Éric Giacometti (Largo Winch) : "J’ai envie d’introduire de nouveaux personnages forts dans Largo Winch"

  • La publication d'un nouvel album de "Largo Winch" est toujours un événement. Et la reprise du scénario de la série par l'ex-journaliste Éric Giacometti (auteur des romans policier "Antoine Marcas"), après l'abandon de Jean Van Hamme, n'a pas émoussé l'engouement du public car ce nouvel album bénéficie d'un tirage de 350.000 exemplaires. Avec ses plus de 11 millions d'albums vendus en langue française, "le milliardaire en blue jeans" devenu "le milliardaire humaniste" demeure l'un des héros-phares de la BD franco-belge. L'achat de cette série éminemment moderne constitue aussi une belle idée de cadeau en cette période de fêtes de fin d'année. Pour Philippe Francq, "Largo Winch" n'est pas sa seule actualité en ce mois de novembre puisque les éditions Dargaud rééditent une de ses premières BD, "Des Villes et des femmes" scénarisée par Bob de Groot, sous forme d'une intégrale. Enfin, rappelons que son exposition "Largo Winch, 30 ans déjà !" est encore visible jusqu'au 4 décembre chez Huberty & Breyne à Bruxelles, de même que l'exposition "Largo Winch, aventurier de l'économie" à Citéco à Paris jusqu'au 31 décembre, gratuite ces jours-ci.

Éric Giacometti, c’est le 3e album de Largo Winch que vous écrivez. Aujourd’hui, êtes-vous complètement à l’aise avec cette série créée par Jean Van Hamme, avez-vous pris vos marques ?

Éric Giacometti : Quand on reprend un personnage comme Largo Winch, ce n’est jamais simple car il y a toujours de la pression. Une pression que l’on se met soi-même et la pression de ne pas décevoir les lecteurs. Donc oui, on attend toujours la réaction des lecteurs lorsqu’un nouvel album paraît. En revanche, chaque histoire que j’écris est avant tout une histoire que j’aimerais lire. Ce qui signifie que c’est le lecteur en moi qui s’exprime lors de l’écriture d’un Largo Winch. Et cela me facilite les choses car je ne suis pas Jean Van Hamme, je dois donc raisonner autrement afin de proposer une histoire plaisante et conforme à l’univers tout en m’appuyant sur mes qualités.

Le titre de ce nouvel album est poétique et nous ne nous attendions pas à ce qu’il évoque l’univers de la conquête spatiale. Comment en avez-vous eu l’idée ?

EG : Philippe voulait aller dans l’espace depuis longtemps avec Largo Winch et il se trouve que j’ai baigné dans cet univers durant toute ma jeunesse car ma mère travaillait au Centre Nationale d’Études Spatiales de Toulouse, où se concevait la fusée Ariane. Et Philippe m’a expliqué le début de l’histoire : il souhaite que Largo se réveille dans une navette dans l’espace et se demande ce qu’il lui arrive.

Éric Giacometti (Largo Winch) : "J'ai envie d'introduire de nouveaux personnages forts dans Largo Winch"
Largo Winch T. 23 - La Frontière de la Nuit
Philippe Francq et Éric Giacometti © Dupuis

Les dialogues, vous les écrivez seul ou sont-ils nés d’un échange avec Philippe Francq ?

EG : Non, je travaille seul les dialogues mais cela n’empêche pas que Philippe Francq en modifie certains lorsqu’il les trouvent un peu faibles. Si vous voulez, le concept de base est que nous travaillons comme si Largo Winch était un film ou une série TV. Vous avez d’un côté le scénariste et de l’autre le réalisateur. Une fois que le scénario est écrit, le réalisateur s’en empare pour le mettre à sa sauce. Je pense que c’est un processus créatif différent de celui de Van Hamme qui livre des scénarios clé en main à ses dessinateurs. Je pense que notre mode de fonctionnement a quelques avantages pour le dessinateur. Par exemple dans cet épisode, il y a une scène où Simon Ovronnaz drague une militante féministe. Et bien dans cette scène il y a un cochon et Philippe met en scène cet animal, ce qui n’était pas prévu par le scénario. Cela peut paraître anecdotique mais ce cochon va introduire le gag de cette séquence. Moi je n’y avais pas pensé mais si Philippe n’avait pas repris cette scène, on n’aurait pas eu ce résultat. Et puis, Philippe a un savoir-faire que je n’ai pas car il a une longue expérience couronnée de succès dans la BD.

Chaque histoire de Largo Winch se centre sur une compétence de l’une des divisions du Groupe W. Et cela nous donne l’occasion de faire connaissance avec chacun des présidents. Mais il y a deux présidentes que l’on n’a pas encore eu le loisir de découvrir : Lucie Carmichaël la présidente de la Winchair et Alicia del Ferril la dirigeante de la division Hôtels. Ces deux personnages ont été introduit dans le tome 7 La Forteresse de Makiling en 1996... Avez-vous prévu d’utiliser ces personnages à l’avenir ?

EG : Alors là, je ne sais pas, pour être honnête avec vous. Vous l’avez bien expliqué, pour mettre en scène un des présidents du Groupe Winch, il faut s’intéresser à sa division. Mais la Winchair est une petite compagnie d’aviation et elle a déjà été traitée dans le cycle “H/Dutch Connection”, idem pour la division Hotels dans la même histoire. Actuellement, je ne vois pas comment je pourrais aborder ces deux secteurs, mais je n’exclus pas de le faire à l’avenir, si j’ai l’idée d’un bon scénario dans l’un de ces domaines.

Avez-vous des idées pour la prochaine histoire de Largo Winch ?

EG : Non, du tout car je suis un romancier de polars et je passe d’un medium à l’autre. Je n’arrive pas à me projeter au-delà de l’histoire qui m’occupe sur le moment.

Est-ce le même processus créatif lorsqu’on écrit un roman ou une BD ?

EG : Je ne sais pas pour les autres écrivains mais dans mon cas, ce n’est pas le même processus créatif. On pourrait penser que c’est la même chose car dans les deux cas on invente une histoire mais ce sont des processus de narration très différents la BD et le roman. Je pourrais éventuellement faire un parallèle entre un film et une série TV : dans un livre, nous avons beaucoup plus d’espace en terme d’écriture pour creuser la psyché des personnages, pour rallonger une intrigue ou n’importe quelle séquence de l’histoire, tandis qu’un Largo Winch c’est 46 planches ce qui demande un plus gros travail de cadrage de l’histoire.

Quels sont vos personnages préférés dans “la bande à Largo” ?

EG : J’aime bien Simon mais il a déjà été tellement travaillé que je ne vois pas ce que je pourrais lui apporter de plus... En fait, je pense que j’ai envie de créer et d’introduire d’autres personnages, comme c’est le cas dans La Frontière de la Nuit avec le retour des personnages de Mary Stricker qui reprend la présidence de la division Banque et de Lloyd Bancroft qui devient le conseiller de Winch en matière de projets innovants. Mais de l’autre côté, c’est vrai que dans ce nouvel album on a plus mis en scène Dwight E. Cochrane...

Philippe Francq : (Il coupe) Avez-vous vu la femme de Cochrane ?

Oui et je trouve que c’est une belle femme.

PF : (Rires) Enfin, on découvre la femme de ce bon Dwight !

Je dois dire que j’ai été surpris par la réaction de Cochrane dans cet album car c’est un personnage qui a beaucoup évolué au contact de Largo surtout depuis le cycle “Golden Gate/Shadow”. Et puis, il se sent redevable envers son patron qui lui a sauvé la mise dans cette intrigue.

EG : Cochrane a eu cette réaction parce que, à mes yeux, il ne fait pas partie de “la bande à Largo”. C’est un excellent DG, Largo et lui ont du respect et une estime mutuels mais ils ne sont pas potes ! Et je pense qu’à un moment donné, il se dit qu’il est le DG du Groupe Winch depuis des décennies, il peut se faire engager partout avec, à la clé, un meilleur salaire et beaucoup moins d’emmerdes !

Des Villes et des femmes - édition intégrale
Philippe Francq nous a confié que son épouse a servi de modèle pour ce personnage féminin.
Philippe Francq et Bob de Groot © Dargaud

Philippe Francq, votre actualité ne se résume pas qu’à ce nouvel album de Largo Winch, les éditions Dargaud ont publié dans le même temps une réédition en intégrale Des Villes et des femmes, le diptyque que vous aviez créé avec Bob de Groot. Comment s’est faite la réédition de cet album ?

PF : Je suis très content de cette réédition car nous avons pu reproduire les couleurs d’origine de ce diptyque. Il faut savoir que les couleurs s’affadissent avec le temps. Par exemple, la couleur jaune appliquée sur un papier un peu buvard, plonge directement au fond du papier au bout de deux ou trois semaines. Donc, le jaune cesse d’être lumineux très rapidement et vire au gris. Là, comme les couleurs sont imprimées sur un papier glacé, les couleurs resteront en surface.

Pourrait-on imaginer une réédition de Léo Tomasini, la série que vous animiez au début de votre carrière d’auteur de BD ?

PF : Non, cela n’arrivera pas. Le gros avantage avec Des Villes et des femmes c’est que c’est une série de nouvelles réunies à l’époque en deux albums et aujourd’hui, dans une intégrale qui se suffit à elle-même. Il n’y aura pas de suite. Tandis que Léo Tomasini était censé être une série, que nous avons arrêté faute de succès. Si elle ne fonctionnait pas il y a un peu plus de 30 ans, je ne vois pas pourquoi cela serait différent aujourd’hui. Mais j’ai redessiné le personnage de Léo Tomasini dans le cycle “H/Dutch Connection” puisqu’il a servi de modèle au commissaire Karel qui tente d’arrêter Largo pour trafic de drogue. Le commissaire Karel est un peu le cousin de Léo Tomasini, c’était une demande de Jean Van Hamme qui avait envie de faire un clin d’œil à mon ancienne série.

Philippe Francq & Eric Giacometti lors de leur séance de dédicace à la librairie Filigranes à Bruxelles pour la sortie du nouveau Largo Winch
Crédit photo © Christian Missia Dio

En parlant de votre ancien scénariste, avez-vous lu le 1er tome de La Fortune des Winczlav ? Si oui, qu’en avez-vous pensé ?

PF : Ah ah ! C’est un album très chouette... Mais je me demande surtout si l’histoire va prendre une certaine direction. J’ai une idée de la manière dont Jean va écrire la suite et j’aimerais voir si mon idée va se concrétiser. Je me suis amusé à chercher le système qu’il va utiliser. Il faut rappeler que Largo a été adopté par Nerio Winch, ils n’ont pas de lien génétique entre eux. Je me demande si Jean va répéter cette absence de lien de parenté entre le prédécesseur et le successeur ?

Je comprends votre raisonnement mais le premier tome de La Fortune des Winczlav n’a pas pris cette direction... Du moins pour le 1er tome.

PF : Oui c’est vrai. Pour le reste, je trouve que Philippe Berthet a fait un chouette boulot car ce n’est pas évident de travailler sur le XIXe siècle, surtout si l’on aime bien la période du milieu du XXe siècle.

Les enfants tiennent une place importante dans cet album, pourrait-on voir un jour Largo devenir père ?

PF : Non, aucune chance ! Je ne pense pas que ce serait un ressort de narration important et cela pourrait encombrer la gestion des aventures de Largo Winch.

EG : Je partage complètement l’avis de Philippe, cela n’apporterait rien à la série de faire de Largo un père.

En 30 ans, la série a évolué du polar financier à la comédie d’action et le buddy movie, surtout depuis l’arrivée du personnage de Silky Song et de sa dynamique avec Simon.

PF : Oui, je reconnais que Silky et Simon dans le même album fait souvent des étincelles et cela produit des dialogues savoureux. Mais dans cet album, Silky ne marche pas -pour une fois- dans les platebandes de Simon. Elle repart avec Largo aux USA pendant que Simon reste en Indonésie. Mais même seul, Simon reste un vecteur d’humour important et cela se voit une nouvelle fois dans cet album. Je me suis notamment éclaté à dessiner la séquence du cochon ! Je ne dessine pas souvent des animaux. Par exemple, c’était la première fois que je dessinais des chevaux dans le cycle “Golden Gate/Shadow”. Je ne dessine pas souvent des animaux mais lorsque je le fais, j’essaye de leur donner de la personnalité, qu’ils soient attachants sans pour autant tomber dans la caricature. Mais je dois dire que ce cochon a un côté semi-réaliste (rire) !

Philippe Francq et le spationaute Jean-François Clervoy en apesanteur
Crédit photo © Francq/Giacometti/Dupuis

Avez-vous eu l’occasion de passer les tests que Largo doit subir avant d’effectuer son vol spatial ?

PF : Non je n’ai pas testé la centrifugeuse, par contre j’ai testé le vol parabolique Zéro de Novespace G le 27 aout dernier à Mérignac, avec le spationaute Jean-François Clervoy. Pour la petite histoire, l’expérience s’est déroulée dans un Airbus A310 qui transportait Angela Merkel. La société Novespace a acquis cet avion, ils on retiré tous les sièges afin de permettre au public de découvrir les effets de l’apesanteur car l’avion est mis en situation orbitale pendant 20 secondes. C’est super-intéressant comme expérience car pendant une trentaine de secondes, juste avant d’entrer en apesanteur, on pèse deux fois son poids et on sent littéralement nos jambes entrer dans le sol. Durant ce vol, j’avais le nouveau Largo entre les mains et pendant 30 secondes j’ai eu la sensation de tenir une table métallique ! Jean-François Clervoy, qui est un ami, m’a beaucoup documenté sur les préparatifs aux vols spatiaux et j’ai pu voir une vidéo de lui dans une centrifugeuse, ce qui m’a permis de voir quelle tête on fait dans cet appareil (rire).

Avez-vous des idées pour le prochain cycle de Largo Winch ?

PF : Oui, j’ai quelques idées d’histoires en tête mais ça ne reste encore que des idées et je ne sais pas si celles-ci vont se matérialiser lorsque nous aborderons le sujet Éric Giacometti et moi.

Voir en ligne : La grande exposition "Largo Winch, aventurier de l’économie

(par Christian MISSIA DIO)

Cet article reste la propriété de son auteur et ne peut être reproduit sans son autorisation.

Exposiiton "Largo Winch, aventurier de l’économie" à CitEco - 1, place du Général-Catroux 75017 Paris

Jusqu’au 31 décembre 2021

Expo : Philippe Francq - Largo Winch, 30 ans déjà !
Jusqu’au 4 décembre 2021

Galerie Huberty & Breyne
33, place du Châtelain – 1050 Bruxelles
TEL : +32/2.893.90.30
Mail : contact@hubertybreyne.com
Galerie ouverte du mardi au samedi de 11h à 18h

À lire sur ActuaBD.com :

Découvrez l’intégrale du diptyque Des Villes et des femmes sur le site des éditions Dargaud

Largo Winch T. 23 : La frontière de la Nuit, par Philippe Francq & Éric Giacometti, éditions Dupuis. Album paru le 5 novembre 2021. 48 pages, 14,95 euros.

Des Villes et des femmes - Intégrale complète, par Bob de Groot & Philippe Francq, éditions Dargaud. Album paru le 12 novembre 2021. 100 pages, 19,99 euros.

Commander Largo Winch T. 23 en version normale sur BD Fugue, FNAC, Amazon.

Commander Des Villes et des femmes - Intégrale en version normale sur BD Fugue, FNAC, Amazon.

Logo en médaillon : Philippe Francq et Éric Giacometti après leur séance de dédicaces dans la librairie Filigranes à Bruxelles.
Photo © Christian Missia Dio

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