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Olivier Pont : « Il y a des passerelles perpétuelles entre le cinéma et la bande dessinée »

Par François RISSEL le 26 octobre 2022                      Lien  
Olivier Pont est un dessinateur rare. Après le succès public et critique de l’indispensable diptyque « Où le regard ne porte pas », créé avec Georges Abolin au scénario (Dargaud), il s’est consacré pleinement au cinéma, et a entres autres co-réalisé un court métrage remarquable intitulé « Manon sur le bitume ». Il signe son retour à la bande dessinée avec deux ouvrages parus chez Dargaud, et surtout, peu après, avec cette saga rocambolesque créée avec la complicité de Régis Loisel : « Un putain de Salopard » (Rue de Sèvres). Une aventure intense et singulière dans la moiteur de la jungle brésilienne dont le troisième tome sort aujourd’hui. Rencontre avec un créateur dont les livres et le style contrastent et marquent (parfois durablement) le lecteur.

Pourriez-vous vous présenter aux lecteurs d’ActuaBD qui ne vous connaîtraient pas ?

Je m’appelle Olivier Pont, j’ai 53 ans, et j’ai commencé dans la bande dessinée il y a environ 30 ans. J’ai eu un interruption de presque dix ans où j’ai fait de la réalisation (court-métrage, série, pub). C’est un peu ce à quoi j’aspirais avant tout, mais c’est un milieu où il est compliqué de gagner sa vie, je suis donc revenu à la bande dessinée chez Dargaud, avec deux livres, et désormais chez Rue de Sèvres en collaboration avec Régis Loisel avec la série « Un Putain de salopard » dont le troisième tome s’apprête à sortir.

Olivier Pont : « Il y a des passerelles perpétuelles entre le cinéma et la bande dessinée »
Olivier Pont © Rue de Sèvres

Pourriez vous nous raconter la genèse de votre collaboration avec Régis Loisel ?

Alors justement, quand j’arrête la réalisation et que j’imagine « Desseins » et « Bouts d’ficelles » chez Dargaud, je le fais un peu en traînant des pieds. Je sens que la motivation est en train de s’estomper. En conséquence, j’appelle Régis avec qui j’avais un projet de longue date, que l’on avait fomenté lors d’un voyage sur une pirogue en Guyane il y a de nombreuses années. Je l’appelle et je lui demande si ça le tente toujours de travailler sur le projet en question. Ayant bien en tête sa rigueur et son exigence, je savais que j’allais devoir donner le meilleur de moi-même. Alors il n’était plus particulièrement intéressé par ce premier projet, mais il m’a tout de suite parlé d’un second qui allait devenir « Un Putain de salopard ». Bingo, nous étions partis !

Olivier Pont © Rue de Sèvres

Quelles ont été vos influences graphiques sur ce projet ?

Je pense que sur ce projet-là, je me fonds un peu dans l’univers de Régis Loisel. J’ai toujours été influencé par son travail, mais œuvrer à ses côtés fait qu’inconsciemment, ses retours et corrections m’ont amené à travailler d’une manière peut-être un peu plus similaire à la sienne : je suis revenu à un style semi-réaliste en détaillant d’avantage mes décors par exemple.

Dans quelle mesure votre pratique du cinéma est-elle corrélée à votre exercice du dessin ?

Olivier Pont © Rue de Sèvres

Il y a des passerelles perpétuelles entre les deux. Quand j’ai commencé dans la bande dessinée, j’étais très influencé par le cinéma, et inversement quand j’ai commencé à réaliser. Aujourd’hui encore, je sens que dans mes cadrages en BD, ma narration, il y a une influence cinématographique très prononcée. Influence qui est très éclectique, elle va de Scorsese à Sautet en passant par le cinéma coréen. Je ne pourrais me résoudre à n’énoncer qu’un film ou un réalisateur, pareil pour la bande dessinée. J’ai grandi avec une BD très classique, et mes goûts se sont diversifiés en grandissant. Je pense que j’assimile beaucoup de choses et que je les ressors un peu au hasard, selon mes affinités et mes envies.

Comment est-ce que vous composez entre le registre burlesque voire comique par endroit, et cette vraie dramaturgie forte et plombante caractéristique de la série ?

Là, je pense que c’est vraiment la personnalité de Régis, le premier projet que j’évoquais, était beaucoup plus dramatique, peut-être trop pour lui. Or, lui il aime ça, alterner entre différents registres, différentes émotions. Donc cet équilibre provient vraiment de son énergie au départ même si après on retravaille le tout ensemble, il avait vraiment envie d’opérer des ruptures de tons. Je lis le premier jet de son scénario et lui fais des suggestions sur une scène un peu moins efficace ou un dialogue que je trouve un peu redondant. De son côté, il me laisse une liberté complète sur le story-board, le découpage, etc. Et il se permet simplement des suggestions de temps en temps pour améliorer mes planches. Nous avons une dynamique de travail basée sur un certain nombre d’allers-retours dont la visée est tout simplement d’améliorer le projet.

Et êtes-vous satisfait du résultat auquel vous parvenez ?

Non, je ne suis jamais satisfait. On peut toujours faire mieux, et quand l’album sort, on ne voit que les défauts. Je pense que c’est le lot de tous les artistes. Et c’est très dur de juger son propre travail quand on est dedans depuis deux ans. Si j’ai des retours positifs, je me dis que c’est capable de plaire, mais moi, objectivement, je suis incapable d’avoir ce regard là.

Quels sont les thèmes qui vous sont chers dans cette série ? Qu’est-ce qui vous touche dans cette histoire ?

Je pense que je me suis avant tout mis au service du scénario de Régis. Il y a des thèmes récurrents dans son œuvre, comme la quête du père que l’on retrouve souvent. Et j’aime assez bien ce personnage (Max), un peu maladroit, balourd, qui va partir à la recherche de son père et qui, comme dans tous récits initiatiques, petit à petit, va se découvrir un peu lui même. J’ai aussi apprécié le fait de travailler sur des personnages féminins forts et solidaires en décalage avec des hommes mauvais et lâches… Mais je pense que je manque encore de recul pour savoir ce qui me touche dans cette histoire…

Olivier Pont © Rue de Sèvres

Et pour la suite, où aimeriez-vous aller ?

Après avoir dessiné le quatrième et dernier tome de la série, je crois que j’aimerais réaliser à nouveau. J’ai des projets d’écriture qui sont en cours de lecture pour des séries, des longs métrages et ça fait des années que j’écris cela en parallèle de la bande dessinée. J’aimerais arrêter la BD pour me consacrer pleinement à la réalisation, mais cela ne dépend pas que de moi. Je mûris certains de ces projets de réalisation, mais cela peut prendre beaucoup de temps pour rien dans la mesure ou cela n’aboutit pas, et c’est souvent le cas. La bande dessinée, c’est beaucoup plus concret, bien que tout aussi chronophage. Je ne compte pas faire de la bande dessinée toute ma vie et j’espère fermement que certains de ces projets verront le jour !

(par François RISSEL)

Cet article reste la propriété de son auteur et ne peut être reproduit sans son autorisation.

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Code EAN : 9782810202478

Un grand merci à Doriane Sibilet des éditions Rue de Sèvres d’avoir rendu cet entretien possible.

Un Putain de salopard / tome 3 - Guajeraï - de Régis Loisel et Olivier Pont - 80 pages - 18€

À lire sur Actuabd.com :
- La chronique du tome 1 et du tome 2
- La chronique de Bouts d’Ficelles

Photo Médaillon : © François Rissel

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