Philippe Berthet : « Au final, c’est le scénario qui induit le dessin »

28 mars 2021 2
  • « La Fortune des Winczlav » est la nouvelle saga historique du moment. Construite sur un habile scénario signé -évidemment- par Jean Van Hamme et porté par le dessin précis et solide de Philippe Berthet, qui a pour l'occasion modifié sa façon de travailler, son épouse Dominique David assurant le crayonné des décors, ce spin-off de la série "Largo Winch" est sans conteste un des événements du printemps. Rencontre avec son dessinateur.
Philippe Berthet : « Au final, c'est le scénario qui induit le dessin »
"XIII Mystery", la précédente confrontation de Philippe Berthet avec l’univers de Jean Van Hamme, sur un scénario de Corbeyran..

Lorsque vous avez reçu le scénario de ce premier tome, vous êtes-vous directement rendu compte de sa complexité ?

Absolument ! Mon premier constat a été de me rendre compte de l’ambition du projet. Rien que le premier tome survole une quarantaine d’années de l’histoire américaine. L’évidence m’a alors sauté aux yeux : cet album allait représenter une très grosse masse de travail. Au départ, je n’étais pas vraiment à mon aise, mais il fallait que je m’implique, que je me l’approprie afin de le réaliser à ma manière. Je m’étais déjà frotté à Jean Van Hamme lorsque j’avais réalisé le XIII Mystery avec Corbeyran et j’avais ressenti déjà le poids de la croix. Toutefois, je ne voulais pas me laisser réembarquer dans un schéma attendu, car La Fortune des Winczlav est un cycle totalement indépendant de Largo Winch. Il n’était pas question que je me laisse influencer par la série-mère.

Le jeu en valait en a valu la chandelle. Qu’est-ce qui vous a le plus motivé ?

L’aspect épique du récit, qui brasse large, qui est foisonnant, où se déroulent plein d’événements. Une première pour ma part en bande dessinée, d’autant qu’il s’agissait d’un type d’écriture à laquelle je ne m’étais jamais frotté. J’ai donc été véritablement embarqué par le récit. Heureusement que Dominique m’a aidé sur la documentation et les décors, sinon je serais encore en train de tenter de le terminer au moment où je vous parle.

Les planches, couvertures et dessins de l’album bénéficient d’une exposition à la galerie Huberty & Breyne (Bruxelles)

Vous nous avez expliqué dans un précédent entretien que vous appréciez vous lancer dans l’inconnu...

Tout à fait, car il s’agissait d’une vraie mise en difficulté ! Ainsi, je dessinais pour la première fois le XIXe siècle, avec ses calèches, sa mode vestimentaire, etc. Par exemple, la photo d’un fiacre ne suffit pas pour le dessiner, il faut d’abord comprendre l’architecture de l’engin, sa structure, le nombre de roues et de chevaux, etc. De même, la mode vestimentaire féminine comportait pas mal de vêtements aux éléments différents. Ce n’était pas simple.

D’autant que le scénario de Jean Van Hamme ne vous permettait pas de dessiner votre fiacre ou votre robe plus qu’une ou deux cases avant de passer à la suivante avec de nouveaux défis graphiques à la clé.

Exactement ! J’aime beaucoup ce récit, car il va très vite. Je n’ai donc pas le temps de m’ennuyer sur une séquence. Mais de l’autre côté, on change en permanence de lieux ou de temps, ce qui nécessite de modifier en permanence la documentation.

Avec ce scénario dense et plein d’informations, vous semblez avoir encore épuré votre dessin. Pour renforcer la lisibilité des phylactères ?

J’ai toujours privilégié la lisibilité dans mes albums, cette caractéristique me semble cruciale. J’étais donc parfois confronté à des dialogues costauds, et j’ai dû trouver des idées pour que les planches restent équilibrées, digestes à lire tout en restant esthétiques. Je joue de différentes astuces : par exemple, je découpe une page en gaufrier d’apparence simple pour ne pas distraire le lecteur quand les informations distillées dans le texte sont trop présentes, alors que je travaillerai autrement dans la page suivante.

Avec le recul des albums, je me rends compte que c’est finalement le scénario qui induit le dessin. Intuitivement, des modifications s’opèrent au niveau graphique sans que cela soit nécessairement volontaire. Dans, mon précédent album, De L’Autre Côté de la frontière réalisé avec Jean-Luc Fromental, l’histoire m’a contraint à affiner davantage encore mon trait. J’ai continué dans cette voie pour La Fortune des Winczlav. Mais cette fois avec des décors beaucoup plus travaillés, avec l’aide de Dominique David. Ce faisant, elle m’aide, certes, mais elle me pousse aussi dans mes retranchements, car ses arrière-plans sont plutôt fignolés.

Quelques extraits des planches visibles dans l’exposition.

À la base, vous êtes plutôt attiré par les personnages que les décors ?

En effet, pour parler franchement, les décors me cassent un peu les pieds. Mais je dispose cette fois de quelqu’un qui s’en occupe à ma place et qui ne fait pas dans la demi-mesure. Cela faisait très longtemps que nous ressentions l’envie de travailler à deux, autrement que sur les couleurs. Le projet de Jean nous a permis de le concrétiser.

Dominique David et Philippe Berthet.
Photo : Charles-Louis Detournay.

Comment vous coordonnez-vous tous les deux ?

Nous étudions ensemble la mise en page de chaque planche ou sur deux planches d’une même séquence. En avance sur moi, Dominique cherche de la documentation et, pendant que je dessine mes personnages sur une planche, elle crayonne les décors de la suivante puis on se les échange. Comme je sui à l’origine du découpage de mes planches, les demi-pages se baladent d’un bout à l’autre de l’atelier : c’est assez rigolo. Et à double titre, car avec cette méthode qui ne me demande pas de crayonner les décors, j’ai alors finalement trouvé pas mal de plaisir à les encrer. Alors que dessiner un décor pour l’encrer par la suite me semblait jusque là fastidieux, je découvrais le décor en l’encrant. J’éprouve plus de plaisir à encrer les décors de Dominique que les miens.

Vous avez donc trouvé une nouvelle méthode de travail qui vous convient à tous les deux.

Effectivement. Avec le plaisir d’encrer ses décors, pour ma part, même s’il est nécessaire que j’encre toute la planche pour des raisons d’homogénéité. D’autre part, Dominique apprécie particulièrement chercher de la documentation et dessiner des décors. Elle peut également s’y adonner sans retenue cette fois-ci. Un plaisir bien utile car pas mal de séquences étaient difficiles à réaliser, comme le mariage dans les rues de New-York, ou la partie sur Guerre de Sécession.

À ce propos, dans ce scénario assez volubile et cadenassé, on trouve une planche muette dont la mise en page tranche avec les autres. Est-ce séquence de calme que Jean Van Hamme se ménageait avant une partie où il ne fallait rien lâcher ?

Bien vu, tout est très précis et spécifié dans le scénario de Jean. Sauf qu’arrivé à la planche 28, rien n’est expliqué. Je lui ai demandé ce qu’il en retournait, et il m’a répondu : « - Tu as carte blanche pour cette planche de bataille bien sanglante. » J’ai donc mûri ma mise en page et déterminé le nombre de cases propices à évoquer le sentiment recherché par Jean ; « J’ai eu l’occasion d’aller au Vietnam pendant la guerre. J’ai rencontré des soldats américains qui sortaient du combat, psychologiquement cassés. Je voudrais donc qu’on ressente l’horreur d’un vrai conflit » me disait-il. Je me suis donc éloigné des canons hollywoodiens pour dégager ces émotions souhaitées.

La planche muette, carte blanche de Van Hamme à Berthet.

À propos de la mise en page, vous êtes parvenu à sortir du traditionnel trois bandes de Jean Van Hamme, dont Philippe Xavier dit qu’il s’impose pour jouer la carte de l’efficacité et de la simplicité au service de l’histoire.

Mon gros travail par rapport au scénario de Jean a été de subjectiver sa mise en scène, qui est très précise et efficace mais ui reste également assez classique. Il fallait donc que je parvienne à insuffler un peu de ma propre vision. Ce n’était pas évident et je comprends la réflexion de Philippe, car les scénarios de Jean sont assez verrouillés.

Il y a même des planches que nous avons complètement recommencées avec Dominique car, en cours de réalisation, nous nous sommes rendus compte que ce que nous avions imaginé en fonction des contraintes du scénario présentait moins d’intérêt que ce que nous espérions en terme de mise en page, où les personnages figuraient en petit accompagnés de dialogues importants. On a alors essayé de trouver d’autres méthodes de mise en scène, par l’usage d’inserts par exemple, pour alléger un peu la structure. Cela n’a l’air de rien maintenant quand on voit l’album achevé, mais cela a représenté une partie conséquente de notre travail.

À cela s’ajoute le fait qu’il y a finalement peu de mouvement. Or, il fallait conférer et maintenir une dynamique tout au long du récit !

Je me suis régulièrement demandé comment faire jouer mes acteurs pour incarner leurs pensées ! Comme trouver une gestuelle des mains, même lorsqu’un personnage est statique, pour accompagner le propos sans le surjouer. Cela passe également par les cadrages : choisir des gros plans pour rendre perceptible le jeu des regards ou éloigner la caméra pour que l’on profite du langage des corps.

Une autre difficulté de ce récit était de faire vieillir les personnages. Comment avez-vous procédé ?

La tâche est assez aisée pour les hommes, à qui l’on rajoute progressivement une moustache, puis une barbe, avant que les tempes ne grisonnent, puis quelques rides, ce qui renforce d’ailleurs leur présence. Mais c’est une autre paire de manches pour les personnages féminins, à l’exception de Veska, que je pouvais vraiment faire vieillir graphiquement car Jean souhaitait spécifiquement qu’elle ne soit pas belle. Je travaille actuellement sur le tome 2, où je dessine Julie Lafleur dans la cinquantaine, je dois donc lui rajouter des rides, ce qui m’est assez compliqué car cela l’enlaidit un peu.

Philippe Foerster faisait remarquer dans L’Œil du chasseur que, dès que l’on plaçait un personnage féminin dans un scénario, vous ne pouviez vous empêcher de la rendre attirante. Vous avez donc dû souffrir sur le personnage de Veska ?

Jean m’a effectivement dit : « Je ne vais pas te faire un cadeau, mais je voudrais que tu dessines une femme moche. » J’ai donc dû effectuer pas mal de recherches pour Veska, car il fallait que le lecteur la suive et qu’elle puisse porter cette personnalité que Jean lui a confectionnée. Je ne voulais pas me contenter de dessiner un personnage caricatural, pour qu’elle conserve sa crédibilité. Au final, je suis assez content du résultat.

Et vous pouvez, car elle maintient une réelle prestance aux deux époques présentées. D’ailleurs, de manière générale, toutes les femmes de ce premier tome dépassent très largement le statut de faire-valoir. Ce sont des caractères forts, de véritables personnalités qui bénéficient d’une réelle indépendance. Elles impressionnent !

Oui, et c’est d’ailleurs nettement plus intéressant à dessiner. Jenny peut sembler un tout petit peu moins développée, mais lors de la conversation dans le parc, elle reproche à Vanko d’avoir des idées arrêtées et arriérées. On sent que c’est une militante…

Et surtout, Jenny travaille, ce qui n’était pas courant en 1848, principalement lorsque sa famille était aisée ! Jean Van Hamme voulait donc mettre en avant des femmes de caractères ?

Le récit de Jean a beau se dérouler dans le passé, il est truffé de thématiques et de personnages proprement modernes, ce qui le rend très intéressant. À cet égard, rendez-vous compte qu’il s’agit d’un scénario d’un monsieur de 84 ans. Et cela m’a d’autant plus épaté que sa technique de narration est aussi moderne que maîtrisée.

L’exposition présente également des croquis des personnages.

La suite du récit sera sans doute un peu plus financière, car l’objectif est bien de comprendre comment la fortune des Winch s’est constituée, le jeu étant de savoir quel personnage survivra à l’autre…

Le tome 2 comportera son lot de problématiques financières. On va assister au Krach boursier de 1929 et à l’essor d’une nouvelle banque dans cette période apparemment peu propice. Quant aux personnages, le lecteur ne reverra peut-être plus jamais certains d’entre eux, tandis que d’autres sont encore là par la suite, comme Julie Lafleur et ses enfants qui vont reprendre le négoce d’alcool de leur famille, avec les entourloupes qu’ils vont devoir trouver pour continuer à écouler leur whisky pendant la Prohibition. C’est à nouveau foisonnant, et je n’en suis qu’à la planche 17. Le rendez-vous est d’ores et déjà fixé pour l’année prochaine !

Propos recueillis par Charles-Louis Detournay.

(par Charles-Louis Detournay)

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Lire également notre article : Les "Winch" avant Largo : une nouvelle série signée Van Hamme et Berthet et "La Fortune des Winczlav" : le préquel de Largo Winch par Jean Van Hamme et Berthet.

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Exposition Philippe Berthet - "La Fortune des Winczlav" à la galerie Huberty & Breyne, jusqu’au 24 avril, à la place du Châtelain, 33 à 1050 Ixelles, admirer les œuvres sur le site internet de la galerie.

A propos de Philippe Berthet :
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Illustrations (sauf exception) : © Van Hamme - Berthet, Dupuis 2021.
Photos (y compris les médaillons de l’article) : Charles-Louis Detournay.

 
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