Philippe Francq (« Largo Winch ») : « Je travaille pour le régal du lecteur »

20 septembre 2019 21 commentaires
  • À l’occasion de la publication de « Largo Winch : Introduction à la finance » par Olivier Bossard (Éditions Dupuis) qui sort en librairie ces jours-ci, et en attendant la publication du prochain album de la série régulière, le second volet des Voiles écarlates, à paraître le 15 novembre 2019, nous avons rencontré Philippe Francq chez lui afin de faire un tour d’horizon de sa carrière.
Philippe Francq (« Largo Winch ») : « Je travaille pour le régal du lecteur »
Largo Winch : Introduction à la finance par le professeur d’économie Olivier Bossard est paru le 6 septembre 2019 (Ed. Dupuis).

Le premier tome de Largo Winch est paru en 1990 : à partir de quel album la série a commencé à rencontrer du succès ?

Comment estimer qu’une série commence à avoir du succès ? À partir de combien d’albums vendus ? Ceci dit, j’étais un jeune dessinateur à l’époque, et un premier album tiré à 50 000 exemplaires, c’était pour moi déjà un succès. Il faut savoir que ce tirage a ensuite augmenté tous les ans de 25 000 exemplaires. Le second tome a donc été tiré à 75 000 exemplaires. Le troisième, on l’a vendu à 100 000 et ainsi de suite... Après, ça n’était plus des écarts de 25 000 mais des écarts de 50 000 exemplaires pour chaque nouveau tome ! On peut estimer qu’à partir des "couvertures jaunes", on tournait aux alentours des 350 000 exemplaires par nouvel album. Alors certes, il n’y avait pas Internet, ni les réseaux sociaux, comme aujourd’hui, mais je voyais bien quand même qu’il y avait bien un engouement du public à travers les rencontres en festival ou dans les articles des journaux. Je sentais que ça passionnait les gens et, en fait... ça me passionnait moi aussi !

C’est aussi un autre bon signe quand on travaille sur une série et que l’on constate que chaque nouveau scénario continue à être bien foutu. Tout est passionnant, tout est haletant. J’ai toujours été très-très heureux de travailler sur les histoires de Jean Van Hamme. Pour moi, un scénario où l’action est variée, où les choses avancent vite et où l’on ne s’ennuie pas, c’est un très bon signe pour la série. Et donc une fois dessinée, ça donne généralement une bonne histoire. Après, il est vrai qu’un scénario ne fait pas tout et qu’il y a des choses qui sont dans les mains du dessinateur. On commence par faire vivre les personnages dans les cases et ce n’est pas aussi facile que ça en a l’air. C’est un constat que je fais car, moi aussi, je lis beaucoup de bandes dessinées et souvent, je tombe sur des personnages qui n’existent pas, qui ont des têtes lambda, sans charisme et donc qui ne prennent pas vie sur le papier. Si un auteur comme Hermann, que j’admire, attache beaucoup d’importance au mouvement, il y a pour moi d’autres aspects du dessin tout aussi importants : le charisme des acteurs en est un, parmi de nombreux autres, et compte probablement autant qu’autre chose dans le succès d’une bande dessinée.

Le premier album de Largo Winch : L’Héritier - Par Jean Van Hamme et Francq.
Ed. Dupuis.

Il faut des caractéristiques propres aux héros. D’ailleurs à ce sujet, vous noterez que tous les héros de BD ont des cheveux rigolos ! (Rires) Ils sont toujours affublés d’une chevelure particulière. Souvent, rousse. Je crois qu’on pourrait s’amuser à faire un tour du monde de la bande dessinée et qu’on s’apercevrait que les cheveux des héros sont une des caractéristiques graphiques les plus utilisées (car la plus évidente) pour dissocier le héros des autres personnages. Même Largo a d’ailleurs volontairement un peu les cheveux en bataille, il n’est jamais très bien coiffé. En plus, pour des questions d’impression, on l’a toujours un peu imaginé blond mais en réalité, il a des cheveux bruns. Avec les problèmes d’imprimerie qu’on avait souvent à l’époque, la couleur brune était une couleur problématique et difficile à obtenir. Il y manquait toujours une pointe de bleu, de rouge ou un trop de jaune pour restituer le brun de la gouache de l’original. Dans les vieux albums, vous remarquerez que son brun est relativement blond ou vert. Heureusement, aujourd’hui avec le numérique, on n’a plus ce problème : ce que l’on voit à l’écran, on l’obtient à l’imprimerie.

© Ed. Dupuis - Francq - Jean Van Hamme - Eric Giacometti

Votre héros est bien campé, dessiné avec des attitudes qui font que ce n’est pas un personnage transparent...

Vous savez, les attitudes de Largo ou les mimiques qui lui sont attachées sont en réalité les miennes quand je prends la pose pour le camper. Pour dessiner un truc, je me mets devant un miroir et je vois un peu ce que ça donne. Et donc évidemment, ce sont souvent mes attitudes que l’on retrouve dans celles du héros, mais c’est pareil pour les autres personnages… (Rires). J’ai besoin de voir ce qui est élégant à dessiner et ce qui ne l’est pas. De plus, dans la bande dessinée, on travaille sur l’ellipse, c’est-à-dire que chaque blanc inter-iconique, le blanc qui sépare deux images va se charger d’une durée et d’une action qui n’aura pas été dessinée, mais qui sera dépendante de la nature de l’image précédente et de la suivante, ce qui fait que l’image de départ et l’image d’arrivée sont hyper-importantes. Le lecteur ne voit jamais que ce qu’on lui montre mais il imagine bien plus et tout ce qu’on ne lui montrera jamais entre les deux images. Du coup, chaque image que le lecteur regarde devient alors un résumé de tout ce qu’on doit nécessairement y trouver pour passer à la suivante. Contrairement à l’image de couverture, une vignette dans une planche est toujours un peu en déséquilibre. Une bonne image d’affiche ou de couverture est comme une image un peu éternelle, sans avant et sans après, dans un état d’équilibre parfait. Alors que pour une image de bande dessinée, il y a toujours un avant et un après. C’est donc toujours une image un peu en déséquilibre temporel qui va vous faire glisser vers la suivante, et ainsi de suite.

"Largo Winch T.4 : Business Blues"
© Ed. Dupuis - Francq - Jean Van Hamme
Jean Van Hamme
Photos : © Chloe_Vollmer-Lo / Dupuis

Sur 450 images (un album de BD contient en moyenne 450 cases), chacune d’elles est donc hyper-importante. Il faut que ce soient des images choisies, composées et travaillées. Si je dessine quelqu’un qui court, ce ne sera pas forcément très juste sur le plan anatomique mais en revanche, j’aurai choisi la bonne attitude qui résumera le plus la course ou le tempo d’un personnage qui court. Si je dois dessiner une personne déhanchée, j’en ferai souvent plusieurs esquisses, pour choisir finalement celle que j’estimerai être la plus expressive pour l’usage que j’en ai à faire. Cette méthode de travail s’est imposée avec le temps, album après album...Je m’en aperçois à l’occasion quand il m’arrive de rouvrir d’anciens albums où beaucoup d’images ne sont pas cadrées comme elles auraient dû l’être. Elles sont un peu bancales. Avec le temps, les planches deviennent un ensemble architecturé plus homogène Mais bon... il y a aussi trente ans de métier derrière !

En démarrant la série, vous saviez qu’il y avait eu de précédentes tentatives avec d’autres dessinateurs ?

Non, je l’ignorais totalement ! Je ne savais même pas que Van Hamme avait écrit des romans sous le nom de Largo Winch ! Pourtant j’avais lu « Histoire sans héros » dessiné par mon ami Dany où ‘on découvre justement dans ce bouquin une préface (ou une postface, je ne sais plus) qui est signée "Largo Winch"... Le nom-même ne m’avait pas marqué. J’ignorais ça totalement jusqu’à ce que je rencontre Van Hamme pour la première fois. J’ai seulement dit à Jean à ce moment-là que, le premier mis à part, je ne lirai pas les romans parce que je ne voulais pas être influencé par des spécificités amenées à disparaître lors de leur adaptation en scénario de BD. Il m’avait justement bien fait comprendre qu’il allait réécrire ses histoires et adapter tout ça pour la bande dessinée. Donc, je ne les ai volontairement lus qu’après coup, juste pour garder un œil totalement vierge sur ce nouvel univers. En roman, il y a toujours plus de descriptions que dans un scénario de BD qui ne contient que ce qu’il doit contenir. D’ailleurs, je me méfie toujours des scénaristes trop directifs qui obligent le dessinateur (d’une certaine manière) à entrer dans une image qu’ils auraient, eux, déjà construite. Ça coupe totalement l’imagination du dessinateur et du coup, il n’y a plus rien à apporter et donc aucun plaisir à dessiner. Il m’est arrivé de lire de telles « ordonnances » où tout y était minutieusement décrit par le menu. Quand Jean Van Hamme livrait une description, c’était juste une description : sans trop, ni trop peu ! C’est vrai qu’il traçait aussi au dos de ses pages de scénarios un découpage de sept images en moyenne. C’était très souvent trois cases en haut, deux au milieu et encore trois en bas. Ça variait peu.

Cela m’a aidé au début de notre collaboration. En effet, pour le premier album, comme j’étais jeune, je crois que j’ai respecté son découpage. Mais très vite, Je m’en suis détaché. Je sais pertinemment qu’une page ne va commencer réellement à se composer que quand j’aurai fini tous les croquis qui entreront dans cette page. Celles pour lesquelles un croquis préparatoire est superflu sont celles qui s’imposent déjà clairement à moi. Je commence donc toujours par dessiner les images pour lesquelles je n’ai aucune idée de cadrage ou d’attitude. Tant qu’elles ne seront pas matérialisées, ce sont justement ces dernières qui empêcheront la composition finale de la planche. C’est donc toujours par celles-là qu’il me faut commencer ! Après avoir réglé ces inconnues, la planche commencera seulement à s’organiser et ce n’est qu’alors que je déciderai de la grandeur de chaque image...

© Ed. Dupuis - Francq - Jean Van Hamme - Eric Giacometti

Réaliser la moindre planche vous prend par conséquent un temps fou…

Quand on commence une nouvelle planche le premier jour, après 12 heures vers la fin de la journée la feuille sera toujours blanche -blanche dans le sens que, mis à part les dialogues, rien n’a encore été tracé- les textes auront été écrits le matin (sur du papier calque pour éviter d’avoir à les gommer ou à les recommencer). À l’exception de l’encombrement des textes, je ne sais pas encore quelle grandeur vont avoir les images. En revanche, à la fin de cette première journée, il y aura plein de feuilles de croquis et d’esquisses. Le lendemain, une fois tous ces croquis réunis, je commence à me faire une idée précise de la grandeur que feront les images, je peux alors commencer à dessiner les personnages et les décors... Une page, c’est en moyenne, un jour pour la réfléchir, un jour pour installer les personnages et les décors, et enfin un jour de finition où là, je vais m’astreindre à dessiner correctement les visages pour lesquels jusqu’à ce stade, je n’aurai tracé que des ronds au crayon. J’installe alors aussi les mains, les armes ou tout ce qui demande un peu plus de travail et de minutie comme le détail des vêtements. La place des personnages dans une case n’est jamais innocente. Il y a tout un jeu de lignes de forces et de directions qui s’installe entre chacune des cases et c’est souvent le sens de narration qui va dicter la place et l’encombrement d’une vignette. Une page n’est jamais l’autre, du fait des contraintes du scénario. Donc, vous voyez que chaque planche a besoin d’une première journée de réflexion pour arriver à se construire. Certaines plus même que d’autres. Donc oui, ça prend du temps !

C’est pour ça que les lecteurs vont attendre un an, voire un an et demi... parfois même deux ans avant de pouvoir lire la suite d’une aventure. C’est vrai que tout ça ne se fait pas sur un coin de table... (Rires) En plus, la BD c’est vraiment une succession de couches : il y a un scénario, il y a un crayonné, ensuite il y a un encrage (où la planche encrée n’a plus rien à voir avec le crayonné…), et enfin la couleur ! La couleur va apporter une dimension très différente de l’impression que l’on en a au stade du dessin. Chaque petite couche a son importance mais il est vrai que le lecteur ne voit que le produit fini. Et je crois que c’est très bien comme ça, il n’a pas besoin d’en connaître toutes les étapes.

© Ed. Dupuis - Francq - Jean Van Hamme - Eric Giacometti

Le « style Largo » a depuis été largement copié mais, historiquement, les dessins de Largo étaient innovants à chaque nouvel album...

C’est que, je n’ai jamais oublié mes surprises d’antan quand je lisais un nouvel album d’Hermann ! Je connais bien le sentiment du lecteur qui tombe sur une page qu’il n’a jamais vue jusqu’alors et qui le prend aux tripes parce qu’il y a une belle scène d’action ou parce qu’il y a tout d’un coup une grande image... Ce sont des grands moments de bonheur pour un lecteur de BD et, évidemment, en tant que professionnel par la suite, j’ai toujours essayé de reproduire ça. Je suis content si cela peut faire le même effet aux lecteurs.

Tout dépend, en fait, de la façon dont on aborde les planches et comment on aborde le dessin. Je pourrais vous donner l’exemple d’un coloriste qui me disait ne pas comprendre pourquoi avec tel dessinateur, il n’arrivait pas à lui faire les mêmes couleurs que dans Largo. « - Je n’y arrive pas, me disait-il. Pourquoi ? » Je lui ai expliqué que c’était normal, que les équilibres dans la page n’étant pas pareils, la couleur ne pouvait pas être semblable.

© Ed. Dupuis - Francq - Jean Van Hamme - Eric Giacometti

Largo serait-il une sorte de résurgence à la fois de James Bond et de Bob Morane ?

Jean Van Hamme EST un amateur de James Bond !, et un amateur de la première heure même ! Un exemple pour s’en convaincre ? Largo est le prénom du méchant dans « Opération Tonnerre » de 1965. Autre indice du même ordre, Miss Pennywinkle fait quand même beaucoup penser à Miss Moneypenny… Cependant, dans Bond, il y a un côté « gadgets futuristes » totalement absent des Largo, qui lui, cadre plutôt dans une actualité existante, dans un monde plus réel ou moins fantasmé. Donc tout gadget ou objet qui n’existerait pas pour de vrai serait assez malvenu dans la série. Cela décrédibiliserait les scènes d’actions aux yeux de nos lecteurs. Pour rappel, Bond date de la Guerre froide. L’agent-secret, bardé de mini-appareils-photos, des trucs cachés dans les montres ou dans les semelles de ses chaussures… Largo, lui, n’a aucune raison d’avoir ces gadgets sur lui, ni même de rouler dans une voiture équipée d’ailes ou d’un moteur de fusée.

En réalité, les similitudes, se situent plus au niveau des détails utilisés : un univers de luxe, bien présent dans notre série de beaux hôtels ou de belles demeures, des avions d’affaire, des hélicos et… des filles ! Et aussi peut-être parce que de temps en temps, Largo est pris dans l’aventure en jean’s et baskets, mais qu’ensuite, on le retrouvera habillé en costume deux pièces ou en smoking. Je crois que ce n’est que ça en fait qui fait penser à James Bond. Vous remarquerez aussi que dans une aventure de Largo Winch (mis à part dans Chassé croisé et 20 secondes ), on n’est jamais plus de deux pages au même endroit. On passe très allègrement des États-Unis à l’autre bout de la planète, en Asie ou ailleurs. Ça aussi, c’est très "James Bond" !

Y a-t-il eu à une époque une sorte de concurrence entre XIII et Largo Winch ?

Ce qui est certain, c’est qu’en BD, il n’existe pas de concurrence entre séries. Chaque série fédère autour d’elle un certain nombre de lecteurs qui lui sont fidèles. Il arrive parfois qu’une certaine proportion de lecteurs de l’une lit aussi l’autre, pour mille raisons… La plupart du temps, parce qu’il s’agit du même scénariste... ou parce que le dessinateur a un style de dessin similaire.

Parfois les gens me disent, et c’est amusant : « - Ha ouiiii, vous dessinez aussi XIII » et je me retrouve à leur répondre que c’est bien le même scénariste mais que nous sommes deux dessinateurs différents. Je me souviens m’être dès ses débuts, passionné pour « XIII ». Enfin... jusqu’à un certain moment ! Jusqu’au moment où j’ai compris que ça tournait un peu en rond et que ça commençait à s’essouffler. C’est le drame de beaucoup de séries : à un moment elles s’alourdissent. Mais, il n’y a jamais eu de concurrence entre les deux personnages que sont XIII et Largo. Je dirais même que ce sont deux séries qui n’ont en réalité aucun point commun, mis à part le scénariste ! XIII est un personnage qui n’a pas d’identité et donc avec lequel on a du mal à entrer en sympathie. Dans XIII, la sympathie des lecteurs va plutôt vers les différents personnages secondaires. Pour moi, XIII n’a aucune existence. Pire, au bout d’un certain temps, il en a trop !

"XIII" et "Largo Winch", deux séries de Jean Van Hamme

Tout ça ne fonctionne pas du tout sur le même schéma que Largo qui lui, a UN passé, émouvant, que le lecteur découvre très vite dès le second tome (à travers différents flash-backs). Largo est un personnage qui a de l’épaisseur, il n’arrive pas de nulle part à la tête du groupe W. Encore aujourd’hui, on glisse de temps à autre un nouveau petit flashback de son passé. En plus de servir l’histoire, on donne alors un supplément d’information au lecteur. La série XIII avait été conçue au départ pour s’arrêter à la découverte du numéro un lié au complot. Pour Largo, il n’existe aucune limite fixée d’avance. Un jour, quand un autre dessinateur reprendra la série (en espérant qu’il ne s’écoulera pas vingt ans entre ma mort et cette reprise), il pourra continuer à animer cet univers tout en restant contemporain du monde dans lequel il vivra. Le seul problème qu’il aura à gérer, ce sont les quelques aberrations temporelles qui année après année vont s’accentuer. Dès les premiers albums, on évoque déjà des événements historiques. Par exemple quand on reprend la dynastie des Winch (avec le petit récapitulatif que le lecteur dans les premières pages de Mer noire, au travers du récit de Nerio), très vite on se retrouve avec un problème de génération : Largo devrait déjà avoir le double de son âge, on a là, presqu’une génération manquante ! (Rires) Miss Pennywinkle devrait, elle aussi, avoir dépassé allègrement les 90 ans quand elle évoque son passé dans l’album Chassé croisé, et le film Autant en emporte le vent qu’elle va voir en galante compagnie : ce film est sorti en 1939 aux États-Unis (et en Europe, après la Seconde Guerre mondiale). Même dans un ciné-club au cours des années soixante, elle aurait dépassé au moins deux fois l’âge de la retraite. On se retrouve donc avec des paradoxes temporels, mais rien de grave ! Le lecteur replacera tout ça dans un contexte historique comme il le fait en lisant Tintin au Congo ou Tintin au pays des Soviets. (Rires)

Miss Pennywinkle
© Ed. Dupuis - Francq - Jean Van Hamme

Il se dit que vous "vivez" avec votre héros, comme s’il existait pour de vrai avec vous…

…Et que je travaille avec un entonnoir sur la tête ? C’est moi qui ai fait ce constat il y a longtemps, mais pas dans le sens où vous semblez l’entendre. Comprenez que scénariste et dessinateur sont des métiers foncièrement différents. On n’a déjà pas le même rapport au temps. Un album occupera le dessinateur toute une année durant ainsi que l’année suivante et la suivante de la suivante... sans interruption. Le système de la série est ainsi fait. Il est donc clair que le dessinateur vit constamment, année après année, avec le même personnage. Un scénariste, en revanche, travaille trois ou quatre mois sur un personnage puis passe à une autre série... Il y a donc un roulement dans sa vie professionnelle.

Pour en revenir à la problématique du héros, heureusement que dans cette série tous les personnages m’intéressent. Le héros, bien sûr, mais plus encore les personnages secondaires. Car, au final, ce sont ces derniers qui donnent une véritable existence au personnage principal. Je considère que je travaille sur un tout, je ne travaille pas juste sur un seul personnage qui serait le héros, mais sur un ensemble, pour une histoire, dont le héros est une composante au même titre que les autres protagonistes.

Est-ce que le secret de la réussite de Largo ne tient pas justement aux jolies femmes et à ce chassé-croisé avec les personnages secondaires ?

Peut-être. Mais la profusion et avant tout l’apanage des vieilles séries. Ceci dit, on en tue aussi beaucoup ! (Rires). Concernant tous ces nombreux personnages secondaires, on me dit souvent justement « - Mais vous ne dessinez que des jolies femmes ! ». Oui c’est vrai, elles sont probablement jolies... mais elles ont surtout chacune un caractère propre très différent ! Je pense à Cathy Blackman et Marilyn : ce ne sont pas le même genre de femme. Face à une même situation, elles réagiront très différemment... Marylin, très délurée mais pas très instruite, fera une bonne compagne de jeux avec un type comme Simon... Alors qu’à aucun moment on n’imagine Cathy Blackman en virée nocturne en compagnie de notre ex-cambrioleur préféré. Chacune de ces femmes a une psychologie propre qui offre un large éventail, si l’on considère Silky, Pennywinkle, Domenica, Marilyn, Charity, Saïdée, Ksenia, Malunaï, etc.

Il faut aussi avoir à l’esprit que la forme et le physique dont je vais « affubler » un nouveau personnage influencera le scénariste dans son envie de le réutiliser dans une future histoire. Il y a donc comme une synergie qui se met en place quand le dessinateur s’empare d’un personnage décrit par le scénariste pour lui donner corps. Un personnage secondaire raté ne donnera pas forcément envie au scénariste déçu de le remettre en scène dans le tome suivant. En BD, et surtout dans une série qui s’étale sur de nombreuses années, on est forcément tenté de réemployer un personnage existant (surtout quand il a été réussi). Inventer un nouveau personnage demande un "planting" adapté. Par exemple lorsque Silky arrive au service de Largo, Jean l’a mise en place dans une petite séquence d’action taillée à sa mesure pour pouvoir s’en servir très vite. On découvre en deux pages qu’elle sait se battre, qu’elle roule en moto et qu’elle pilote des avions… On voit bien que chaque nouveau personnage a besoin d’une installation particulière pour pouvoir exister dans une histoire. Si on ne fait pas ça, le personnage secondaire va mettre plusieurs albums pour arriver à s’installer tout seul.

© Ed. Dupuis - Francq - Jean Van Hamme - Eric Giacometti

Une mise en place, comme le vocable le suggère, prend de la place… Vous imaginez qu’il est parfois bien pratique de réutiliser un personnage existant que l’on n’aura pas besoin d’installer car souvent, il aura continué d’exister dans la tête des lecteurs, et ce malgré parfois une absence de plusieurs années… C’est magique, un personnage qui ressurgit : il va se remettre instantanément à respirer et reprendre le cours de sa vie dès la toute première nouvelle image. Dans ces cas-là, c’est pour moi aussi l’occasion de reprendre le dessin d’un personnage ancien que je vais devoir actualiser et adapter parce qu’avec le temps mon trait a changé : il est devenu plus incisif, plus juste et mieux construit. Un peu mièvres à leurs débuts, ces personnages sont souvent mieux compris avec le recul... Cela s’est souvent produit pour Miss Pennywinkle. C’est d’ailleurs un des personnages qui a le plus évolué depuis le premier tome. Cochrane aussi, tiens !

En plus, pour nous auteurs, c’est toujours amusant de ressortir un ancien personnage que le lecteur aura cru totalement abandonné, comme Charity ou la Suissesse Christelle, le premier grand amour de Largo... Ce sont d’ailleurs des choses de la vie, ça arrive fréquemment de revoir quelqu’un que l’on a connu à quinze ou seize ans… En règle générale, tout ce qui fait partie de la vie me plaît. Ça donne un petit côté réel à la série.

© Ed. Dupuis - Francq - Jean Van Hamme - Eric Giacometti

Vous adorez dessiner les femmes ou vous adorez les femmes ?

Je ne fais pas de différence. Un personnage est un personnage. Masculin ou féminin, la problématique est la même. Mais il est vrai que dessiner les femmes jolies ne me coûte pas plus cher... Je tiens cependant à préciser que chaque création de personnage, qu’il ait un rôle de méchant ou pas, est toujours accompagné d’une grande tendresse (sourire), parce qu’à la manière d’un acteur, je suis obligé de me glisser dans sa peau pour le faire jouer.

Je suis probablement un peu esthète, on ne se refait pas finalement. Je retrouve ça aussi chez d’autres dessinateurs, Dany en fait partie, Hermann moins... mais parce que son truc à lui c’est de traduire la bassesse et la réalité du monde ! Alors que moi, je travestis le réel, je ne peux pas m’empêcher de l’embellir car la vérité du monde m’est insupportable. Quand on lit une BD, on s’installe pour un moment de détente l’espace d’une heure pour s’évader de son quotidien. J’aime donc aider le lecteur à s’extraire de ce monde en lui en servant une image édulcorée.... Dans ce sens, on ne peut pas me qualifier de dessinateur réaliste.

Est-ce qu’il y a des personnages secondaires que vous préférez à d’autres ? Vous n’aimez pas trop Charity, n’est-pas ?

Mon avis importe peu. Je me mets au service d’une histoire et les personnages servent cette histoire. Charity est une fille qui a des exigences incompatibles avec la vie en bâton de chaise de Largo. Elle tombe amoureuse d’un aventurier et aurait aimé le fixer à ses côtés pour le restant de sa vie. C’est juste elle qui s’est trompée de bonhomme… Domenica est plus intéressante parce que c’est un personnage plus complexe, moins classique. Artiste, elle a un côté ambivalent puisqu’elle aime les femmes autant que les hommes. Plus libérée, elle est moins morale. Mais oui, dans le lot de mes personnages préférés, je mettrais Domenica dans le peloton de tête en compagnie de Freddy Kaplan... et de Simon ! Simon est un personnage très attachant et je trouve dommage qu’il n’y soit pas plus présent dans certains albums, mais c’est l’histoire qui veut ça. Dans une histoire avec un timing digne d’une horlogerie suisse, un personnage comme Simon est toujours le bienvenu. Il amène toujours un peu de légèreté dans des moments où on pourrait avoir l’impression qu’il n’y a que l’histoire qui compte. Ces petits moments d’évasion avec Simon sont toujours très récréatifs. Avec Freddy, Simon et Largo, on compose un trio masculin très différent et complémentaire. J’irai même jusqu’à penser que Freddy a plus de charme que Simon et Largo réunis. Bon, ce n’est que mon point de vue mais il semblerait que ce soit aussi celui de certaines femmes… Pour certaines lectrices, sa grande cicatrice le rendrait particulièrement attachant.

Quelle est le diptyque le moins bon ? Celui sur les snuff movies n’est-il pas un thème trop dur qui dénature la série ?

C’était aussi mon sentiment en lisant le scénario mais bon, comment dire..., c’est vrai que c’est un thème que j’aurais aimé ne pas aborder. Il y avait une composante « cinéma » importante dans cette histoire mais on aurait pu en effet s’en tenir au cinéma porno sans tremper jusque dans la fange des snuff movies... J’ai essayé de faire avec les moyens du bord pour essayer de le rendre le plus "soft" possible mais vous savez... Au final, la scène surtout détestée est celle des rats ! Alors vous voyez, c’est très relatif dans le sens où ce qui peut choquer certains ne dérange pas d’autres… (Rires)

Je me dis souvent que je vais pouvoir m’en sortir par une pirouette de cadrage. Par exemple dans une scène de torture en évitant le détail anatomique du supplice. Comme pour une scène d’amour physique finalement, c’est toujours plus intéressant d’en voir moins que trop, sinon le lecteur se retrouve avec une réalité qu’il n’avait peut-être pas envie de voir… La force d’une image, c’est qu’elle est capable de suggérer beaucoup de choses et de faire rêver avec très peu de moyens, comme elle est susceptible de choquer gravement si on dépasse un certain seuil. On prend le risque de casser un rêve. Le lecteur, alors, retombe les deux pieds sur terre et l’image d’un personnage qu’il pouvait avoir en haute estime risque de se briser sans aucune rédemption possible. En dessin, il vaut donc toujours mieux suggérer que de trop en montrer ou d’être trop explicite.

Le diptyque sur la Forteresse de Makiling a un côté... "Rambo". Avez-vous reçu des critiques ?

Vous savez, quand on travaille sur une série comme Largo, le lectorat est divisé. On a d’un côté tout un panel de personnes qui ont fait HEC, des avocats, des banquiers, des traders, des assureurs, des étudiants, etc. qui lisent « Largo Winch » pour le côté financier des histoires, et de l’autre côté, on a tous les autres lecteurs qui ne sont pas spécialement branchés "finance"... mais qui aiment bien une bonne histoire d’aventure. L’acrobatie avec Largo, consiste à alterner des histoires où l’on ne déplaît ni à l’un, ni à l’autre.

Et c’est vrai que sur tous les albums de la série, le diptyque « La Forteresse de Makiling / L’Heure du Tigre  » est la moins financière... Mais il y a une raison à cela : Jean a commencé l’adaptation des romans par le premier, « L’héritier  », puis il a ensuite adapté le dernier de ses romans : « Business Blues ». Mais entre ces deux titres, il y avait une série d’histoires davantage dans le registre de l’aventure que dans celui de la finance. Dans son adaptation en BD, Jean a préféré installer une bonne fois pour toutes le côté business et ce monde d’affaires qui entoure Largo. Tout un monde à installer avec des éléments comme le building, le big board, les présidents... Ceci afin de ne plus trop avoir à y revenir ensuite, ou alors de façon occasionnelle ! Une manière de libérer le héros des contingences bassement matérielles pour le rendre à tout instant libre de voyager ou de vivre des aventures à l’autre bout du monde. Et c’est pour ça que les tomes 7/8 et 9/10 ne viennent qu’après les 6 premiers très financiers. Et effectivement, avec le recul, le cycle dont je suis le moins satisfait est cette aventure en Birmanie. À l’époque je restaurais notre maison (celle dans laquelle on se trouve actuellement). Je bouclais l’album en six mois pour ensuite passer les six autres mois de l’année sur le chantier. Je regrette de n’avoir pas pu passer plus de temps sur cette histoire. Les décors naturels se dessinent plus rapidement et plus facilement que des images urbaines soumises aux règles implacables de la perspective.

© Ed. Dupuis - Francq - Jean Van Hamme

Combien de temps avez-mis pour dessiner une planche hallucinante comme celles de Hong Kong dans le tome 16 ?

Oooh, j’ai dessiné pire ! Dans « Mer noire », quand Largo fait la présentation du nouveau building à Chicago, il y a une seule image dans la page mais là, c’est une image qui prend du temps. Dessiner des petits buildings comme dans « La Voie et la vertu », oui c’est fastidieux. Mais dessiner des grands buildings à une autre échelle où tout doit bien être représenté, et ce pour la moindre fenêtre, j’aime autant vous dire que là, le travail est très-très différent. Même à la couleur c’est un problème ! Rien ne me fait peur quand je dois représenter de telles vues mais c’est vrai que c’est un exercice pénible dans le sens où je sais par avance que j’en ai pour une semaine où je ne ferai que des petits carrés et des rectangles sans voir le travail avancer. Bref, rien de passionnant.

Mais j’estime que, de temps en temps, le jeu en vaut la chandelle parce que le lecteur va se régaler. Et moi je travaille quand même pour le régal du lecteur ! Après, c’est vrai qu’une fois que j’ai fini ce genre de planche, outre le régal du lecteur, je suis également content de l’avoir faite. Je suis content de me surprendre moi-même parce qu’à force de dessiner toujours les mêmes trucs, on peut finir par se fatiguer. Et donc sur des cas comme ça, on se dit « - Allez, c’est l’occasion de faire quelque chose que je n’ai encore jamais fait ! ». Il faut savoir aussi que ce genre de dessin ne consiste jamais à recopier une photo (même si on se sert d’énormément de photos) : il y a un travail d’interprétation parce que toutes les photos ne sont pas nettes et parce les perspectives d’une photo ne sont pas bonnes à recopier.

© Ed. Dupuis - Francq - Jean Van Hamme

À ce sujet, je rigole toujours quand je dois dessiner une foule dans la rue car très vite (si je me base sur une photo de foule), je me rends compte qu’il n’y a qu’un seul personnage que je peux reprendre. Tout le reste ce ne sont que des bouts de bras, des bouts de jambes dont on ne sait pas à qui ils appartiennent, une tête qu’on ne voit qu’à moitié... ou même des choses en dessous qu’on ne comprend pas ! Et donc du coup, il me faut recomposer le dessin de la foule de A à Z. Chaque personnage de la foule doit être dessiné dans son entièreté et placé dans la foule. Il y a un endroit où le placer et un endroit où il n’ira pas. Donc quand on voit des images de foules dans mes albums de Largo, c’est vraiment dessiné, personnage après personnage et ce n’est pas repris très simplement d’une photo. Je n’ai jamais trouvé aucune photo avec des personnages qui puissent me servir à décalquer ou à recopier telle quelle. Cela n’existe pas ! Et celui qui pourrait croire en regardant mes planches que ça a l’air facile, autant qu’il lise autre chose. (Rires) Mais vous savez, parmi les lecteurs que je rencontre en dédicaces, je n’ai jamais en face de moi que des gens heureux. Et c’est pour ça que je pense faire un des plus beaux métiers du monde. En général, le discours c’est souvent « - Continuez à nous faire rêver ! ». Je n’entends pas de reproches.

Vous avez refait les couvertures et vous continuez à les faire de qualité moindre.

Vous me voyez désolé de donner cette impression. Une couverture est un long travail pour qu’un équilibre entre le dessin et le titre puisse s’installer. Un réglage bien plus grand qu’une case d’album. Tendre vers la simplicité est moins facile qu’il n’y paraît…

Largo a aussi connu un moment de censure à l’occasion d’un baiser entre deux filles ?

« Le Figaro » avait censuré une demi-planche lors de la prépublication de Voir Venise… Il y a eu pire en terme de censure dans Golden Gate, par deux journaux flamands un peu positionnés à droite, dans une scène de c... assez soft entre Cochrane et trois filles qui le saoulent au champagne et où Simon prend des photos de leurs ébats. C’était beaucoup plus drôle parce que, bien qu’ayant soigneusement caviardé le dessin (toute l’image était noircie), ils en avaient conservé le texte !

Vous avez glissé des couvertures ou planches de Largo Winch dans votre série. Même un clin d’œil à Théodore Poussin ou des références à Tintin

Oui, Théodore Poussin de mon ami Frank le Gall  ! Ça fait longtemps que je ne l’ai plus vu mais dans une de ses histoires (je ne me souviens plus du nom de l’album), il avait baptisé un des bateaux à quai « Largo Winch ». Et j’avais alors pris l’engagement de cacher à mon tour Théodore dans une montagne, un "private joke" en quelque sorte. Sauf qu’au lieu d’en mettre un, j’en ai caché trois ! Oui, il y a plein de choses cachées dans mes planches parce qu’ il faut bien s’amuser un peu… (Rires) Je les ai pour la plupart toutes oubliées aujourd’hui, mais il y a au moins un truc caché par album. Sinon, d’une manière plus générale, je fais très souvent références à Hergé comme par exemple dans Les 3 yeux des gardiens du Tao ou dans le dernier album L’Étoile du Matin. Vers les pages 15 ou 16, il y a une statue ressemblant curieusement au fétiche de L’Oreille cassée !

© Ed. Dupuis - Francq - Jean Van Hamme

Vous êtes vous-même un amateur de Tintin ou de BD plus globalement ?

Jeune, mon père avait la collection Tintin, collection qui s’arrêtait à Objectif Lune en 1961 quand je suis né. Je crois qu’il a cessé de lire de la BD après s’être marié quand il a commencé à travailler. À trois ou quatre ans, je ne savais pas encore lire mais je dévorais déjà les Tintin, au propre comme au figuré. Un jour, ma mère m’a découvert avec Tintin au Congo ouvert, des ciseaux à la main ! Je m’étais appliqué à découper toutes les vignettes de l’album où figuraient des animaux : girafes, crocodiles, éléphants... tout ! Or ce bouquin n’existait déjà plus à l’époque, c’était une des premières éditions ! Il a fallu attendre près de vingt ans pour le retrouver en librairie. Il était devenu introuvable en Belgique parce qu’après la décolonisation, Casterman avait décidé de ne plus éditer l’album.

Parallèlement, mon père possédait également les recueils du Journal de Tintin, de 1951 à 1956, six années reliées en six volumes que je feuilletais très souvent. J’y avais découvert toutes les BD du moment. C’étaient les débuts de Tibet et de bien d’autres ainsi que la prépublication d’On a marché sur la Lune. Cet album, qui ne faisait donc pas partie de la collection de mon père, m’avait été offert que plus tardivement. J’ai donc découvert la fin des aventures de Tintin dans les années 1970 je pense. Ça, c’est pour la partie Tintin mais vers l’âge de douze ans, on m’a aussi offert un Spirou. Pas le meilleur de la série, mais ça m’a donné l’envie de découvrir le reste, puis tout l’univers des éditions Dupuis, grâce aux deux dernières pages dans chaque album reprenant la liste de leurs séries et des titres disponibles. C’est aussi milieu des années 1970 que je me suis mis à acheter toutes les semaines, le Journal de Tintin et l’hebdomadaire Spirou. Moi, j’étais les deux !

Et puis, un jour, j’ai découvert Hermann ! Je devais avoir seize ans. Ce fût une révélation. À ce jour, et je suis « entré » en BD « réaliste ». Jusque-là, je ne connaissais que l’humoristique ou le semi-réaliste, mais en lisant les premiers Bernard Prince, je me suis dit « - Ça c’est vraiment le truc que je veux faire ! ». Cela n’avait rien à voir avec Tintin, ce n’était plus du Spirou, c’est de la BD réaliste ! Je parle souvent d’Hermann car c’est quand même lui que j’ai le plus copié... (Rires) Mais il y en a beaucoup d’autres à qui je dois des influences. Et d’autres encore que je n’ai jamais copié mais que j’adore, comme Cosey, parce que son travail est un ensemble d’une grande homogénéité somme toute assez rare en BD. Chez lui, il n’y a pas de différence de traitement entre les personnages et les décors. C’est très rare. Souvent un dessinateur sera plus habile ou à l’aise avec les personnages et moins dans les décors (Gotlib), ou l’inverse. Chez Cosey, il y a une osmose entre les deux et la couleur vient compléter tout ça.

© Ed. Dupuis - Francq - Eric Giacometti

La série s’allonge, pourquoi continuer Largo Winch plutôt que d’exploiter un personnage secondaire sur le modèle de XIII Mystery ?

Là, c’est moi qui pose la question : quel est l’intérêt ? Quand on a créé un univers pendant trente ans, album après album, toute cette galerie de personnages qu’on vient d’évoquer aujourd’hui pendant notre interview constituent un monde en soi ! Si on se lance dans des spin-off avec les personnages secondaires, c’est qu’on a un gros problème de scénario. C’est qu’on a exploité tous les ressorts du personnage principal et qu’on ne voit plus ce qu’on pourrait raconter de plus sur lui. C’est aussi probablement qu’on se sent plus libre avec un personnage secondaire de la série. Puisqu’il existe moins, on va le faire exister à travers une histoire où les possibilités de narration seront plus nombreuses ou différentes, qu’avec un héros fatigué et statufié par le poids des années. Je comprends ça.

Dès la naissance de XIII, il était écrit que la série s’arrêterait un jour. Les auteurs, ayant tout raconté, étaient contents de passer à autre chose sauf que... c’est mal connaître les éditeurs ! Sentant arriver la fin de la saga, comme la cigale de la fable, il craint de se retrouver démuni. Pour un éditeur, l’arrêt d’une série qui marche est toujours dommageable. Cela signifie avant tout une perte de rentrées sur 500 000 exemplaires par an. Les succès n’étant pas reproductibles à l’envi, lorsqu’une série marche, il est normal qu’on veuille la faire durer… XIII Mystery fut surtout une idée d’éditeur. Avec le recul, on a constaté que le lectorat de XIII, c’est scindé en deux parties : une moitié restant fidèle à la saga d’origine et la seconde s’étant prise de passion pour la branche dérivée.

Philippe Francq en train de crayonner les prochaines planches de Largo Winch
photo : DR. © Dupuis

Enfin, personne ne m’a demandé de réaliser un XIII Mystery ! Sans doute parce que dans le milieu, plus personne n’ignore que je me consacre exclusivement à Largo. J’aime ces rendez-vous réguliers avec les lecteurs, sachant qu’une nouveauté, tous les an et demi, est suffisamment espacé pour eux. Un One Shot entre deux Largo mécontenterait forcément mon éditeur et les lecteurs trouveraient le temps encore plus long... et ceci, juste pour une escapade ? D’autant que je n’en n’éprouve aucune nécessité. Si je travaillais sur une célèbre série à dessiner des circuits automobiles à longueur d’années, un peu d’air me ferait très certainement du bien (Je n’ai rien contre Michel Vaillant, c’est juste un exemple emblématique d’une série de genre). Mais avec Largo, il n’y a pas deux albums qui se ressemblent. Chaque nouvelle histoire aborde un monde nouveau, c’est une véritable bouffée d’air tous les trois ans

Séance de travail entre Philippe Francq et Eric Giacometti
photo DR - © Dupuis

N’être associé qu’à un seul héros de BD ne vous pose pas de problème ?

Non, moi ça m’est égal, j’aime bien même. Je pourrais mourir en n’ayant dessiné que Largo toute ma vie. Il y en a eu d’autres avant moi qui ont connu le même sort : Morris et Lucky Luke  ! Si j’étais un dessinateur humoristique refoulé, j’aurais peut-être encore pu éprouver le besoin d’exploiter une autre facette de mon talent. Mais ce n’est pas le cas. Et puis, aujourd’hui, en narration, on est entrés dans une nouvelle ère : celle de l’antihéros qui meurt comme les autres. On le voit dans toutes les séries TV. On n’hésite plus à liquider les personnages qu’on a aimé et à les remplacer par d’autres. Alors, je suis assez heureux de pouvoir continuer à travailler sur une série classique que les gens continuent à plébisciter. Ça n’arrive pas si souvent, vous remarquerez ! Pour l’instant Largo Winch a encore de l’avenir et j’y prends toujours autant de plaisir.

Le nouveau scénariste avec qui je travaille aujourd’hui a très bien relancé la machine dans le sens où le Groupe W doit aujourd’hui faire face à un nouveau monde économique qui a beaucoup changé depuis les années 1990. Notamment sur la nouvelle économie liée au Net, précédemment absente dans les problématiques du Groupe W. Aujourd’hui on est en plein là-dedans ! Éric Giacometti a plein d’idées et je pense qu’il relève parfaitement le défi.

Propos recueillis par Jean-Sébastien Chabannes

Voir en ligne : http://pabd.free.fr/ACTUABD.HTM

(par Jean-Sébastien CHABANNES)

Cet article reste la propriété de son auteur et ne peut être reproduit sans son autorisation.

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© Ed. Dupuis - Francq - Jean Van Hamme - Eric Giacometti

Photos : © Chloe_Vollmer-Lo / Dupuis

 
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21 Messages :
  • Le régal ? Avec le niveau d’un vendeur de Kebab...

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  • "Un premier album tiré à 50 000 exemplaires c’était déjà pour moi un succès" 😁

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  • Désolé pour les grincheux, mais moi je me réjouis de la sortie du prochain tome de Largo Winch au mois de novembre. Merci pour votre travail passionnant au fil de ces années, Philippe Francq !

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    • Répondu par Eric B. le 18 septembre à  22:45 :

      J’hallucine du commentaire de ce M. Laurent Colonnier (???)

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      • Répondu par Stéph le 23 septembre à  17:38 :

        Cet homme est un dessinateur frustré, ne faites pas attention à ses commentaires.

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        • Répondu par Laurent Colonnier le 28 septembre à  08:44 :

          Tu me connais bien mal mon gars : Scénariste frustré oui, dessinateur frustré, pas le moins du monde.

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  • Trop bonne interview Papa, j’ai pas tout lu parce que c’est trop long mais ça m’a donné envie de lire la suite de Largo Winch ; )

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  • Magnifique interview. J’ai pris autant de plaisir à la lire que de lire un "Largo Winch". On en apprend beaucoup sur le travail.
    J’ai tous les albums. J’ai commencé à la sortie du troisième titre. J’aime les deux aspects de la série (le côté "finances" et le côté "actions").
    Des histoires bien ficelées pleines de rebondissements inattendus. La série ne s’essouffle pas malgré le nombre d’albums.
    Le dessin est splendide. On en a pour son argent. Les planches sont très détaillées. Philippe Francq excelle sur tous les tableaux : architecture, avions, bagnoles, motos, bateaux, décors somptueux, anatomies et sur ce dernier point j’approuve à 100 % le choix du casting !
    Le découpage, les plans et même les couleurs comme expliqués dans l’interview. C’est un travail d’orfèvre, de maître de la BD.
    Elle est au top de la BD réaliste.

    Encore bravo pour cette belle interview et merci à Philippe Francq de continuer sa série qui nous fait tant rêver.
    Vivement le prochain album !

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    • Répondu par JSC le 19 septembre à  20:46 :

      Voilà un commentaire qui fait plaisir à lire, merci à ce David.

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  • Voila encore une superbe interview ,vraiment un plaisir de rentrer dans les coulisses de notre LARGO ,beaucoup beaucoup de choses très interessantes ,MERCI

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  • Vous auriez pu lui demander ce qui explique sa fascination pour les femmes anorexiques. Cela serait interessant de le savoir.

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    • Répondu par JSC le 22 septembre à  09:37 :

      C’est une très bonne remarque. Je note la question pour une éventuelle prochaine interview.

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      • Répondu par Henry le 22 septembre à  16:25 :

        Si vous voulez, je peux vous aider a preparer les questions. Histoire d’avoir une interview moins plan-plan que celle-ci.

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        • Répondu par JSC le 22 septembre à  21:43 :

          Les questions sont choisies pour amener l’auteur à développer ses propos et surtout éviter les réponses courtes, genre "Oui / Non". Mais ok, je serais curieux de lire vos questions : envoyez-les SVP via l’email de contact de la rédaction (tout en bas du site). Ils me feront suivre si vous leur donnez mon nom. Pensez à joindre vos coordonnées aussi...

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        • Répondu par Stéph le 23 septembre à  17:49 :

          Cette interview est tout sauf plan-plan. Cela fait deux fois que je la relis dans son intégralité, et j’y apprends à chaque lecture de nouvelles choses.
          Quand J-S Chabannes dit : "Vous avez refait les couvertures et vous continuez à les faire de qualité moindre" , il est loin d’être complaisant.
          Je ne m’étais d’ailleurs pas rendu compte qu’il existait de nouvelles couvertures des premiers albums. Je viens de les regarder sur le site de Dupuis. Effectivement, certaines images de couverture ont été allégées, c’est dommage.
          D’autres couvertures qui m’ont déçu sont celles des éditions récentes sous forme de diptyques, car elles reprennent en couverture des cases extraites des albums. Et comme le dit si bien P. Francq dans l’entretien, le rôle de ces images est complètement différent.
          Ah oui, décidément une très bonne interview, même si on en voudrait toujours plus !

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  • C’est une très belle interview que vous avez menée Jean Sébastien.

    J’ai bien aimé que celle-ci aborde des questions techniques relatives au métier de dessinateur.

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