Moulinsart et GEO lancent un nouveau magazine : "Tintin, c’est l’aventure"

15 juin 2019 3 commentaires
  • Annoncé depuis le début des festivités du 90e anniversaire de Tintin, le premier numéro du nouveau trimestriel co-réalisé par GEO et Moulinsart sort en kiosque ce mercredi 19 juin. Décryptage...

Trente ans après la fin de l’éphémère Tintin Reporter, Moulinsart relance un nouveau magazine mêlant le héros d’Hergé à des reportages géographiques ! Auraient-ils retenu les leçons du précédent échec ? A première vue, oui !

Petit retour en arrière : en 1987, la Fondation Hergé décide de ne pas renouveler la licence qui la lie aux Éditions du Lombard, en ce qui concerne l’hebdomadaireTintin, afin de lancer son propre magazine. C’est chose faite fin 1988 : le dernier numéro du Journal Tintin paraît le 29 novembre, laissant la place au premier mensuel Tintin Reporter, le 8 décembre.

Si la transition en librairie a été parfaitement coordonnée, on ne peut en dire autant du contenu du magazine. Exit la majorité des bandes dessinées du journal historique pour les "Jeunes de 7 à 77 ans", Tintin Reporter comprend surtout un contenu rédactionnel faisant le lien entre le métier de Tintin, ses voyages et un peu d’actualité. Mal préparés, les lecteurs sont déstabilisés et ne suivent pas, d’autant que les premiers numéros "souffrent d’un certain amateurisme" [1]. En dépit d’un reprise en main (tardive) et de la progressive remontée des ventes, Tintin Reporter publie son dernier fascicule le 28 juillet 1989, après 34 numéros.

Moulinsart et GEO lancent un nouveau magazine : "Tintin, c'est l'aventure"
Le 9 décembre 1988 sort le premier numéro de "Tintin Reporter"
Couverture : Hyman

Tintin, c’est l’aventure

C’est donc avec un mélange de curiosité et d’appréhension que nous avons ouvert ce premier numéro de Tintin, c’est l’aventure... Pourtant, très rapidement, ces sentiments cèdent la place à l’intérêt et l’étonnement. Oubliées les erreurs de maquette des premiers Tintin Reporter [2], Tintin, c’est l’aventure en impose aussitôt. Il faut dire que Moulinsart a retenu la leçon. Si elle prolonge l’esprit d’un magazine de découverte liée au métier de journaliste/globe-trotter de Tintin (quelle autre option pouvait-on choisir ?), l’association avec GEO, la référence en la matière, se révèle d’emblée comme un gage de qualité.

Et l’équipe de GEO n’a pas chômé pour apporter de la diversité : on retrouve à chaque numéro un "grand entretien" (ici, Antoine de Maximy, le reporter qui s’invite aux quatre coins du monde), un carnet de voyage (consacré dans ce premier numéro à l’Antarctique en solitaire de Matthieu Tordeur, voir ci-dessous) et un reportage en images intitulée "Profession : Reporter" (dans ce cas, l’Ecosse profite des cases extraites de L’Île noire). :

L’un des grands attraits de la revue réside dans l’intersection harmonieuse entre les superbes photos de GEO et les cases extraites de Tintin. Certes, certains reportages made in GEO ne présentent aucun lien avec Tintin (comme l’article consacré au périple en mer australe), mais l’esprit de l’aventure demeure, faisait ainsi la liaison avec le héros d’Hergé et légitimant le titre de la revue.

Du Tintin en veux-tu en voilà

Daniel Couvreur
Photo : CL Detournay.

L’aspect "périple géographique" ne compose pourtant qu’une partie du magazine, car les équipes de rédaction l’ont bien compris : Tintin doit rester au cœur du contenu afin de combler l’attente des lecteurs. Ceux-ci seront certainement satisfaits, car Moulinsart et GEO ont été chercher le journaliste belge Daniel Couvreur pour assurer le contenu rédactionnel plus tintinophile. Le journaliste, déjà auteur de plusieurs ouvrages concernant Hergé et qui a révélé sur le Scandale Jacobs, nous a expliqué pourquoi il a accepté l’aventure : « C’est en tant que spécialiste belge de l’œuvre d’Hergé qu’on m’a demandé de participer à une réflexion sur la modernité de Tintin. La question était de savoir si l’esprit d’aventure de son auteur, Hergé, était toujours d’actualité. Je me suis donc penché sur la mécanique de création et les techniques narratives déployées par Hergé. Il ne s’agissait pas de faire un état des lieux de la ligne claire ni de ce qu’il reste aujourd’hui de l’influence graphique de l’École de Bruxelles et du journal Tintin. L’idée était de voir si l’aventure telle que Tintin l’a incarnée au XXe siècle avait encore un sens au XXIe siècle. »

« Il s’est avéré assez rapidement qu’il était possible de déterminer une liste d’ingrédients de l’aventure chez Hergé parfaitement dans l’air du temps. Sans les citer tous, il y a dans la plupart des albums de Tintin des éléments inspirés de l’actualité immédiate, des personnalités du monde réel confrontées à des personnages de fiction, des anticipations réalistes du progrès scientifique, des regards prospectifs sur les questions de géopolitique, de société, d’environnement, de vivre ensemble… A partir de là, le concept de "Tintin c’est l’aventure" était tout tracé. »

Didier Platteau, directeur éditorial responsable de ce numéro de Géo, et Nick Rodwell, le patron des éditions Moulinsart, qui le découvre lors de son lancement à Paris en juin 2019.
Photo : D. Pasamonik (L’Agence BD)

Ainsi retrouve-t-on dans cette revue toute une série d’articles qui lient directement Hergé et son œuvre à notre actualité et au monde qui nous entoure. Comme cette rubrique intitulée Panorama, et qui présente "en images, l’actualité du XXIe siècle au travers du regard du plus célèbre reporter du XXe". L’apport de Daniel Couvreur, d’ailleurs rédacteur associé de Tintin c’est l’aventure ne s’arrête pas là : il a cherché à mettre en avant le travail d’Hergé, comme dans la rubrique récurrente d’Hergé dans les marges qui présente des documents rares ou inédits : des croquis, des planches rectifiées ou modifiées, des couvertures de l’époque, etc.

Outre un quizz pour défier les fans de Tintin, ce premier numéro comprend également un passionnant article consacré à l’authentique Fernand Legros, le célèbre escroc du marché de l"art qui a inspiré à Hergé son personnage d’Endaddine Akass dans l’Alph-Art. Les parallèles tissés entre les photos du mythique marchand d’art et les croquis d’Hergé sont surprenants, de quoi se passionner pour le parcours hors norme du personnage, et relire l’Alph-Art avec un œil nouveau.

Enfin, un dernier article est centré sur l’aventure de la bande dessinée et qui, mieux que François Schuiten pour parler du mythique Mystère de la Grande Pyramide et de l’événement que constitue l’album de Blake et Mortimer qu’il a réalisé ?

Le sommaire de ce premier numéro

Tintin et la Lune

Comme évoqué précédemment, Moulinsart a décidé de fêter comme il se doit le 50e anniversaire des premiers pas sur notre satellite, en rappelant combien Hergé avait été précurseur en la matière à bien des égards. Le premier numéro de cette nouvelle revue prolonge cette stratégie en trouvant un territoire propice à l’association Moulinsart-GEO. Un épais dossier y est donc consacré, mêlant toujours photos et cases de Tintin, et passant aussi bien en revue l’histoire de la conquête lunaire que son futur. Les amateurs d’Hergé seront heureux de retrouver les quatre planches réalisées par Hergé en 1969 pour l’expédition d’Apollo 12, même si on aurait préféré qu’elles soit toutes publiées en pleine page.

L’apport en bande dessinée ne s’arrête pas là, car le dossier lunaire contient également un étonnant "dépliant-BD" ! La revue prend une nouvelle dimension : on tire (ou on ouvre) ce dépliant pour en sortir ces planches de bande dessinée, comme si elles sortaient de la revue pour créer une passerelle vers les albums mythiques de Tintin. Chaque numéro du magazine contiendra un dépliant-BD confié à de nouveaux auteurs, comme nous l’explique Daniel Couvreur : « Il s’agit de confier à des auteurs le projet de créer en toute liberté des récits contemporains inédits dans l’esprit d’Hergé sur des thèmes tirés des albums de Tintin (l’exploration lunaire, l’Amérique, l’île au trésor…). Les seules contraintes étaient de s’écarter totalement de la ligne claire et de n’utiliser aucun des personnages créés par Hergé. "Tintin c’est l’aventure" n’est pas dans l’hommage ni dans la nostalgie ou le pastiche. Dans le souci de souligner le caractère universel de l’œuvre d’Hergé, il était aussi important d’ouvrir le choix des auteurs et autrices au monde entier. Mon rôle est de solliciter des scénaristes et des dessinateurs ou dessinatrices pour ce projet et d’accompagner leur travail de création. Je remets aussi les thématiques choisies dans leur contexte hergéen, à travers un éclairage sur les coulisses de la création de l’album ou des albums de Tintin qui nourrissent chaque numéro de la revue. »

Didier Platteau et Daniel Couvreur (à dr.). Le journaliste du quotidien belge Le Soir a géré la partie BD de ce numéro de Géo, la rédaction du magazine français gérant le reste.
Photo : D. Pasamonik (L’Agence BD)

« Toutes les histoires créées dans "Tintin c’est l’aventure" seront découpées selon ce principe, confirme le rédacteur associé. Un ensemble détachable de dix planches qui se déplient pour former une fresque de cinq planches recto-verso. La volonté était de donner ainsi au format presse tout son sens, en s’écartant des procédés classiques de prépublication des magazines de bande dessinée, et de créer par là un effet collector. Il s’agissait aussi de jouer avec le medium pour souligner le pouvoir d’innovation de la bande dessinée, capable de bouleverser nos habitudes de lecture sans rien perdre de sa lisibilité. »

© Prisma/Moulinsart

Yslaire lunaire

Yslaire
Photo : Charles-Louis Detournay.

Si le second opus sera réalisé par Olivier Grenson, ce premier "dépliant-BD" a été confié aux bons soins de Bernard Yslaire. S’appuyant sur les photos Laurence Erlich et les paroles de David Bowie (Space Oddity et Life on Mars), l’auteur investit avec brio ce cadre imposé de dix planches : ce récit intitulé Elle a marché sur la Lune est d’ailleurs un clin d’œil à la figure féminine très minoritaire dans Tintin. On y retrouve naturellement des références à On a marché sur la Lune, mais aussi aux propres albums d’Yslaire, que cela soit dans le style, la technique, l’inspiration, et même l’un des personnages.

Yslaire se livre également dans une interview aussi concise que passionnante. Face au mythe d’Hergé, il évoque sa rencontre avec l’auteur, la vision qu’il en a gardée, les doutes du créateur de Tintin qui le renvoient à son propre questionnement, etc. Yslaire explique également dans quelles conditions il a réalisé ce premier "dépliant-BD" : « Raconter une histoire en moins de dix pages constituait une gageure : pour un récit aussi serré, on est obligé de fonctionner par ellipse, de faire appel à des références partagées avec le lecteur. Il fallait que cet univers dépasse le cadre des cases et puisse laisser l’imagination vagabonder. J’ai donc fait appel à ma mythologie personnelle, celle que j’ai construite avec XXe Ciel et Uropa [l’application numérique qu’il a lancée en 2012 avec la photographe Laurence Elrich : une uchronie entre rêve et cauchemar, entre fiction et réalité. »

Tout d’abord réticent sur le concept, nous avons pourtant été plus que séduits par ce premier numéro de Tintin c’est l’aventure. Certes, le prix d’entrée de 15,99 € le réserve à un certain public, aisé voire âgé (et encore on ne vous parle pas de la formule d’abonnement d’annuel qui ne donne droit qu’à une remise de moins de 8%), mais il s’agit bien du public-cible de Tintin.

Bien loin du Tintin Reporter, on s’émerveille devant les photos, la qualité de la couverture à rabats, les cartes postales détachables, le papier offset 200 g qui dépasse largement le magazine standard, la qualité des articles, la variété tout au long des 164 pages proposées, etc. Bref, Tintin c’est l’aventure propose du rêve et de l’évasion, dans l’esprit des histoires réalisées par Hergé, et avec de la bande dessinée en sus. Une réussite !

Propos recueillis par Charles-Louis Detournay

(par Charles-Louis Detournay)

Cet article reste la propriété de son auteur et ne peut être reproduit sans son autorisation.

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Tintin, c’est l’aventure - #1 - en kiosque et dans toutes les bonnes librairies, à partir du mercredi 19 juin jusque fin août.

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Sur le même sujet : Tintin le globe-trotter et le Geographical Magazine

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Toutes les illustrations sont © Hergé - Moulinsart 2019.
Les images extraites de l’œuvre d’Hergé sont la propriété exclusive de Moulinsart SA.

[1Lire un article plus complet concernant Tintin Reporter sur le site Tintinomania.com.

[2Bon, ce premier numéro de Tintin, c’est l’aventure s’est un peu emmêlé les pinceaux dans la pagination du sommaire, mais c’est certainement dû au dépliant BD, une innovation qui excuse ce petit flottement.

 
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3 Messages :
  • Curieux de voir cela, très tenté. Voila une initiative un peu plus intéressante que la simple reprise des deux albums sur la Lune ’alors qu’il a été publié dans les pages du journal Tintin plus d’une dizaine de pages de séquences non reprises en album)

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    • Répondu par Jeff Jefferies le 15 juin à  22:25 :

      Un ouvrage sortira chez Moulinsart le 19 juin, reprenant les planches d’"On a marché sur la Lune" telles qu’elles ont été publiées dans le journal "Tintin". Son titre : "Tintin. Les premiers pas sur la Lune".

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  • Bonjour,
    Tintin, c’est l’aventure sera je l’espère une grande aventure. Bravo et bon courage aux Éditions Moulinsart et au magazine Géo pour avoir lancé ce journal, j’ai véritablement hâte de le lire.
    Merci à Actuabd.com pour l’article qui donne envie de se plonger dans la lecture du premier numéro de Tintin, c’est l’aventure qui d’après ce que va nous permettre de revenir rêver sur : Objectif Lune et On a marché sur la 🌕 en espérant qu’un jour l’homme y retournera
    BB de Bournezeau

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