparaît à chaque case du bouquin. Lou, c’est une amie d’enfance, qu’on a effectivement perdue de vue. Mais quand on la retrouve… quelque chose a changé. On aurait pu le voir venir : c’était un virage de ton déjà amorcé dans l’ Âge de cristal et dans En route vers de nouvelles aventures… Une Lou plus repliée sur elle-même, qui voit le monde non plus à travers ses yeux d’enfants, kaléidoscopiques, mais à travers ses lunettes d’adultes, parfois teintées de gris, et plus seulement de rose. Peut-être que Lou a grandi, et peut-être que moi, pas tant que ça, finalement.

Ou bien, peut-être que son histoire me paraît moins intéressante. Bien sûr, Neel comprend l’adolescence. Comprend les jeunes adultes. Il comprend et capture dans Lou ! Sonata la solitude du déracinement étudiant, l’hyperactivité déroutante du monde qui entoure la jeune universitaire. Il comprend le tournis, le chaos, il comprend comment, finalement, Lou s’affranchit dudit chaos en le survolant, en l’acceptant, en forgeant des habitudes rassurantes dans un monde impossible à envisager tout entier. Neel comprend tout ça, mais il en fait parfois des tonnes.

Les premières expériences de Lou... parfois un peu "cliché".
Crédits : Glénat

Et c’est peut-être ça, qui manque finalement à Lou ! Sonata. Un peu plus de nuance. En fait, on referme l’album en attendant la suite. Un peu comme une évidence : non, ce n’était pas le meilleur bouquin de la série, loin de là. Mais après tout, Neel se devait de raconter cette histoire, celle d’une Lou qui découvre que cette vie-là, celle de l’université, celle du déracinement, ne lui plaît pas, pour mieux débuter le reste de sa vie ? Il ne pouvait pas y couper, si ? Si ?... Et bien, en fait, peut-être que si. Peut-être que ça lui aurait évité de tomber dans quelques clichés sur la vie des jeunes adultes et des étudiants, qui, franchement, relèvent parfois du même que d’un réel effort scénaristique.

Je referme l’album. Le métro est arrivé à Nation, et une voix grésille poliment dans les hauts-parleurs pour m’inviter - moi, et les quelques autres passagers errants dans la nuit des transports parisiens - à cordialement dégager du train. Je m’exécute. La gare est vide, bien sûr - mais, pardonnez-moi ce parallèle de construction éculé, mon cœur, lui, est plein. Je sais, c’est guimauve à en pleurer, mais écoutez-moi : c’est cela, que l’on ressent en fermant un album de Lou. On a le cœur plein. Plein de l’enthousiasme, de l’appétit pour la vie de cette gamine, de cette ado, de cette adulte avec laquelle tant d’entre nous ont grandi. Plein, aussi, de la poésie couleur pastel dont Julien Neel a réussi à insuffler ses pages. Non, cet album ne m’a pas plu. Mais je l’ai quand même adoré. Parce que Lou, c’est Lou. Vivement le prochain tome.

(par Pierre GARRIGUES)

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