Julien Neel ("Lou ! Sonata") : "Le plus important pour moi, c’est la lisibilité." [INTERVIEW]

Par Louis GROULT 2 février 2023 
Julien Neel, l'auteur de la série "Lou !" et de sa suite "Lou ! Sonata", a répondu à nos questions sur ses projets, au sortir de la conférence de presse des Editions Glénat en pleine cinquantième édition du festival de la bande dessinée d'Angoulême.

En 2020, vous avez sorti le premier volume de la suite de Lou ! qui s’intitule Lou ! sonata. En 2022, le deuxième tome devait sortir, mais il a été repoussé car vous avez eu des problèmes de santés ?...

Oui, mais ce n’était pas un problème de santé grave. Si l’on rentre dans les détails, j’ai eu une calcification osseuse qui a explosé dans mon bras. Ça faisait un mal de chien, donc je suis allé voir le spécialiste qui m’a dit que ce n’était rien, que c’était une douleur salvatrice. Un truc qui explose puis se résorbe naturellement dans le bras. J’ai été immobilisé deux mois mais c’était juste le signe que ça allait. Il n’y avait rien à faire à part vaguement de la kiné. 

Est-ce que c’est un problème de santé qui arrive surtout aux dessinateurs ? 

Non, j’ai commencé par lui dire que je dessinais, et il m’a arrêté vulgairement pour me dire qu’il se fichait de ce que je faisais comme métier. J’aurais pu être charcutier ou libraire, ça aurait été la même chose. Donc tout va bien. L’album a d’abord été décalé en juin puis en novembre. Les réseaux commerciaux et les libraires avaient fait remonter l’information que c’était mieux de le sortir en fin d’année, et j’écoute mes collaborateurs. 

Le format de Lou ! Sonata est un petit peu différent de celui de Lou !. Il est passé de 48 à 144 pages. Avant l’interview, vous me disiez que finalement, ça vous demandait plus ou moins le même travail qu’avant. 

Il n’y a pas beaucoup de différences au niveau de la quantité de travail. Lou ! c’était 4 strips avec 3 ou 4 images par strip. Plus ça allait d’ailleurs, plus j’étais complètement à l’étriqué, les images étaient de plus en plus petites et détaillées. J’avais besoin d’espace. Si j’ai changé de format, ce n’est pas pour avoir plus de pages, c’est surtout pour avoir des dessins plus grands. Ça me permet de faire des pages avec trois ou quatre cases, de prendre de l’ampleur. Il y a même des pleines pages ! C’est vrai que sur un album de 48 pages, quand tu veux faire un effet d’ampleur, si tu utilises une pleine page, tu grilles une page sur les 48 de ton album. 

C’est pour ça que dans Tintin il n’y a presque pas de pleines pages ? 

Il y en a quelques-unes qui sont très marquantes, mais je pense qu’elles sont faites pour les compilations en album. D’ailleurs, dans le prochain tome de Lou !, il y aura une citation directe d’une double page de bande dessinée franco-belge. C’est une double page d’Astérix Le Domaine des Dieux où il y a un prospectus en marbre pour la construction future des établissements.

Il y a une page qui y ressemble beaucoup dans Le Grand vide de Léa Murawiec..

Je vais réutiliser ce procédé, dans le prochain Lou ! Sonata, pour situer tout l’espace, car l’histoire se passe lors d’un festival de musique. L’action va se passer presque en caméra à l’épaule, il n’y aura pas d’ellipse. On va suivre Lou pendant une journée et une nuit dans toutes ses pérégrinations. 

On sent que votre série suit les évolutions de la société. Vous avez choisi un format plus petit et moderne avec plus de pages. De plus, votre narration plus fluide peut faire penser à celle des webtoons, avec des pages qui se tournent plus vite. 

Ça n’était pas tellement ma référence. J’ai grandi en lisant autant de bandes dessinées franco-belges que de comics et de manga. C’est clair que pour le type d’histoire que j’avais à raconter, j’ai très vite senti que le format imposé par la collection Tchô, le 48 pages couleurs, n’était pas celui dans lequel j’étais le plus à l’aise. D’ailleurs, j’avais fait deux autres expériences, qui sont Chaque chose et Le Viandier de Polpette, sortis chez Gallimard. J’avais pu expérimenter et travailler sur du format plus "comics", et je m’étais rendu compte que c’était plus agréable et plus moderne pour le type d’histoire que j’avais à raconter. Une des choses que tu peux utiliser dans la narration de bande dessinée, c’est le suspense de bas de page. C’est là que tu peux mettre de l’intensité, jouer avec la surprise. 

C’est aussi pour ça que l’on a cette impression de tourner les pages bien plus vite ?

Oui, c’est ce dynamisme que l’on retrouve justement dans le comics et le manga, et je dis ça sans renier mes influences franco-belges, Hergé en premier. D’ailleurs, je pense que si on avait donné le choix à Hergé, il aurait certainement travaillé sur ce type de formats. 

Ce que les lecteurs aiment dans Lou !, c’est qu’on peut le lire petit puis le relire adulte. En le relisant, on se rend compte qu’il y avait plein de choses qui nous avaient échappées petit. Lou ! était publié dans Tchô, un magazine pour enfants mais ça s’adressait aussi aux adultes. 

Oui je pense. Un de mes mentors, c’est Joann Sfar, que je lisais à 20 ans, il n’est pas beaucoup plus vieux que moi mais il avait déjà une production très intense. L’un de ses axiomes sur la bande dessinée jeunesse, c’était qu’il ne faut pas se limiter à des thèmes ou à un vocabulaire. Tu peux tout explorer.

L’exemple de ça, c’est Quentin Zuttion, qui a dessiné Toutes les princesses meurent après minuit, qui a été récompensé hier par le jury du prix jeunesse auquel je participais. Il n’avait même conscience, quand il a fait l’album, qu’il était en train d’écrire un livre jeunesse. Je pense que si tu te mets des ornières en te disant que tu dessines pour des gamins, et en plus des gamins de 2023, donc que tu dois parler de téléphones portables ou de phénomènes de société contemporains, tu vas faire une bande dessinée bourrée de clichés.

Julien Neel enlaçant Quentin Zuttion pour la remise de son Prix spécial du jury jeunesse au 50e festival d’Angoulême
© Kelian Nguyen

Je sais que quand j’étais petit, et Sfar me disait la même chose, quand tu lis dans un livre, un mot que tu ne connais pas, il en devient fascinant. Tu vas l’enregistrer et continuer à lire sans le chercher, puis tu vas le retrouver dans un autre contexte. Il y a un vrai jeu de détective qui est super intéressant.

Pareil pour la narration. Je lisais beaucoup de bandes dessinées d’adultes quand j’étais petit. J’avais un père qui était un grand lecteur de bandes dessinées, et qui lisait Métal Hurlant. J’avais accès à cette bédéthèque, donc je lisais les classiques franco-belges jeunesse, mais aussi les albums adultes qui me dépassaient. Je lisais Blake et Mortimer et je ne comprenais rien, d’ailleurs je n’ai toujours rien compris. Je rigole ! Je lisais aussi Blueberry ou des choses comme ça.

Quand tu es petit, tu ne comprends pas tout, mais ça construit ton imaginaire et c’est ça qui est fabuleux. Le plus important pour moi, c’est la lisibilité. J’écris pour des gens qui n’ont pas forcément lu de la bande dessinée, donc je mets un point d’honneur à être le plus clair et le plus lisible dans mon média. Que ce soit dans le dessin ou dans le rapport texte/image. J’ai envie que l’action soit la plus lisible possible. 

Dans Lou ! le personnage grandit, contrairement à Titeuf l’autre grande série de Glénat. C’est assez rare dans la bande dessinée jeunesse. 

Ça s’est fait un peu par hasard. Au début, j’étais publié dans cette collection Tchô, qui était la collection dont Zep a été l’instigateur. On était dans ce format du gag en une page très classique. Je n’étais pas très bon là-dedans. Le premier album de Lou ! était dans ce format, mais je sais que ce n’est pas mon territoire d’excellence. Très vite, j’ai essayé d’injecter des choses qui ne soient pas du gag. À partir du moment où tu mets de l’émotion, tu ne peux pas faire ce qu’il y a dans la bande dessinée jeunesse de ce type-là, ou dans Les Simpsons par exemple. À la fin de l’épisode, tu as l’impression qu’on leur reset la mémoire. 

C’est pour que les albums soient lisibles dans n’importe quel ordre ? 

À partir du moment où j’ai commencé à mettre une love story avec une évolution, c’était assez logique que le personnage grandisse. À partir du tome 2, j’avais rencontré quelques auteurs vieillissants qui dessinaient la même série depuis 30 ans et qui étaient tout gris et désespérés de faire ça. Je me suis dis qu’il y avait peut-être une porte de sortie pour ne pas me lasser. Ça me permet, dans chaque album, d’explorer de nouvelles choses. 

À partir du tome 6, il y a une irruption de la science-fiction ou du fantastique. C’était un nouveau départ ? 

J’ai très peur de m’ennuyer et de m’enfermer dans une formule pour écrire Lou !. En fait, j’avais une formule, j’aurais pu pondre des centaines de tome 1 et devenir bien plus riche. En fait, pas sûr, les lecteurs auraient pu se lasser. Ce qui plaît aux Lou, pardon aux fans de Lou, c’est mignon de les appeler les Lou, c’est d’être désarçonnés par les albums. Au tome 6, les lecteurs ont été un peu perdus par ce virage fantastique ou par le fait qu’il y ait deux albums inversés. Même s’ils ont râlé au début, qu’ils se sont demandé ce qu’il se passait dans leur série. En fin de compte, j’ai eu beaucoup de retours positifs et finalement c’est ce mystère qui a donné son sel à la série. 

Vous avez réalisé le film Lou !, qui est réussi, alors que l’on sait que c’est difficile d’adapter de la bande dessinée franco-belge au cinéma. Riad Sattouf a aussi réalisé deux superbes films et il va bientôt revenir au cinéma. Est-ce que vous avez envie de revenir au cinéma ? 

C’était une expérience formidable. On est venu me chercher pour faire ce film et on m’a offert un budget très confortable et une totale liberté pour le faire. Je me suis éclaté sur le tournage avec les comédiens et les différents artistes qui ont bossé sur le film. Un peu moins en postproduction et sur le montage, ça m’a un petit peu échappé. J’ai des petits regrets sur le rythme du film.

Dans mon idée, j’allais filmer le film, puis récupérer les rushs et tout monter moi même. C’est très compliqué à expliquer à des producteurs qui prennent un risque et qui investissent 8 millions d’euros. Je ne me leurre pas, je pense que je n’aurai jamais le confort et la liberté de refaire ça.

Les producteurs y croyaient beaucoup et c’était porté par le succès de Lou !. Honnêtement, je pense que si on m’avait proposé de faire un film sans ça, je n’aurai pas réalisé Lou !. J’ai aussi découvert que travailler dans le cinéma c’est formidable, mais c’est un métier de baladins et de saltimbanques qui vont d’un tournage à l’autre et qui vivent sur la route. Je suis très casanier et je me suis rendu compte que ce n’était pas mon métier de faire des tournages.

Je ne dis pas non plus que je n’en referai plus jamais. Avant de faire Lou !, je voulais faire du dessin animé. Mon idée c’était de faire du dessin animé tout seul, sans rentrer dans un studio. Je voulais être le Bill Plympton de la bande dessinée. En vrai, je ne désespère pas du tout de faire ça. C’est un peu mon plan quand j’aurai bouclé mes trois tomes de Lou ! sonata

Lou ! sonata fera donc trois tomes ? 

C’est un peu une information exclusive. Non, en fait, ça se sait depuis que je l’ai annoncé ce matin à la conférence de presse. Après ça, je vais faire un petit break avec Lou !. Au bout de 20 ans, pour ne pas me lasser, j’ai besoin d’explorer d’autres choses qui seront probablement de l’animation et de la musique, plutôt que de la bande dessinée. 

C’était vous qui vous occupiez du dessin animé de Lou ! ? 

Non pas du tout, et d’ailleurs c’est une grosse frustration parce que je ne suis pas très content du résultat. Sur le dessin et sur l’écriture, le dessin animé m’a un petit peu échappé. J’avais un droit de regard, ce qui veut dire que j’avais le droit de regarder et de dire, c’est pas terrible. Et on te répond dommage. Je plaisante car il a des qualités indéniables, ce dessin animé. 

Il a d’ailleurs aidé à popularisé la série. 

C’est la porte d’entrée dans l’univers et le meilleur spot de pub jamais réalisé pour Lou !. En ce sens, il est sans doute très intéressant, mais j’ai du mal à m’y retrouver. Ceci dit, c’est ce qui m’a aussi permis de faire le film. Quand un producteur est venu me voir, quelques années après le dessin animé, pour me proposer de faire le film, je lui avais dit un peu pour le faire fuir, que pour que je fasse un film, il y avait une seule solution, c’était que je l’écrive et que je le réalise. Comme il m’a dit banco, j’ai été un peu obligé de le faire mais c’était formidable. 

C’est fou d’avoir aussi bien réussi le film sans avoir d’expérience dans le cinéma. 

J’étais très bien entouré. D’ailleurs, les producteurs du dessin animé étaient aussi des gens formidables, mais il avait quelque chose dans la tonalité qui m’avait échappé à l’époque. Le film aussi est imparfait, mais je sais que ce sont mes erreurs. Je l’assume donc beaucoup plus. Ce que je veux faire en dessin animé après Lou !, sera complètement autre chose. Ça sera justement l’occasion d’explorer d’autres univers complètement différents. 

Pour parler un peu de musique, le premier tome de Lou ! Sonata allait avec un vinyle. Les deux autres volumes aussi. Qui s’occupe de la musique ? 

J’ai monté une association et un label, dans lequel il y a un groupe majeur qui s’appelle Krystal Zealot. C’est le groupe avec qui on travaille les trois bandes sons de Lou ! sonata.

Ensuite, il y aura beaucoup de projets périphériques, et le principe du label, c’est d’associer à chaque fois un musicien et un graphiste et de créer des clips qui soient autant des clips que des courts-métrages. Krystal Zealot, c’est un collectif de beaucoup de musiciens. On doit être une base d’une dizaine de membres, enfin ils sont car je ne suis que directeur artistique. Je suis leur muse. Ce sont des gens infiniment plus doués que moi en musique.

Techniquement, je n’ai pas joué une seule note sur les albums, mais par contre, c’est moi qui vais cadrer le truc et choisir le type de morceau ou la tonalité sur laquelle on va travailler. J’ai cette chance d’avoir des gens incroyablement doués qui vont non seulement faire ce que je demande mais surtout, qui vont complètement transcender mes espérances et me pousser à faire encore mieux.

C’est tout ce que j’attendais de cette collaboration. C’est aussi une façon de ne pas m’encroûter et de réaliser un nouveau défi qui s’avère complètement porteur car ce que font les Krystal Zealot c’est incroyable.

Dans le deuxième tome, ça va avoir encore plus d’importance. Dans le tome 1, c’était une bande son. J’avais fini l’album et on l’a illustré après. Dans le tome 2, c’est vraiment une écriture commune, puisque Lou organise un festival de musique. On a créé 12 faux groupes qui sont les 12 groupes invités au festival de Mortebouse. Toute l’histoire de l’album, c’est que comme Lou va s’occuper de l’organisation, elle ne pourra pas assister aux concerts. Donc, à la fin de l’album, on offre au lecteur comme à Lou, la possibilité d’écouter tout ce qui s’est joué. Tous les morceaux vont être dans des styles musicaux différents RNB, métal ou jazz fusion. Tous ces groupes vont aussi être un méta commentaire sur les actions de Lou tout au long de l’album.

(par Louis GROULT)

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Code EAN : 9782344038048

Photos en médaillon : Kelian Nguyen

Lou Glénat ✏️ Julien Neel tout public Jeunesse Humour France Angoulême 2023
 
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