TRIBUNE LIBRE A...

LUCAS NINE : "Carlos Nine ou l’art de l’invisibilisation".

Par Frédéric HOJLO le 18 novembre 2022                      Lien  
Les ouvrages de Carlos Nine comme de son fils Lucas Nine sont davantage connus en Europe que dans leur pays d'origine. Carlos Nine, décédé en 2016, est pourtant édité en France depuis le début des années 1990 et a reçu l'Alph-Art du meilleur album étranger du Festival d'Angoulême 2001 pour "Le Canard qui aimait les poules". Lucas a, lui, déjà publié cinq livres chez Les Rêveurs. Pourquoi cette "invisibilisation" dans leur propre pays ? Lucas Nine propose ses pistes de réflexion.

Versión en español a continuación.

Il y a plusieurs années, j’ai rencontré un éditeur espagnol : Ernesto Santolaya. C’était un vieil homme sympathique, plein d’anecdotes et connaissant tous les trucs du métier. Une de ses déclarations m’est restée en tête : « Je me consacre à la production de livres moraux. » Cela me paraissait très don quichottesque, des livres « moraux » ; un reflet du passé, dirions-nous. Il m’a fallu vingt ans pour me rendre compte que les livres « moraux » de Santolaya étaient plutôt un reflet de l’avenir.

Mais le but de ce texte est de rapporter un fait curieux, qui ne se produit ni dans le passé ni dans le futur, mais dans ce qui se trouve entre les deux... Ou de témoigner, plutôt, d’une somme de petits faits curieux qui conduisent à un constat général. Nous pourrions l’appeler « l’invisibilisation progressive de Carlos Nine » si ce n’est qu’il ne se limite pas à l’œuvre ou la personne d’un dessinateur (que je qualifierais de « génial » si le terme n’était pas si galvaudé).

LUCAS NINE : "Carlos Nine ou l'art de l'invisibilisation".
L’ancien ministre Bernardo Grinspun, par Carlos Nine, 1985.

Avant d’aller plus loin, une clarification s’impose. Carlos Nine représente différentes choses selon les régions du monde. Ces régions du monde se résument réellement à deux pays : l’Argentine et la France. Cela ne veut pas dire que le reste du monde ne le connaît pas (surtout lorsqu’il s’agit de dessinateurs), mais que ces deux pays sont pour l’instant les seuls où Carlos Nine a un public assez large pour que ses livres soient publiés.

Le Carlos Nine argentin est avant tout un illustrateur et un caricaturiste - j’ai pu constater comment des œuvres publiées il y a quarante ans suscitent encore des cris d’admiration chez des personnes qui ne sont généralement pas très impressionnées par les expressions plastiques. Le Carlos Nine français, lui, est surtout un auteur de bandes dessinées surréalistes, appréciées principalement par un lectorat plutôt intellectuel. Comme Carlos Nine était une seule et même personne, cette situation anormale génère plus d’un malentendu. Une plateforme permettant d’étudier ce phénomène plus clairement est le groupe Facebook dédié à l’artiste, créé par le dessinateur et professeur français Dominique Hérody [1], où les échanges internationaux sont marqués par une certaine perplexité, comme si les interlocuteurs parlaient de deux personnes différentes en même temps (situation idéale pour une farce de Labiche).

Un relief coloré, affiche théâtrale signée Carlos Nine.

Venons-en aux faits : cette année, Carlos Nine a eu droit à un petit hommage lors de la cérémonie de remise des prix de l’ÉESI (École européenne supérieure de l’image) à Angoulême. L’ambassade d’Argentine, qui avait demandé - par l’intermédiaire de la librairie spécialisée Cariño - à être informée de tout événement sur la bande dessinée argentine en France afin de le faire connaître, s’est soigneusement abstenue de communiquer sur celui-ci. Le Fondo Nacional de las Artes (une institution argentine dédiée à la promotion de la culture) ne l’a pas fait non plus. Peu de temps après, le même Fondo Nacional de las Artes a été saisi d’un projet visant à éditer un recueil exhaustif de l’œuvre de Carlos Nine ; un « artbook » que le FNA a rejeté il y a quelques semaines. Enfin, la Biblioteca Nacional, en coordination avec l’Alliance Française, a inauguré une grande exposition d’auteurs argentins de BD publiés en France. Tous ? Non ! Car un village peuplé d’irréductibles Gaulois, etc.

Sans tomber dans le tragique (l’enjeu n’est pas non plus très important), ce sont ces broutilles que j’ajoute les unes aux autres en parlant de progressive « invisibilisation », qui va à l’encontre de ce qui se passe en France. Ce processus ne se déroule pas chez le grand public - qui se souvient encore de Carlos Nine - ni chez les « initiés », qui conservent son œuvre avec un zèle de samouraï. Cela n’a pas lieu non plus chez les petits éditeurs qui, comme en France, ont continué à publier ses livres contre vents et marées. Encore moins dans la presse qui les a chroniqués de temps en temps (en partie parce que je peux être une peste quand je m’y mets). La sphère à laquelle je fais référence est celle de l’État argentin et, en particulier, de ses institutions culturelles.

Le Président Carlos Menem, par Carlos Nine, vers 1990.

Pourquoi cela arrive-t-il ? Comme d’habitude, j’ai quelques théories à ce sujet. La première chose, qui saute aux yeux, est que l’œuvre de Carlos Nine est bizarre, complexe, gênante, gratuite, parfois révoltante, virtuose là où elle ne devrait pas l’être, archaïque quand elle n’a pas le droit de l’être, et généralement en désaccord avec les normes du politiquement correct. Mais comme cela est également vrai pour d’autres auteurs, je ne pense pas que ce soit la seule raison.

En laissant de côté les vendettas ou le culte de l’amitié bien connu des managers culturels, je soupçonne que la cause peut résider dans le fait que, contrairement à la France, il n’y a plus en Argentine de véritable lectorat, et que cette absence a été couverte par un simulacre. Naturellement, ce « lecteur simulé » n’a pas la possibilité d’évaluer ce qu’il lit, de sorte que l’appareil culturel de l’État - auquel participent également les médias - l’a remplacé en se fondant sur le seul critère qu’il est en mesure de distinguer : la morale.

Les livres « moraux » dont parle notre cher Ernesto Santolaya sont donc ceux qui ont la presse et la diffusion, dans la mesure où cette « morale » s’inscrit dans la ligne fixée par l’agenda culturel du moment. Je ne suggère pas que ces livres sont automatiquement mauvais. Le problème est qu’ils ne sont pas automatiquement bons non plus. Et quand une analyse superficielle des quatrièmes de couverture remplace toute autre forme de lecture, les auteurs dont l’œuvre n’est pas immédiatement déchiffrable en termes de contenu sont condamnés d’avance.

Cela ne signifie pas que les livres « moraux » sont absents en France, où il est même impossible de faire deux pas sans trébucher dessus - plusieurs éditeurs se sont soudainement intéressés à des thèmes très contemporains -, bien qu’il soit vrai que dans de nombreux cas, la moraline est souvent plus habilement déguisée. Mais il existe encore un véritable marché (petit ou grand) dans ce pays, et des lecteurs assez spécialisés pour conserver le pouvoir de se faire leur propre opinion sans être effrayés par les commentateurs du jour. Bref, il y a encore des contrastes.

Nous avons enfin un facteur appelé « tilinguería », qui fait que le lecteur argentin (qui survit encore, bien qu’il ne soit plus perceptible en termes statistiques) se méfie de son propre jugement mais baisse la garde lorsque la pensée provient d’un point de vue extérieur prestigieux. Cela ne peut plus être imputé aux politiques culturelles de l’État et c’est la raison pour laquelle j’écris cet article pour un média francophone, en espérant être lu en Argentine : il ne serait pas pris en compte autrement. Espérons que l’astuce fonctionne.

Il reste à mettre en évidence le phénomène décrit, à le nommer, à souligner son lien avec une gestion culturelle qui transcende les différences de partis pour décider qui peut parler et qui n’a plus le droit de le faire. Espérons que le vrai lecteur, là où il existe encore, s’épanouira et se multipliera, renonçant à laisser son cerveau de côté. Et si cela est impossible, qu’au moins il ne s’éteigne pas avec un discret soupir de résignation.

Évolution de l’art graphique argentin...
Partie supérieure : "Alfonsín" par Carlos Nine, aquarelle, 1985.
Partie inférieure : "Alfonsín" par un artiste partisan (UCR), technique numérique, 2022.

Hace varios años, conocí a un editor español. Ernesto Santolaya era un viejito simpático, lleno de anécdotas y conocedor de todas las picardías habituales en el rubro. Una definición suya me quedó dando vueltas en la cabeza : “Yo me dedico a producir libros morales”. Me sonó muy quijotesco eso de los libros morales ; un reflejo del pasado, digamos. Veinte años me llevó darme cuenta que los libros morales de Santolaya reflejaban más bien el futuro.

Pero el motivo de esta nota es consignar un hecho curioso, que no ocurre en el pasado ni en el futuro, sino en lo que queda en el medio ; o, más bien, una sumatoria de pequeños hechos curiosos que apuntan a un gran dato general. Podríamos llamarlo “la paulatina invisibilización de Carlos Nine” sino fuera porque no se agota en la obra o la persona de un dibujante (pondría “genial” si no hubiesen gastado tanto la palabra).

Antes de seguir, es necesaria una aclaración. Nine representa distintas cosas en diferentes partes del mundo. Esas partes del mundo en realidad se reducen a dos : Argentina y Francia. Eso no quiere decir que el resto no lo conozca (especialmente tratándose de dibujantes) sino que estos dos países son por ahora los únicos donde Nine cuenta con un público con el espesor suficiente como para editar sus libros.

Sin embargo, el Nine argentino es primero un ilustrador y caricaturista –soy testigo de cómo trabajos publicados cuarenta años atrás todavía levantan gritos de admiración en el recuerdo de tipos comunes que no suelen impresionarse demasiado por las manifestaciones de la plástica– mientras que el Nine francés es ante todo un autor de unas historietas surrealistas, apreciadas principalmente por una élite de intelectuales. Dado que Carlos Nine era uno y el mismo, esta situación anómala genera más de un malentendido. Una plataforma que permite estudiar el fenómeno con claridad es el grupo de Facebook dedicado al artista, creado por el dibujante y profesor francés Dominique Hérody, en donde los diálogos internacionales se encuentran signados por una cierta perplejidad, como si los interlocutores hablasen de dos personas diferentes al mismo tiempo (una situación ideal para una comedia de enredos).

Vamos a los hechos : en el último año, Carlos Nine tuvo un pequeño homenaje en la entrega de los premios ÉESI (École Européenne Supérieure de l’Image) de Angoulême. La Embajada Argentina, que había pedido -a través de la librería especializada Cariño- ser informada de cualquier evento sobre historieta argentina en Francia a fin de difundirlo, se abstuvo cuidadosamente de difundir este. Tampoco lo hizo el Fondo Nacional de las Artes (una institución argentina que se dedica a la promoción cultural). A este mismo Fondo Nacional de las Artes se presentó poco después un proyecto que pretendía reunir en un mismo libro un compendio inclusivo de la obra de Nine ; un “artbook”, vamos, que el FNA acaba de rechazar hace algunas semanas. Por último, la Biblioteca Nacional, trabajando en coordinación con la Alliance Française, inauguró una gran exposición de autores argentinos de BD publicados en Francia. ¿Todos ellos ? ¡No ! Una aldea poblada por irreductibles galos resiste todavía, etc.

Sin un ánimo excesivamente trágico (tampoco hay demasiado en juego), son estas naderías las que sumo a la hora de hablar de la paulatina invisibilización argentina, que va en sentido inverso a lo que ocurre en Francia. Como se darán cuenta, este proceso se produce en un contexto que no es el del público general -que todavía lo recuerda-, ni el de los “iniciados” que custodian la obra de Nine con celo de samurái. Tampoco es el de las pequeñas editoriales que, como en Francia, han seguido publicando sus libros contra viento y marea. Menos aún el de la prensa que los reseña de tanto en tanto (puedo ser una peste cuando me lo propongo). El ámbito al que me refiero es el del estado argentino, y, en especial, el de sus políticas culturales.

¿Por qué pasa esto ? Como de costumbre, tengo algunas teorías sobre el tema. Lo primero que salta a la vista es que el trabajo de Nine es raro, complejo, incómodo, gratuito, revulsivo por momentos, virtuoso donde no se debe, arcaico cuando no corresponde, y por lo general poco afecto a las normas de lo políticamente correcto. Pero como esto también se da en otros autores, no creo que sea esa la única razón.

Dejando de lado las vendettas o el conocido culto a la amistad de los gestores culturales, sospecho que la causa puede estar en que, a diferencia de Francia, en Argentina ya no existe una audiencia real (masiva o incluso mediana), y que esta ausencia se cubrió con un simulacro. Naturalmente, este “lector simulado” no tiene la posibilidad de producir una valoración de lo que lee, por lo que el aparato cultural del estado - en el que también participan los medios - se ha encargado de sustituirla por el único parámetro que está en condiciones de distinguir, que es una evaluación de tipo moral.

Los “libros morales” a los que se refería nuestro querido Ernesto Santolaya serán entonces los que obtengan prensa y difusión, en la medida que esa moral se ajuste a la línea que marca la agenda cultural de turno. No estoy sugiriendo que estos libros sean automáticamente malos ; el problema es que tampoco son automáticamente buenos. Y cuando un somero análisis de las contratapas sustituye a cualquier otra forma de lectura, quedan condenados de antemano los autores cuya obra no es inmediatamente descifrable en términos de contenido.

Esto no quiere decir que los “libros morales” sean desconocidos en Francia, donde es imposible dar dos pasos sin tropezar con ellos (varios editores se han interesado de golpe por las temáticas más contemporáneas), aunque es cierto que en muchos casos la moralina suele venir disimulada con mayor habilidad. Pero ocurre que en ese país sigue existiendo además un mercado real (grande o pequeño), y cierto lector especializado que conserva la potestad de emitir su propio juicio sin dejarse asustar por los comentaristas de ocasión. En suma, todavía existen los contrastes

Tenemos también un factor notable llamado “tilinguería”, que hace que el lector argentino (que todavía sobrevive, aunque ya no sea perceptible en términos estadísticos) desconfíe de su propio juicio pero baje la guardia cuando el pensamiento le llega enlatado desde un afuera prestigioso. Esto ya no puede achacarse a las políticas culturales del estado y es la causa de que escriba este artículo para un medio francés, esperando ser leído en la Argentina : no sería tenido en cuenta de otro modo. Esperemos que el truco dé resultado.

Lo que queda es hacer notar el fenómeno descrito, ponerle nombre, señalar su vinculación con una gestión cultural particular que trasciende diferencias partidarias para decidir quién puede hablar y quién ya no tiene derecho a hacerlo. Esperemos que el lector real, allá donde aún exista, prospere y se multiplique, renunciando a dejar colgado su cerebro en el armario. Y si esto es imposible, que al menos no se extinga con un discreto suspiro de resignación.

(par Frédéric HOJLO)

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