Marc Jailloux (Alix) : « Je peux mentir, c’est-à-dire m’affranchir de la documentation » [INTERVIEW]

Par David SPORCQ 25 septembre 2023 
Au festival BD de Bruxelles, le dimanche 10 septembre dernier, nous avons eu l’opportunité d'interviewer Marc Jailloux, l'un des principaux dessinateurs actuels d’Alix. Il venait tout juste de recevoir son exemplaire de son nouvel album « Le Bouclier d’Achille » qui paraît le 4 octobre aux éditions Casterman.

Marc Jailloux, on fête les 75 ans d’Alix cette année, quelle longévité ! Afin de garantir la continuité graphique de Jacques Martin, utilisez-vous le même matériel que lui ? Avez-vous accès à sa propre documentation ?

Marc Jailloux : Effectivement, je travaille avec le même matériel. Tout d’abord, j’ai la chance que les enfants de Jacques Martin m’offrent le papier qu’il utilisait et qui devient extrêmement rare à trouver : c’est du Schoeller Hammer. Je pense même que ce papier doit provenir lui-même des studios Hergé car il date d’il y a très longtemps. Il y a différentes sortes de grammage. Il y a du 200 grammes, du 400 grammes. Le papier que j’utilise est donc assez épais et c’est devenu très rare. J’ai également récupéré les plumes avec lesquelles il a travaillé.

J’ai été initié à la technique de travail de Jacques Martin par Gilles Chaillet qui lui-même avait été formé par Jacques Martin et était devenu un de ses meilleurs assistants. Cet enseignement, Jacques Martin n’aurait pu me le donner lui-même car lorsque je l’ai rencontré, il avait déjà ses problèmes de vue.

Marc Jailloux (Alix) : « Je peux mentir, c'est-à-dire m'affranchir de la documentation » [INTERVIEW]
La dernière case de la page 5 de "Vercingétorix" agrandie à l’échelle humaine nous permet d’observer au mieux les détails du dessin de Jacques Martin. Ce décor était installé au stand Casterman.

Quelle est la difficulté majeure dans la reprise du style de Jacques Martin ? Est-ce la perspective, les personnages, les décors ?

M.J. : Il faut être assez complet, multi disciplinaire. Il faut être à la fois très rigoureux concernant la reconstitution historique, la construction des perspectives, des décors, l’anatomie bien entendu, mais il faut en même temps que tout cela s’inscrive dans une tradition qui s’inspire directement de la peinture des néo-réalistes. On pense évidemment à Jacques-Louis David comme chef de file. On se doit de s’inscrire dans cette logique. C’est assez hiératique, très théâtral,... tout cela au service d’un récit qui est beaucoup moins classique qu’il ne l’est en apparence.

Il est vrai que la dramaturgie dans le style Martin est très apparente…

M.J. : On est vraiment dans la tragédie grecque. On insiste beaucoup, on met souvent en évidence l’aspect historique des séries de Jacques Martin mais il y a et avant tout, la psychologie des personnages. Celle-ci est très importante. Ce sont des personnages très forts, les personnages féminins en particulier. Je pense à la reine Adréa dans Le Dernier Spartiate. Et pourtant cet album date déjà d’il y a quelques années... Jacques Martin avait déjà créé des personnages féminins très forts à cette époque.

Du point de vue du scénario, comment procèdent les scénaristes Mathieu Breda et Roger Seiter ? Vous transmettent- ils un scénario complet avec découpage des séquences détaillées ou vous laissent-ils de la liberté ?

M.J. : Pour ce qui concerne Mathieu Breda, il n’y a pour l’instant pas de projet dans l’immédiat. En ce qui concerne Roger Seiter, Le Bouclier d’Achille est son premier scénario d’Alix et nous avons déjà signé un contrat pour le prochain album qui s’appellera Le Royaume interdit. J’ai déjà commencé la réalisation des premières pages et un troisième album est déjà sur les rails toujours avec Roger Seiter. Mais il n’est pas exclu que si Mathieu Breda vient à l’avenir avec une autre idée, on travaille à nouveau ensemble.

Quant à la méthode de travail, elle est toujours la même : souvent, je suis un peu à l’initiative de l’idée du projet. Le Bouclier d’Achille par exemple est une idée personnelle. J’avais très envie de réaliser une histoire sur la thématique de la Guerre de Troie, sur l’Iliade d’ Homère. Je pense d’ailleurs que cela aurait bien plu à Jacques Martin qui avait déjà esquissé cette idée dans Le Cheval de Troie .

Donc, je propose une idée générale. On en discute et on part ensuite sur les découpages ou des synopsis détaillés qui seront validés par le comité Martin. Ensuite, le scénariste me remet un découpage à la page près avec le nombre de cases, les récitatifs, les dialogues. Tout est très détaillé. Maintenant, certains scénaristes donnent des intentions de mise en scène plus ou moins importantes en fonction de leur envie, de leur caractère. Ceci dit, j’ai aussi reçu une formation de storyboarder. La mise en scène est extrêmement importante pour garder cette lisibilité, cette caractéristique du récit ligne claire. Ce n’est pas seulement un trait ligne claire, c’est aussi un récit clair, une mise en scène claire. À l’instar de Jacques Martin, j’exécute énormément de découpages, de crayonnés, de dessins de recherches pour arriver à l’équilibre le plus harmonieux possible entre le texte et l’image, quitte à modifier les intentions de découpage du scénariste, même si parfois on doive en arriver à retravailler le texte.

Les festivaliers pouvaient aussi admirer cet agrandissement d’un détail de la dernière case de la planche à la page 18 de "La Tour de Babel".

C’est donc un véritable travail d’orfèvre où il faut trouver un juste équilibre pour que votre dessin ressemble à celui de Jacques Martin sans tomber pour autant dans le copier-coller.

M.J. : Oui. J’ai lu les albums d’Alix étant enfant. J’ai rencontré Jacques Martin. J’en suis maintenant à mon sixième album d’Alix. Cela fait dix ans que je travaille sur la série et avant cela, j’avais réalisé un album d’Orion dont j’avais écrit le scénario.

J’essaye de m’émanciper un petit peu. Le retour à l’enfance est très important. Je tente de créer l’album d’Alix que j’aimerais découvrir dans une librairie, mais si c’est voué à l’échec parce que cet album parfait n’existera pas, tant que je serai animé par cette envie, je continuerai à offrir mes services à cette série.

Je travaille tellement la mise en scène, mes découpages que cette notion de copier-coller n’intervient pas du tout. Je mets ce travail de mise en scène au service du scénario. D’ailleurs, je tiens à signaler que les thématiques sur lesquelles j’ai travaillé sur ces six albums d’Alix sont des thématiques qui n’avaient pas été traitées par Martin. Je pense au tombeau d’Alexandre dans La Dernière Conquête, à Britannia, où il n’avait jamais mis les pieds. Le Serment du Gladiateur était une façon de mettre à jour la gladiature par rapport aux nouvelles données archéologiques...

Je passe tellement de temps à me documenter. Je m’entoure des meilleurs spécialistes, notamment de Jean-Claude Golvin qui est chercheur au CNRS et qui réalise des reconstitutions archéologiques. Je suis aussi en contact avec des musées d’arts ou des musées spécifiques. Je suis ainsi entouré d’universitaires qui m’aident afin de m’approcher au mieux des reconstitutions historiques.

Et ensuite, je peux prendre des libertés car il ne faut pas oublier qu’il faut faire rêver le lecteur. Je peux mentir, c’est-à-dire m’affranchir de la documentation. Il ne faut pas perdre de vue le lecteur. Jacques Martin, quand il a créé Alix, a mis en place une poésie, un langage inspiré du péplum plutôt lié à l’Empire. Cela reste de la fiction mais même si certains cas sont anachroniques, ils sont indissociables de l’univers d’Alix. Le but est de faire rêver le lecteur.

Marc Jailloux vient de recevoir un exemplaire de son dermier album "Le Bouclier d’Achille" qu’il vous présente.

Au niveau du style, on peut remarquer dans le nouvel album « Le Bouclier d’Achille », une case d’action qui prend un tiers de planche (dernière case de la page 24). C’est là un exemple d’émancipation de votre part, car Jacques Martin utilisait ce type de grandes cases à ces dimensions pour situer un lieu, décrire un endroit important, souvent en début d’album, jamais dans une scène d’action.

M.J.  : Oui, une fois de plus, le dessin est au service de la narration. C’est une question de rythme. C’est comme un montage de cinéma. Je ne m’interdis rien. Il ne s’agit pas de refaire ce qu’a fait Martin mais de faire évoluer la série avec son époque. Martin a été un des premiers, si pas le premier, à passer de la page de quatre strips à trois strips. Lui-même innovait. Si l’innovation me paraît pertinente et pas gratuite. Si elle aide le scénario, je ne me l’interdis pas. Ce ne sont pas des effets de style pour coller à une mode. Ce sont des effets destinés à immerger le lecteur dans le récit.

On assiste au retour d’Arbacès. Il a la peau dure. Lui aussi a 75 ans, tout comme Alix !

M.J. : Oui, c’est toujours un plaisir d’animer des personnages emblématiques. De plus, dans ce scénario, il s’est imposé. Il fallait trouver un marchand grec. Il n’était pas question de créer un nouveau personnage et de se passer de ce personnage mythique.

Marc Jailloux en dédicace dans un décor de péplum. Les lecteurs auront reconnu derrière le dessinateur une planche de l’album "Les Légions Perdues".

Vous êtes-vous basé sur un document particulier, un objet pour dessiner ce fameux bouclier ?

M.J. : Comme souvent, j’ai croisé diverses sources. Je les adapte afin qu’elles collent à cette stylistique qui doit correspondre à la série. Ce bouclier n’existe pas. C’est une légende. D’ailleurs, c’est ce qui est intéressant avec l’Iliade. C’est un récit qui a été une longue tradition orale. On ne sait même pas si Homère a existé. On ne sait même pas si Homère n’était pas en fait plusieurs personnes. Ce sont des textes qui ont été figés a posteriori. On est vraiment sur de la légende et ce qui est passionnant par rapport au récit de l’Iliade, c’est qu’on a à la fois des héros qui sont entrés dans la légende et qui se battent sur terre, tout en étant les jouets des dieux. C’est une forme extrêmement moderne de narration. Souvent, on peut prendre un fait de l’Antiquité qui devient assez intemporelle. Au niveau de la narration à proprement parler, on en revient toujours à la tragédie grecque.

Et c’est le cas du nouvel album qui fait lui aussi écho à l’actualité en décrivant l’attitude de ces mouvements ultra-nationalistes qui émergent un peu partout dans le monde…

M.J. : Tout à fait, mais également les problèmes qui existaient déjà dans l’Antiquité, mais qui sont toujours malheureusement d’actualité. En tous cas, ils sont assez similaires. On a voulu par notre album mettre en garde sur ces tentatives de récupération. Les nationalismes se basent sur des symboles qu’ils tentent de perpétuer. Mais dans ce nouvel album qui fait référence au Dernier Spartiate, un nouveau personnage apparaît, Oratis qui est la sœur de la reine Adréa. Ce nouveau personnage est une création du scénariste Roger Seiter. Elle a vu ce qui s’est passé avec sa sœur Adréa et ne veut pas que cela se reproduise. On s’est donc inspiré d’un des albums les plus mythiques de la série, mais en l’adaptant à nos préoccupations contemporaines.

Vous nous avez dit que vous aviez déjà commencé le suivant. Vous connaissez les lecteurs : dès qu’ils auront terminé la lecture du « Bouclier d’Achille », ils penseront déjà au suivant.

M.J. : Oui, je suis déjà dedans. J’ai déjà crayonné quelques planches mais je suis entrain de me documenter. C’est un récit qui demande pas mal de documentation. Je ne fais jamais un Alix pour faire un Alix. J’essaye toujours d’apporter humblement une pierre à l’édifice, de faire aller Alix dans des endroits où il n’est jamais allé ou de traiter de civilisations qui n’ont été que peu traitées jusqu’ici.

Cela ne devient-il pas de plus en plus compliqué après 42 albums ?

M.J : Oui et non. Oui cela reste toujours compliqué de toute façon et il ne faut pas oublier qu’on ne peut explorer que de la période dont Jacques Martin avait instauré la limite à savoir la période qui s’étend jusqu’à l’assassinat de Jules César mais on peut aborder de nombreux thèmes. Certains thèmes sont récurrents comme celui de la résistance d’un peuple par rapport à un mouvement ou par rapport à une évolution. C’est une question humaine en fait : Comment s’adapter ? Par exemple : les Spartiates dans Le Dernier Spartiate, c’est un peuple tout à fait anachronique qui décide de vivre comme au cinquième siècle avant J-C alors qu’on est en 50 avant J-C. Ce sont des gens qui veulent toujours vivre ou travailler d’une certaine façon alors que d’autres sociétés sont en constante mutation et évolution.

Il aura fallu un an et demi de travail pour créer le nouvel album d’Alix. Cet exemplaire unique était exposé en avant-première pour les fans venus au festival BD de Bruxelles.

Alix est lui en avance sur son temps : il est Européen avant l’heure. N’est-il pas anachronique lui aussi ? C’est un Gaulois romanisé qui défend les Grecs dans cette dernière histoire…

M.J. : C’est ce qui fait la richesse d’Alix. Il y avait une fascination des Romains pour les Grecs. Tous les Gaulois n’étaient pas unis contre César. N’oublions pas que c’est le principe d’Alix. Son père est en Orient où il escorte l’armée romaine. Les Gaulois avaient une excellente cavalerie, ce qui était le point faible de l’armée romaine. Celle-ci était très forte en tactique sur la plaine mais avait ses points faibles dont notamment la cavalerie.

Sur le plan technique, avez-vous modifié votre méthode de travail avec l’arrivée de l’informatique, le lecteur pouvant agrandir les pages et voir plus les détails s’il lit l’album sur un écran ?

M.J. : Non, je travaille toujours de manière traditionnelle sur un format qui est déjà nettement supérieur à celui de l’impression. C’est le même format qu’utilisaient les studios Hergé. Maintenant, il est vrai que sur le plan des couleurs, nous avons une nouvelle coloriste qui est arrivée sur l’équipe et avec qui j’ai déjà travaillé sur d’autres albums mais pas sur un Alix. C’est son premier album d’Alix. Elle s’appelle Florence Fantini. Elle a amené beaucoup de fraîcheur et de subtilité aux couleurs. Et elle, effectivement, lorsqu’elle me montre ses propositions de couleurs, nous sommes effectivement grâce à l’informatique, capables de zoomer au maximum, de corriger et cela, c’est un avantage, un confort intéressant. Nous faisons de nombreux aller et retour.

Il faut néanmoins se limiter dans le zoom car à un moment donné, on prend le risque de boucher le dessin. La coloriste a accompli un excellent travail car elle a proposé une palette de couleurs très fraîches. Nous sommes partis du travail remarquable qui avait été réalisé sur L’Odyssée d’Alix où ce sont de grandes illustrations avec des couleurs magnifiques avec des subtilités, mais pas trop, un juste équilibre de fraîcheur et d’ambiance. C’est quelque chose qu’on ne peut pas expliquer à un coloriste. C’est une question de sensibilité. Nous gardons bien sûr certains codes de couleurs, pour les vêtements notamment. Je peux lui donner des sources de documentation. En revanche, c’est elle qui va apporter des ambiances de couleurs de coucher de soleil, sentir cette atmosphère de chaleur, d’Antiquité dorée. Si vous regardez bien sur la série, les couleurs changent énormément d’un album à l’autre. C’est sa première collaboration sur un Alix. Nous sommes donc une nouvelle équipe avec un nouveau scénariste et une nouvelle coloriste. Ce sont d’excellents collaborateurs qui m’apportent beaucoup et de mon côté, je reste vigilant à l’ensemble.

La couverture du nouvel album à paraître le 4 octobre.

Photos et propos recueillis par David Sporcq.

(par David SPORCQ)

Cet article reste la propriété de son auteur et ne peut être reproduit sans son autorisation.

🛒 Acheter


Code EAN : 9782203232785

Alix Casterman 🎨 Florence Fantini tout public à partir de 10 ans Histoire France
 
Participez à la discussion
2 Messages :
CONTENUS SPONSORISÉS  
PAR David SPORCQ  
A LIRE AUSSI  
Interviews  
Derniers commentaires  
Abonnement ne pouvait pas être enregistré. Essayez à nouveau.
Abonnement newsletter confirmé.

Newsletter ActuaBD