"La Fortune des Winczlav" : le préquel de Largo Winch par Jean Van Hamme et Berthet

27 mars 2021 1
  • La parution du préquel de "Largo Winch" est certainement l'un des albums les plus attendus de ce printemps. Et il mérite nos suffrages : grâce à un récit mené tambour battant, où les intrigues familiales se disputent aux soubresauts de l'Histoire, Jean Van Hamme nous livre une mécanique d'aventure exemplaire, l'une des meilleures de sa carrière, que Philippe Berthet met en scène avec brio !

Nous vous l’avions annoncé à la fin de l’année dernière, Jean Van Hamme a décidé de reprendre en mains le destin de la famille « Winch », après avoir laissé les aventures du milliardaire humaniste Largo Winch aux bons soins de Philippe Francq, avec qui il est brouillé, le dessinateur ayant choisi lui-même le successeur du grand scénariste bruxellois, Éric Giacometti.

Le créateur de XIII, Thorgal et bien d’autres séries à succès a eu le désir de mettre en scène les origines du personnage du jeune héritier malgré lui qu’il avait imaginé dès 1973, en remontant la lignée de Nerio Winch et, partant, l’origine de sa fortune. Il s’agit donc d’un préquel de la série qui suit les déboires et les coups du sort (heureux et malheureux) de la famille Winczlav, originaire des Balkans, avant que le fils cadet de Vanko, Milan, ne décide d’angliciser ce patronyme en « Winch ». Cette série s’appelle donc en toute logique « La Fortune des Winczlav ».

Ce projet ne date pas d’hier car Jean Van Hamme en avait déjà écrit les grandes lignes en 1976 dans les dix premières pages de son premier roman, Largo Winch et le groupe W. Sauf que dans son adaptation en bande dessinée dans les deux premiers tomes de la série publiée chez Dupuis, le parcours de cet aïeul parti de rien et qui émigre aux États-Unis fut à peine esquissé. Il faut dire que les premières planches de Largo Winch étaient déjà bien pourvues en dialogues et en explications, il fallait abréger.... Nous invitons d’ailleurs les lecteurs qui ne craindraient pas les spoilers de relire ce premier roman de Jean Van Hamme… (épuisé, mais assez facilement trouvable en occasion).

On y trouve d’autres indices qui éclairent ces origines, comme le fait que Charity, la jeune fille femme qui sauve Largo de la police turque, s’appelle Aricia dans le roman et est la file du consul général d’Argentine au lieu de celui de la Grande Bretagne. Un prénom que le scénariste reprend l’année suivante pour une autre de ses héroïnes : la future épouse de Thorgal...

Mais revenons à nos moutons, ou plutôt à nos millions, car cette nouvelle série tourne une fois de plus autour de l’argent. On est pourtant très loin des coups de bourse ou des cessions d’actifs, tels qu’on les retrouve dans Largo Winch. La Fortune de Winczlav s’inscrit plutôt dans la lignée des Maîtres de l’orge et Rani, deux autres sagas familiales imaginées précédemment par Jean Van Hamme : celles de familles prises dans une sarabande d’aventures, d’affaires, d’amours et de trahisons, ici le parcours plus aventureux d’un pionnier, au XIXe siècle, de ces États plus ou moins Unis. Les clins d’œil et les allusions ne manquent pas qui relient cet album aux autres séries de Jean Van Hamme. Les connaisseurs apprécieront.

"La Fortune des Winczlav" : le préquel de Largo Winch par Jean Van Hamme et Berthet
La Fortune des Winczlav par Berthet & Van Hamme (Dupuis

USA, de 1848 à 1888

Mais qu’aborde alors La Fortune des Winczlav, cette trilogie, qui débute comme un western pour se transformer en aventures aériennes pendant la Première Guerre mondiale ? Elle débute avec le premier épisode intitulé : Vanko, 1848. On y découvre Vanko Winczlav, un médecin-résistant idéaliste engagé aux côtés de l’insurrection paysanne face à la tyrannie du prince-évêque au Montenegro. Dénoncé par un traître, il est contraint de quitter son pays. Au cours de sa fuite, il rencontre Veska, une jeune Bulgare réduite en esclavage dans une auberge et enceinte à la suite d’un viol. Il l’épouse cependant et ils partent tous les deux pour les États-Unis. Sans papiers, Vanko trouve un emploi d’infirmier mais lorsque sa femme refuse d’élever l’enfant né de son viol à Dubrovnik, le couple se sépare. Vranko épouse ensuite l’infirmière avec laquelle il travaille, fille d’un riche négociant en whisky.

Malheureusement leur bonheur n’est que de courte durée car, quelques années plus tard, une patiente meurt en couches dans l’hôpital privé où Vranko travaille, ce qui vaut à l’immigré d’être inculpé pour exercice illégal de la médecine, puisqu’il n’est pas officiellement médecin, et de finir en prison.

Après quelques péripéties, Vanko se retrouve forcé à participer à la Guerre de Sécession, mais en dépit d’action héroïques, il est contraint de déserter. Accablée par le chagrin, sa seconde épouse décède, laissant ses deux grands fils (l’un né de leur union, le second du viol) partir à l’aventure, le premier vers l’Ouest sauvage, le second vers le Sud où violence et fortune marchent de concert.

La Fortune des Winczlav par Berthet & Van Hamme (Dupuis

Une leçon de scénario

Jean Van Hamme
Photo : Charles-Louis Detournay

Que les passionnés de Largo Winch qui connaissent par cœur tous les albums et tous les romans de la série se rassurent : Jean Van Hamme respecte globalement les lignes directrices qu’il a écrites voici quarante-cinq ans. Il se permet même de les les étoffer, les adapter, voire d’innover, apportant à cette cette nouvelle série la science du suspense dont il a le secret. Ainsi, s’il avait rapidement jeté sur le papier le parcours assez simple de l’aïeul Vanko dans son roman (il y est le fondateur d’une société de vente par correspondance...), le scénariste transforme cela en un passionnant roman historique et social, qui mêle le drame à la réussite et vibrer le lecteur de bout en bout.

Elle est d’ailleurs fascinante cette succession de destins contrariés dont la dernière figure est l’impitoyable Nerio, impuissant et à l’article de la mort qui s’en va chercher à Sarajevo, en Bosnie-Herzégovine, l’héritier de sa fortune.

La Fortune des Winczlav par Berthet & Van Hamme (Dupuis

Le véritable tour de force du scénariste réside dans sa capacité à donner de l’épaisseur à la demi-douzaine de personnages principaux, tout en brossant quarante-cinq années de vie familiale et d’Histoire (principalement américaine) en seulement cinquante-quatre planches !

« C’est le même principe que "Les Maitres de l’orge". nous dit le scénariste qui ne renie pas l’influence des douze volumes des "Rougon-Macquart" d’Émile Zola qu’il lisait en poche quand, étudiant, il traversa toute l’Europe en stop, mais la série n’aura que trois albums. Les années s’y succèdent, mais je refuse totalement d’écrire "Et 10 ans plus tard… " Il faut que, dans l’histoire, on comprenne ces "dix ans plus tard" grâce à un indice quelconque, grâce à quelque chose que l’on dit, mais surtout pas par un "Et le lendemain..." , ou un "Cinq ans après... ». J’essaye d’éviter ça absolument. En revanche, je reconnais qu’il y a beaucoup de phylactères…. » [1]

Ce qui aurait pu ressembler à une rébarbative succession de dates et de lieux garde ainsi toute sa force, dans un récit sans récitatif ou hors-textes, comme il l’expliquait en décembre dernier. Le récit est ainsi truffé d’ellipses spatiales ou temporelles, que le lecteur comprend par une multitude d’indices disséminés dans les dialogues. En dépit de la densité de ces derniers, on est véritablement captivé par le récit dès que Vanko met le pied aux États-Unis, porté par le trépidant et innovant scénario de Jean Van Hamme : quelle leçon !

Berthet relève le défi haut la main

Philippe Berthet
Photo : Charles-Louis Detournay

Avec toutes les contraintes inhérentes à ce scénario audacieux, on ne voit pas beaucoup de dessinateurs qui auraient eu l’expérience, la technique et le talent pour s’approprier le récit et parvenir à nous faire vibrer comme a réussi à le faire Philippe Berthet. La lisibilité de sa Ligne claire se conjugue parfaitement avec la densité de l’histoire. En dépit du peu de vraies scènes d’action et de la multiplication des personnages, le dessinateur insuffle du mouvement dans chaque page, notamment dans l’expression des visages. Conjuguer un acting des personnages aussi précis et juste avec une telle économie de traits nécessite un grand savoir-faire.

Tout en subtilité et en puissance, Berthet parvient à apprivioiser le sacro-saint trois bandes dont la plupart des dessinateurs des récits de Van Hamme. En storyboardeur confirmé (l’un des meilleurs de sa génération selon Philippe Foerster), le dessinateur bruxellois, condisciple de Philippe Francq à l’atelier de Claude Renard de Saint-Luc, fait varier les mises en pages avec élégance et fluidité.

La Fortune des Winczlav par Berthet & Van Hamme (Dupuis)

Enfin, le dessinateur nous dépeint un XIX siècle crédible, ce qui n’était pas une évidence pour celui dont l’une des rares incursions dans la bande dessinée historique reste Chiens de prairie réalisé il y a vingt-cinq ans.

Une réussite qui doit sans doute beaucoup à sa collaboration renouvelée avec la dessinatrice Dominique David. L’épouse de Berthet a cette fois laissé de côté son travail de coloriste pour non seulement chercher la documentation nécessaire à une telle succession de séquences, mais aussi crayonner les décors avant que son mari ne les passe à l’encre en y incluant les personnages. L’ensemble est d’une belle homogénéité graphique à laquelle s’additionne un cachet d’authenticité bienvenu dans cette évocation historique.

Extrait du tome 1 de Largo Winch "L’Héritier" où Van Hamme a préféré une Danitza morte de misère
© Francq, Van Hamme - Dupuis.

Excepté le fait d’avoir été écrit par Jean Van Hamme et de traiter des futurs Winch, La Fortune des Winczlav n’a en définitive pas grand-chose à voir avec la série Largo Winch. Ce qui ne l’empêche pas d’être l’une des excellentes surprises de ce printemps : Berthet et Van Hamme sont non seulement au diapason, mais également au sommet de leur art respectif, donnant le meilleur d’eux-mêmes dans une saga qui passionne de bout en bout.

Pour conclure cette chronique, en voyant que le dernier des trois tomes prévus de cette trilogie s’intitule « Danitza, 1965 », on subodore que la mère de Largo aurait finalement un véritable lien de parenté avec Nerio. Cette jeune femme fauchée par une voiture à Sarajevo alors que Largo n’avait que deux ans [2] s’avère donc être une authentique descendante de la souche monténégrine des Winczlav. Avec Jean Van Hamme, on n’est jamais au bout de ses surprises !

Un tirage spécial qui semble déjà épuisé dans bien des officines

(par Charles-Louis Detournay)

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Lire également notre article : Les "Winch" avant Largo : une nouvelle série signée Van Hamme et Berthet

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Exposition Philippe Berthet - "La Fortune des Winczlav" à la galerie Huberty & Breyne, jusqu’au 24 avril, à la place du Châtelain, 33 à 1050 Ixelles, admirer les œuvres sur le site internet de la galerie.

Illustrations (sauf exception) : © Van Hamme - Berthet, Dupuis 2021.

[1Propos recueillis par Didier Pasamonik.

[2Dans le roman, on explique que la mère de Largo vivait par ailleurs dans une grande misère...

 
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