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Simone et moi - Par Simone F. Baumann - éd. Martin de Halleux

  • Avant l’été, la rumeur monte. Le monde du livre prépare la rentrée de septembre et les représentants en librairie partent en tournée. Une nouveauté à venir aux éditions Martin de Halleux attire l’œil de nombreux libraires. L’éditeur français de Frans Masereel s’apprête à publier "Simone et moi", une première BD réalisée par la jeune Suissesse Simone F. Baumann repérée par Thomas Ott himself ! Première information, la BD sera estampillée du label découverte "Jeune talent France Inter". Ajoutez à cela le style tout en hachures de Simone… Il n’en fallait pas plus pour que les pronostiqueurs passent à l’acte : et si Martin de Halleux allait chercher son Fauve à Angoulême ?

Alors qu’est-ce que Simone et moi ? Si nous devions répondre succinctement, nous parlerions d’une autofiction sur la difficulté du passage à l’âge adulte et la dépression. Mais il se trouve que c’est bien plus que ça. Simone et moi est le résultat d’une compilation de scènes de vie auparavant publiées dans le fanzine 2067 et que Simone F. Baumann réalise depuis ses 18 ans. Bien qu’elle n’ait que 24 ans, résumer six ans de sa vie et plus de 40 fascicules de 40 pages en seulement deux lignes paraît bien réducteur.

Simone et moi - Par Simone F. Baumann - éd. Martin de Halleux
© éditions Martin de Halleux

Ce livre est avant tout l’histoire d’une prise de conscience, celle de l’indéniable talent de la jeune artiste. Récompensée du Prix Fumetto au Festival BD de Lucerne en 2017, elle fait la rencontre de Thomas Ott à l’occasion d’un festival. Ensemble, ils entreprennent de faire du fanzine de Simone un livre publiable sans en dénaturer l’énergie initiale. Quelques années plus tard, le livre est ainsi publié aux éditions Moderne en Suisse en avril 2021 avant d’être traduit en France en septembre aux éditions Martin de Halleux. Une partie du challenge résidait donc dans la sélection des fanzines à relier pour les proposer au public.

Simone F. Baumann : "La sélection était facile pour moi car je voulais mettre dans ce livre les histoires les plus récentes. Je ne voulais pas montrer les anciennes. Elles sont différentes… Mon travail est aujourd’hui plus détaillé et le dessin plus abouti. La plus ancienne des histoires regroupées dans Simone et moi est la deuxième et elle a environ deux ans."

Il nous faut saluer la qualité de l’édition française. L’écrin proposé est d’excellente facture : le toucher du papier est agréable et la couverture à rabat rehaussée par un effet d’impression argenté sur le titre du plus bel effet ! Notons que l’album est tiré à 8 000 exemplaires, un tirage important pour une première bande dessinée de ce type. Un pari consenti par Simone qui nous convie ainsi à la découverte de son espace d’expression artistique intime, une sorte de "safe space" où elle peut enfin laisser libre cours à ses émotions. Y avoir accès est donc un privilège qui nous est accordé.

Martin de Halleux : "Quand Simone m’a dit qu’elle publiait aux éditions Moderne, j’ai contacté la structure suisse pour obtenir les droits de l’édition française. Il existe de petites différences entre les deux livres. J’ai notamment demandé à Simone de redessiner tout le lettrage. Il lui a donc fallu redessiner certaines planches et ainsi de petits détails absents de l’édition d’origine sont apparus.

Pour la question de la traduction enfin, nous avons œuvré à trois avec Thomas Ott et Simone. L’exercice était difficile. Le parler est par moment assez argotique. Le personnage de Simone garde une certaine distance avec les événements. Nous devions maintenir cette distance à travers le parler. Une petite retenue très bien faite en allemand qu’il fallait retranscrire avec des phrases qui n’étaient parfois pas grammaticalement justes et parfois entrecoupées de silence."

© éditions Martin de Halleux

Le quotidien est monotone. La vie de Simone oscille entre visites chez le psy, engueulades familiales et tentatives de contact avec le monde extérieur. À l’occasion de ses sorties, elle croque les personnes qu’elle croise et s’imagine les pires situations. Ces scènes sont entrecoupées de souvenirs d’enfance pour certains devenus traumatismes. Emportée dans un véritable maelström émotionnel, Simone se débat face aux démons qui l’assaillent. Que faire quand l’anxiété vous guette à chaque coin de rue ou que la dépression ne vous lâche pas d’une semelle ?

En nous présentant ses anecdotes de vie, certaines tragiques, d’autres drôles, Simone F. Baumann se met à nu. Ses émotions sont disparates, incontrôlables, voire bordéliques, et le dessin semble agir en véritable catalyseur. On comprend alors la création comme un exutoire en réponse à un besoin compulsif et frénétique de hachurer le papier. Faire sortir ses émotions pour mieux les comprendre et peut-être un jour les accepter.

Fort de procédés graphiques intelligents et innovants, Simone et moi éclate la page de bande dessinée : ici point de cases et peu de bulles. Pour représenter les excentricités de son esprit, Simone donne dans l’absurde et frise l’expressionnisme. Les corps sont difformes, les perspectives brisées, les postures insensées. L’étrange côtoie le réalisme froid et parfois crade de la vie citadine. La jeune artiste pourrait par certains aspects (fanzines autobiographiques, noir et blanc) nous rappeler la trop rare Julie Doucet à laquelle elle rend hommage en disposant son Dirty Plotte au sol (page…). Simone nous confiait toutefois avoir découvert l’autrice québécoise en même temps que Robert Crumb, grâce à des amis lecteurs de son fanzine.

S.B. : "Je ne suis pas une dessinatrice hyper réaliste, ça vient juste comme ça."

M.H. : "Simone ne fait pas de crayonnés. Elle démarre directement à l’encre noire sur sa feuille. Il y a quelque chose de très spontané. Elle a cette chance d’avoir ce style qui est sorti et qui fait partie d’elle. Simone raconte ses introspections à travers des histoires mais également par son trait. Et ce trait, c’est finalement autant elle que l’histoire."

© éditions Martin de Halleux

Mais au-delà de l’indéniable talent graphique de Simone F. Baumann, sa maîtrise de la narration est impressionnante. La rythmique créée par l’ordre de publication des numéros de son fanzine est parfaitement orchestrée, tandis que ses pleines pages, véritables tableaux, fourmillent de détails et regorgent de mouvement. Le monde de Simone prend vie sous nos yeux, vous n’avez alors plus qu’à vous y laisser porter.

S.B. : "Ce que je préfère dans la bande dessinée, c’est raconter des histoires. Ce n’est pas comme une simple image. Je crée une narration. Sans quoi je me serais peut-être tournée vers la peinture ou pourquoi pas l’écriture ? Avec la bande dessinée, je peux montrer beaucoup plus de détails que si je me contentais d’écrire. Quand je décris une pièce ou n’importe quoi, je peux y ajouter des tonnes de détails, si je le faisais à l’écrit ce serait probablement ennuyant."

Que retenons-nous donc de cette lecture ? Simone et moi est une chronique du passage à l’âge adulte, celle d’une jeunesse en quête de repères et de certitudes. L’album se verra-t-il honoré d’un prix au FIBD d’Angoulême 2022 ? Nous n’en avons aucune idée et finalement peu importe. Car quoiqu’il en soit, il restera l’un des moments marquants de cette rentrée. Un album d’ores et déjà récompensé du Prix Delémont’BD (accordé à la meilleure première bande dessinée suisse). Vous l’aurez compris, la carrière naissante de Simone F. Baumann démarre sur les chapeaux de roue et il ne serait pas impossible que nous la retrouvions aux mêmes éditons Martin de Halleux d’ici quelques numéros de fanzines…

(par Thomas FIGUERES)

Cet article reste la propriété de son auteur et ne peut être reproduit sans son autorisation.

Simone et moi - Par Simone F. Baumann - Traduction depuis l’allemand (suisse) : Martin de Halleux et Thomas Ott - éd. Martin de Halleux - 352 pages - 190 x 272 mm - Sortie le 02/09/2021 - Prix : 29 euros.

Les propos intégrés à l’article ont été recueillis par son auteur à l’occasion d’une interview en présence de Simone F. Baumann et Martin de Halleux.

 
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