Coup de cœur patrimonial : dernier volume de l’intégrale de Félix par Maurice Tillieux

2 janvier 2021 1
  • D'entre toutes les intégrales à lire près du sapin en cette période de fête, celle de Félix demeure incontournable. Après cinq ans d'un marathon dont toutes les échéances ont été respectées, Daniel Depessemier et les Éditions de l'Élan posent la clef de voute de cette intégrale avec un onzième volume plein de surprises.

Dès la parution de son premier recueil, nous n’avons eu de cesse de vous vanter les mérites de cette intégrale des aventures de Félix, le héros créé par Maurice Tillieux pour le magazine Héroïc-Albums (de 1949 à 1956), et dont la trame scénaristique de certains récits a été à l’origine d’autres séries célèbres par la suite : Gil Jourdan, Jess Long, Tif et Tondu, Natacha et Ange Signe.

Le challenge était pourtant de taille, car Daniel Depessemier, homme-orchestre des Éditions de l’Élan, allait relever avec son équipe ce que Michel Deligne, Thierri Martens chez Dupuis et plus récemment Frédéric Niffle n’étaient pas parvenus à mener à terme : réaliser une véritable intégrale des récits de Félix, socle fondateur de l’oeuvre de Maurice Tillieux, au rythme d’un recueil tous les six mois sur une durée totale de cinq ans !

Coup de cœur patrimonial : dernier volume de l'intégrale de Félix par Maurice Tillieux
De g à d : Daniel Depessemier, Maurice Tillieux et Michel Deligne (1973)
Photo : © Daniel Depessemier

Pour ce passionné de Maurice Tillieux qu’il avait d’ailleurs côtoyé lorsqu’il travaillait aux côtés de Michel Deligne, il n’était pas question de se limiter à compiler les soixante-sept récits parus dans une forme classique, non ! La démarche de Daniel Depessemier se distinguait par :
- une présentation qui respectait le format original et le rendu d’impression de la revue de l’époque, comme un fac-similé, en imaginant que Maurice Tillieux dominait les divers éléments de publication pour en tirer le meilleur parti.
- la reproduction de la totalité des éléments liés à la série Félix, même s’ils étaient parus dans un autre journal, ou dans des numéros d’Héroïc-Albums qui ne contenait pas une aventure de Félix. Ainsi ces « programmes non-stop », des strips qui permettaient de patienter d’un épisode à l’autre, qui faisaient partie intégrante de la série, dès leur arrivée dans le deuxième recueil, en marquant une transition entre deux aventures, et contenant souvent des éléments susceptibles d’intervenir dans l’intrigue de l’histoire suivante. Pour les Éditions de l’Élan, ces ééments devaient obligatoirement faire partie de cette intégrale, pour qu’elle puisse logiquement porter ce qualificatif.

Des pages complètes de « programmes non-stop » qui n’étaient pas intégrées dans les recueils parus chez Niffle

- des études présentées sous la forme de volumineux dossiers, présentant une mise en situation de chacun des épisodes, par exemple les lectures ou les films vus par Tillieux qui ont pu servir de référence ou de point de départ aux récits, ainsi que des analyses plus poussées dans certains domaines, souvent laissées aux bons soins d’Étienne Borgers.

En plus de la réalisation de ces 1100 pages, Daniel Depessemier s’est ajouté une contrainte complémentaire qui consistait à ne pas commencer par le premier recueil, mais à proposer en premier les récits qui n’avaient jamais été publiés par les autres structures. Respectant les collectionneurs, l’éditeur avait ainsi publié les tomes 5, 6 et 7), avant de repartir au début de la série avec le premier recueil, puis les deuxième et troisième, etc.

Dernière contrainte : fidéliser son public en s’astreignant à une régularité de métronome, en édictant dès le début le principe d’une parution semestrielle. Un fait qui peut sembler anodin, mais qui n’est déjà pas facile à respecter pour les grandes maisons sur un calendrier de cinq ans, alors imaginez ce qu’il en est pour une petite structure lorsque des maladies, des impondérables, voire les confinements s’en mêlent !

En dépit de ces difficultés, le onzième et dernier tome de cette intégrale est donc paru ce 27 novembre 2020, exactement comme il avait été annoncé en 2015, toujours avec cette constante soin dans la reproduction, dans la réalisation des dossiers critiques et des Programmes non-stop ! Rien que pour avoir tenu ce pari, Daniel Depessemier mérite respect et considération !

Un onzième recueil pas comme les autres

Si ce dernier recueil est un peu plus cher que ses prédécesseurs (39€), c’est parce que ce dernier volume est simplement plus conséquent que les précédents qui ne comportaient que six histoires.

Daniel Depessemier
Photo : Charles-Louis Detournay.

« Il compte 192 pages au lieu de 136 pages pour les dix autres recueils, explique Daniel Depessemier, « car sept histoires sont cette fois présentées à la place de six, mais nous avons surtout quarante-deux pages de programmes non-stop. En effet en 1956, Maurice Tillieux était déjà occupé à dessiner Gil Jourdan pour le Journal Spirou et n’avait plus beaucoup de temps pour terminer ses aventures de Félix, ce qui générait un long intervalle entre chaque récit et donc d’autant plus de programme non-stop. C’est d’ailleurs pour cela qu’il a demandé à Pierre Kosc de le seconder en encrant ses crayonnés pour ses derniers récits. »

La couverture de ce tome 11 avec les corps censurés des pendus

Dès la couverture, les passionnés trouvent de quoi étancher leur intérêt concernant cette série devenue mythique. Comme à son habitude, l’éditeur utilise une planche originale pour analyser les traits et le jeu de la trame utilisée par l’auteur. Le lecteur attentif voit vite ce qui la distingue de la planche parue dans Héroïc-Albums, reproduite un peu plus loin : les corps des pendus ont été gouachés de noir, même si l’on parvient encore à distinguer le détail de leur vêtements derrière les coups de pinceaux. L’éditeur en livre rapidement l’explication : cette correction avait été faite pour les besoins d’une réédition dans Récréation, le supplément jeunesse du quotidien wallon La Dernière Heure : ces corps avaient été censurés pour atténuer l’aspect macabre de cette histoire.

Passées les toujours passionnantes explications liés aux références, à la création et la publication des aventures publiées dans ce recueil, Étienne Borgers profite de ce tout dernier volume pour étudier où les aventures de Félix ont entraîné le lecteur d’un coin à l’autre du monde. Le rédacteur-scénariste-romancier (on lui doit quelques-uns des mailleurs Natacha...) souligne notamment la filiation entre Félix et le Tintin d’Hergé et son jeune reporter, influence capitale pour l’auteur.

Borgers détaille aussi l’ancrage belge de Félix mais aussi ses nombreux voyages à l’autre bout du monde : dans des pays aussi exotiques qu’imaginaires comme le Chicaraguay, mais aussi et surtout aux USA où se déroulent près de la moitié des enquêtes du trio. Sans oublier la France bien entendu (en particulier la Bretagne, région qui accueillit Tillieux au début de la Seconde Guerre mondiale), le Grand Nord et les transport maritimes qui complètent le carré des terrains de prédilections de l’auteur tout au long de ces soixante-sept aventures marquantes pour les lecteurs de l’époque, parmi lesquels figuraient de futurs auteurs de bande dessinée.

L’affaire de L’Affaire des Bijoux

Parmi ceux-ci, citons son ami François Walthéry, fort mis à contribution dans ce onzième recueil qui publie en effet une interview réalisée par Borgers & Depessemier qui ont la particularité d’être aussi deux anciens amis de régiment.

Quel est le lien particulier de l’auteur de Natacha avec les sept histoires qui sont publiées dans ce volume ? Et bien, Walthéry s’était mis en tête en 1980 de rééditer Félix dans le Journal Spirou en rassemblant deux aventures (La Résurrection du Potomac et L’Affaire des bijoux) assorti de l’équivalent des quatorze pages de « programmes non-stop », soit l’intégralité des dernières pages de Félix que l’on retrouve dans ce dernier recueil : « Tillieux était le grand ami de François Walthéry, et son décès l’avait très fort marqué, raconte Daniel Depessemier. Nous avons donc été le trouver avec Étienne afin de mieux comprendre comment il avait réalisé cette nouvelle version de "L’Affaire des bijoux", et il nous en a appris des choses, même à moi qui pensait très bien connaître l’œuvre de Tillieux ! J’ignorais par exemple que Tillieux avait entièrement redessiné "L’Affaire des Bijoux" une seconde fois pour l’aventure d’Ange Signe parue dans Samedi Jeunesse, car je pensais qu’il était juste reparti des planches précédentes, mais pas du tout. »

« En 1980, François Walthéry a donc remonté sa troisième version sur base des deux précédentes, mais cela s’est avéré un chipotage de tous les diables, car Tillieux avait par exemple retiré le personnage de Linda pour Ange Signe, et François s’est ingénié à la replacer dans la version de Samedi jeunesse car il estimait qu’elle était mieux dessinée et plus contemporaine de la réalisation de "Gil Jourdan", qu’appréciaient les lecteurs de Spirou. La version de François respecte donc le récit, mais tous les décors ont été modifiés, ainsi que le découpage des séquences. Son interview permet donc de répondre une bonne fois pour toutes aux rumeurs qui ne cessent de circuler à ce sujet. »

Non seulement, ce dernier recueil s’avère donc une fois de plus passionnant à lire mais il donne envie de comparer page par page cette version avec celle remontée par Walthéry pour comprendre la tâche de bénédictin à laquelle il s’est attelée pendant 16 mois avec l’aide de Raoul Cauvin qui avait alors la haute main sur la reprographie des éditions Dupuis.

L’histoire ne s’arrête d’ailleurs pas là, car les Éditions de l’Élan vont prolonger leur travail de (re-)découverte des œuvres de Maurice Tillieux dans les prochains mois : sont déjà annoncées une prochaine intégrale de Bob Bang, une série d’aventure réalisée par Tillieux de 1947 à 1948, ainsi qu’une autre réunissant les histoires réalistes produites dans la même période. Nous vous en reparlerons...

Les deux prochaines parutions des Editions de l’Elan

(par Charles-Louis Detournay)

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1 Message :
  • Quand j’ai vu le premier tome sortir, il y a quelques longues années, je n’y croyais pas !!
    Et puis il y est arrivé !!
    Ce que Daniel Depessemier a fait, personne ne l’a fait !
    Il a donné ses lettres de Noblesse à Félix et maintenant on peut tous lire et relire dans l’ordre qu’on veut tout en sachant qu’il existe un ordre parfait où toutes les planches sont superbement reproduites. C’est un soulagement immense. Et en plus on peut se régaler avec les dossiers de présentation qui nous informent et nous situent les contextes !...
    Merci pour cet exploit qui défend un des plus important auteur de la BD franco-belge.
    Car Tillieux est un géant qui méritait un tel écrin.

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