Christian Denayer : "Jean Van Hamme s’amuse, et m’a déjà donné le scénario du prochain Wayne Shelton"

28 novembre 2010 2 commentaires
  • {{Christian Denayer}} illustre depuis le début des années 2000 la série Wayne Shelton créée par {{Jean Van Hamme}}. Après quelques albums scénarisés par {{Thierry Cailleteau}}, le papa de Largo Winch, XIII et bien d’autres revient aux commandes de la série mettant en scène un gentleman baroudeur. Christian Denayer retrouve une nouvelle jeunesse avec un trait réaliste encore plus précis, des décors détaillés et une mise en page énergique.

Christian Denayer : "Jean Van Hamme s'amuse, et m'a déjà donné le scénario du prochain <i>Wayne Shelton</i>"Ce neuvième tome marque le grand retour de Jean Van Hamme dans la série…

Oui. Jean Van Hamme est le créateur littéraire de Wayne Shelton. Il avait imaginé ce personnage pour la télévision au début des années ’80. La production et le tournage du premier des quatre épisodes avait même déjà commencé. Mais celui-ci a capoté pour une raison que j’ignore. Jean a remis son script dans un tiroir. En 1999, par un concours de circonstances, il me propose d’illustrer ce scénario de Wayne Shelton. Il n’avait pas encore arrêté Thorgal et Largo Winch et était surchargé de travail, ayant également déjà travaillé sur son feuilleton Rani. Il m’a annoncé d’emblée ne scénariser que deux albums. Si l’accueil du public était bon, je continuerais avec un autre scénariste. Sinon, nous aurions au moins réalisé deux albums ensemble. C’était le deal !

Les ventes ont été directement encourageantes. Dargaud a trouvé un scénariste, Thierry Cailleteau, pour reprendre la suite de la série. Je ne connaissais pas ce scénariste, Jean non plus ! Au début, il a très bien pris le train en marche en accrochant son wagon à ceux que Jean avait lancé ! Ensuite en 2009, par un concours de circonstances délicates, Jean a retrouvé du temps pour revenir au scénario de Wayne Shelton, et j’en suis le premier heureux ! En plus, Jean s’amuse ! Il va donc continuer à scénariser la série. Je dessine actuellement le prochain tome, une histoire en un volume qu’il a déjà totalement écrite. Je retrouve une nouvelle jeunesse grâce à lui ! Si ! Si !

Extrait de "Wayne Shelton" T9
(c) Denayer, Van Hamme & Dargaud.

Cela se sent dans votre trait. Votre dessin s’est déraidi au fur et à mesure des albums de Wayne Shelton, et vous avez régressé dans La Nuit des Aigles. Aujourd’hui votre trait est de nouveau soigné… On vous sent plus motivé.

J’ai du mal à voir cela ! J’ai trop le nez dans mon travail pour avoir un avis détaché. Une explication est peut-être que l’album précédent m’a demandé beaucoup de travail : de nombreux décors, des engins à foison, des recherches pour les costumes et le nazisme, etc. Bref, cet album était assez contraignant, et cela s’en ressent peut-être un peu sur mes planches. Pour Son Altesse Honesty, j’étais plus décontracté. Jean m’a donné un scénario plus spontané à mettre en images.

Jean Van Hamme a souligné dans nos pages qu’il était essentiel que Shelton redevienne vénal. Thierry Cailleteau l’avait transformé en une sorte de « bon samaritain »…

Je dirais plutôt qu’il l’avait un peu aseptisé. Wayne Shelton commençait à perdre ce sale caractère - mais attachant - que Jean lui avait donné dans les deux premiers albums. Shelton accepte ses missions parce qu’il aime l’adrénaline, mais aussi surtout parce qu’il a de gros besoins d’argent. Dans l’esprit de Jean Van Hamme, Shelton n’accepte ses mission que s’il est très bien rémunéré, surtout si elles sont difficiles. Peu à peu, notre personnage s’était transformé en un type qui n’avait pas de besoin financier particulier. Si un ami lui proposait d’aller sauver un copain dans le Sahel, il allait y aller ! Cela devenait gratuit dans tous les sens du terme et le personnage commençait à perdre un peu de son identité.
La première chose que Jean a faite, c’était de le recadrer et de lui redonner ce côté vénal et aventurier (« gentleman mercenaire » ), mais aussi de rappeler son âge. Ainsi, dans le neuvième album, la première planche est marquée par une visite médicale de Shelton. Jean Van Hamme a remis le personnage sur ses rails, et je suis heureux de cette entrée en matière.

Extrait de Wayne Shelton T9
(c) Denayer, Van Hamme & Dargaud.

La première scène est aussi un clin d’œil. Je me souviens d’une interview où vous m’aviez dit qu’à cinquante balais, on était loin d’être fichu.

Il y a de cela ! Il y a deux clins d’œil dans cette scène. Effectivement, à cinquante ans, on n’est forcément bon à mettre à la poubelle. On a encore des choses à accomplir, et physiquement, on peut tenir la route ! Quand on passe une visite médicale, on est content d’entendre le médecin dire que tout va bien.
Le deuxième clin d’œil est en rapport à la série télévisé Docteur House. Vous aurez remarqué que j’ai appelé le médecin par le nom de famille « Home » !

Jean Van Hamme tient-il compte de vos envies graphiques ?

Il sait ce que j’aime. Il peut mettre autant d’engins (hélicoptère, voiture, camion, etc.) qu’il veut. J’adore les dessiner. Mais quand Jean écrit une histoire, je pense qu’il se fait d’abord plaisir à lui-même. Je me plie à son scénario, même si je ne me sens pas à mon aise pour dessiner un élément. Par exemple, dans le prochain album, je devrais dessiner des chevaux. Ce n’est pas ma tasse de thé. Mais bon, je relèverai le défi avec plaisir. Si on ne dessinait que ce que l’on aime, on s’ennuierait, et on sombrerait dans la facilité. C’est bien de se mettre en danger de temps en temps.

Extrait de Wayne Shelton T9

Était-ce un plaisir de dessiner Bruxelles ?

C’était un plaisir pour nous deux. Jean m’a fait la surprise de situer une partie de Son Altesse Honesty dans la capitale belge. Sans doute se dit-il que l’on ne parle pas assez de Bruxelles dans la bande dessinée. On veut toujours situer les histoires à Paris ou dans les villes françaises ou ailleurs dans le Monde. De temps en temps, il est bon de rendre à la capitale belge la place qu’elle mérite ! Jean le dit lui-même. Nous avons fait un Bruxelles « Carte Postale ». Et comme on sait qu’avec Jean, les choses les plus simples finissent par se tordre un peu, nos lecteurs découvriront ce qu’il a fait de l’un des symboles de la ville…

Vous avez aussi dessiné son bourgmestre, Freddy Thielemans…

Oui. Figurez-vous que nous avons fait une partie de nos études ensembles. J’ai une formation d’enseignant, et nous avons été en même temps à l’école Charles Buls à Bruxelles. Chaque fois que l’on se voit, on se remémore nos vieux souvenirs … de « notre guerre 14/18 » (Rires).

Extrait de Wayne Shelton T9

Pouvez-vous lever le voile sur le prochain album ?

Il s’agira d’un one-shot. J’aime ce format d’histoire car un dessinateur peut passer d’une ambiance à l’autre, et découvrir d’autres décors. En quelque sorte, je ne passe pas deux ans à serrer le même boulon ! Pour le diptyque précédent, je dois avouer que les décors étaient très différents entre les deux albums. Jean reprend ses marques avec la série. Le dixième album s’intitulera La Rançon. Il reprend les décors et certains personnages de La Mission. De cette manière Jean a eu l’impression de se replonger dans le premier tome, et de « recréer » la série. Cela me fait d’autant plus plaisir que j’ai adoré cette période où j’ai commencé à travailler avec lui. Je me replonge moi aussi en l’an 2000 à l’époque où je dessinais La Mission. Les ambiances seront donc « ciel bleu et désert »… agrémenté de surprises !

On retrouve, dans ce Shelton, l’humour à froid de Jean Van Hamme …

Je l’ai dit à plusieurs reprises, et notamment lors de l’hommage à Jean à Reims à la fin de l’année dernière : pour moi, Wayne Shelton, c’est Jean Van Hamme. Quand Shelton parle, j’entends la voix de Jean. Jean a mis une partie de son caractère et de sa personnalité dans ce personnage. Il a effectivement un humour « à froid », qu’il faut saisir en connaissant sa manière de plaisanter. Derrière le côté froid et ironique de Shelton, il y a un véritable personnage humain.

Planche Crayonnée de Wayne Shelton. A la case 3, on distingue Freddy Thielemans discutant avec Christian Denayer !
(c) Denayer, Van Hamme & Dargaud.

L’intégrale des Casseurs est parue ces derniers mois aux éditions du Lombard. Qu’avez-vous ressenti voyant cette série à nouveau en librairie ?

Un vrai plaisir ! C’était très amusant de revoir cette série publiée, seize ans après son arrêt. J’ai aussi pu voir dans la presse et auprès des lecteurs à quel point cette série avait touché le public des 12/16 ans à l’époque. Même si ces anciens adolescents n’avaient pas tous les albums des Casseurs, des images et des ambiances sont gravées dans leur mémoire.
Cette intégrale a été bénéfique dans un autre sens : un réalisateur de cinéma – et pas des moindres ! - s’intéresse très fortement aux Casseurs. Il y a un préaccord qui est signé. Le milieu du cinéma est compliqué, et je ne sais pas si ce projet ira jusqu’au bout. Il a flashé sur la quatrième intégrale, qui reprend les histoires avec les camions, les Big Mama. Avec l’intérêt de ce réalisateur, c’est la pointe de l’église que l’on voit là, mais derrière il y a des milliers de fidèles.

Avez-vous une anecdote à raconter à propos de votre collaboration avec André-Paul Duchâteau ?

La première serait plutôt une non-anecdote (Rires). Je me suis toujours bien entendu avec André-Paul Duchâteau. Nous n’avons jamais eu d’anicroche ! C’est sans doute le scénariste le plus « lisse », le plus adepte au consensus, avec lequel j’ai travaillé.
Je me souviens d’un événement qui a sans doute initié Les Casseurs. A l’époque, nous travaillions ensemble sur l’inspecteur Spirou pour le journal éponyme. Nous étions invités, tous les deux, à un repas d’auteurs, donné sur l’île Robinson, dans le Bois de la Cambre, à Bruxelles. Nous avions laissé nos voitures sur le pourtour du lac. Après le repas, vers minuit, nous rejoignons nos voitures. Et André-Paul Duchâteau retrouve la sienne complètement défoncée. Un chauffard l’avait complètement démolie. Il a dû appeler une dépanneuse pour la remorquer. C’était à la fois abominable … et très drôle rétrospectivement ! Quelques semaines après, dans le train qui nous menait à Angoulême, je lui ai proposé de m’écrire une série où l’on démolirait des bagnoles (Rires). Il accepté.

Et c’est d’autant plus cocasse qu’André-Paul ne porte aucun intérêt aux voitures ! Dans les années ’80, nous allions souvent en Allemagne ensemble. Yalek était publié dans un magazine allemand. On prenait ma voiture, et parfois la sienne. Un jour, alors qu’il venait d’acheter une nouvelle Volvo, je l’ai interrogé sur la cylindrée de sa voiture. Il ne la connaissait pas. A peine savait-il que c’était une diesel, et pas une essence (Rires). Il ne connaissait même pas la consommation de son véhicule … Son manque d’intérêt pour l’automobile m’a toujours sidéré ! (Rires)

Vous avez été l’assistant de Tibet sur Ric Hochet. Qu’avez-vous appris auprès de lui ?

J’ai assisté Tibet sur dix albums, soit pendant près de huit ans ! J’avais d’abord commencé à travailler pour Jean Graton, à l’époque où il n’avait pas encore créé son studio. J’ai toujours été lecteur de Michel Vaillant et de Ric Hochet. Jean Graton était un auteur un peu paternaliste, mais ne prenait pas vraiment le temps d’expliquer mes erreurs. Tibet, lui, prenait un crayon pour me montrer. C’était un véritable professeur. J’ai beaucoup appris en travaillant avec lui. Nous sommes devenus amis. C’était un homme ouvert, jovial et chaleureux. Tous ceux qui l’ont connu en gardent un excellent souvenir.

Crayonné pour le T9 de Wayne Shelton
(c) Denayer, Van Hamme & Dargaud.

Vous avez même dessiné entièrement des planches de Ric Hochet pour le journal de Tintin.

Oui, pour Ric Hochet contre le bourreau. Tibet venait de faire son premier infarctus. Greg, alors rédacteur en chef de Tintin, me téléphone catastrophé. Il me dit : « Christian, on a un problème. Il faut que vous terminiez l’album. Il faut que la prépublication de l’histoire se termine dans Tintin. Vous avez huit jours pour faire les quatre dernières planches ! ». J’ai raccroché, en étant catastrophé ! Reprendre un personnage tel que Ric Hochet au pied levé, ce n’était pas simple. Et encore moins de faire autant de planches en si peu de temps … Avec une inconscience incroyable, j’ai dessiné les planches en bon petit soldat en restant fidèle aux scénarios d’André-Paul. J’ai essayé de faire de mon mieux, avec mon style et mes possibilités de tout jeune dessinateur sans grande expérience. Tibet et Greg étaient soulagés. Dès que Tibet a été dans une meilleure forme, il a recommencé les pages pour l’album pour plus de cohérence.

Avez-vous une anecdote à son propos ?

C’était un raconteur d’histoires hors pair ! Il avait toujours une bonne blague sous le coude, que personne ne connaissait ! Je me souviens d’un festival à Nancy où nous étions à table avec André-Paul Duchâteau, Yvan Delporte , Jean Roba, François Walthéry et bien d’autres. Je commence à raconter une blague, et puis au beau milieu de l’histoire, je m’aperçois que j’ai perdu le fil. Je bafouille et dit à tout le monde que je me suis trompé et que je vais recommencer. Tout le monde me regarde, puis Tibet commence à rire aux éclats. Son rire était communicatif, et tout le monde a commencé à se marrer, pendant dix minutes, moi y compris. Au bout d’un moment, Tibet me regarde et dit d’un ton un peu sérieux : « Bon, tu la termines, ton histoire … ». Je retrouve mes idées, et la raconte. Et personne n’a rigolé lorsque je suis arrivé à la chute de celle-ci !(Rires)

(par Nicolas Anspach)

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Des Interviews :
- Jean Van Hamme : "Face à un choc émotionnel, il y a peu de différences entre homme et femme" (Janvier 2010)
- Christian Denayer : "Ma collaboration avec Van Hamme m’a valu la plus grande trouille de ma vie" (Mars 2006)
- Thierry Cailleteau : "Mon Shelton se différencie de celui de Van Hamme, sans pour autant le renier" (Avril 2007)

Lire les chroniques des albums : T9, T7, T6, T5, T4, T3 et T2.


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Illustrations : © Denayer, Van Hamme & Dargaud.
Photos : (c) Nicolas Anspach

 
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