Tintin, c’est l’Aventure... aux frontières de l’étrange !

29 novembre 2020 3 commentaires
  • Déjà le sixième numéro de ce mook qui nous enchante depuis son lancement. Et aussi étonnant que cela puisse nous paraître, l'opus de cette fin d'année continue de le faire de plus belle : davantage d'inédits d'Hergé, plus de liens avec Tintin, les dessinateurs Loustal et Romain Renard en invités...

Depuis son lancement en juin 2019, nous ne tarissons pas d’éloges concernant Tintin, c’est l’Aventure, un mook né de la collaboration ente Géo et Moulinsart. Un concept qui peut sembler étrange, mais qui prend tout son sens dès que l’on ouvre le magazine : les aventures de Tintin sont le prétexte idéal pour des reportages aussi passionnants que dépaysants, Moulinsart dévoilant la documentation rassemblée par Hergé et des auteurs de bande dessinée invités livrant des récits inédits plus ou moins liés à la thématique abordée chaque trimestre.

Si nous étions déjà convaincus par les numéros qui ont suivi ce lancement réussi et ont été successivement consacrés aux îles, à la montagne, aux USA et à la Chine, ce sixième opus qui sort pour cette fin d’année place la barre encore plus haut, ce qui me semblait pourtant compliqué vu la qualité des premiers numéros !

Cliquer sur les flèches pour feuilleter ce numéro. Et sur les pages pour les agrandir

Dès les premières pages, nous retrouvons la désormais traditionnelle rubrique dédiée aux panoramas qui fait le lien avec les images tirées des albums de Tintin : de Pétra à la place du Jeu-de-Balle, la magie opère directement, permettant de remettre le lecteur dans ce jeu de parallèles entre les cases d’Hergé et les reportages de Geo.

Tintin, c'est l'Aventure... aux frontières de l'étrange !

Mais le mook ne serait pas le même sans un fil rouge pour porter l’ensemble. Pour ce sixième opus, c’est le thème de l’étrange qui chapeaute la majorité des articles. Un sujet remarquablement bien choisi car les albums de Tintin viennent souvent fleurter avec les croyances diverses au cours des voyages du reporter, ce qui permet de réaliser de passionnants articles autour du surnaturel et du paranormal.

Le fakir des Cigares du Pharaon, le sorcier du Congo, le fantôme des Soviets, la magie et la divination des 7 Boules de cristal, la bohémienne des Bijoux de la Castafiore, l’hypnose, la radiesthésie, la voyance, la télépathie,... tant de thèmes qui pullulent au sein des albums de Tintin et qui sont analysés avec pertinence et clarté dans les articles, tout en maintenant un lien perpétuel avec Hergé. Ils rappellent notamment comment le jeune Georges Remi avait aperçu à sept ans une tête de mort après le décès de son grand-père, ou qu’il avait consulté des voyantes à plusieurs reprises...

Une fois de plus, le mook ne se limite pas à analyser l’œuvre d’Hergé, il livre de passionnants portraits, cette fois Erik Orsenna, des interviews comme celui d’un "paranormaliste" pour ce numéro, et propose toujours un autre regard via le prisme d’un auteur invité.

La fantasmatique en ombre et lumière de Romain Renard

Romain Renard
Photo : CL Detournay.

Après Maryse & JF Charles dans le numéro précédent, Romain Renard propose un beau et intriguant récit de 8 pages, traitant d’une séance de spiritisme entre jeunes. L’auteur qui a déjà exploré les voies de l’étrange au sein de la normalité dans sa passionnante et intrigante saga de Melvile s’est livré à un très bel exercice : à la fois touchant dans sa sincérité et sa sensibilité, mais également parfaitement maîtrisé dans ses effets et sa mise en scène au service du récit.

« La thématique "Aux frontières de l’étrange" ne pouvait que m’emballer car elle habite mon travail depuis toujours, nous explique Romain Renard. Que ce soit dans "Melvile" ou dans mes livres précédents. De plus, au moment de cette proposition, j’étais en pleine écriture d’un nouveau projet. Un projet qui devrait être décliné en bande dessinée et en série télé. Un récit où les vivants communiquent avec les morts. [1] J’étais donc ravi de cette proposition ! Mais cette première réaction passée a laissé place à la difficulté du défi. Que dire ? Que raconter en si peu de pages ? J’ai plutôt l’habitude de m’étaler quand je raconte des histoires... Comme en littérature, une nouvelle ne s’appréhende pas de la même manière qu’un roman. Il fallait trouver un récit des plus simples, serré au maximum, tout en étant signifiant et, je l’espère, un peu prenant... Je me suis rappelé un souvenir d’adolescence. Nous avions l’habitude à l’époque de jouer à nous faire peur en organisant des séances de spiritisme. L’une d’elles nous a définitivement enlevé l’envie d’y rejouer. C’est ce que raconte ce récit. »

"Esprit, es-tu là ?", par Romain Renard

Dans un noir et blanc hypnotique, Romain Renard a soigné son découpage pour mettre en scène la planche de ouija comme un personnage à part entière. Il joue également pour que les effets narratifs soient soigneusement mis en avant par ses jeux de lumières. Jusqu’à l’impact du lettrage qui donne de la consistance à ce qui ne devrait pas en avoir. Passionnant !

« Dans un récit où l’on fait parler un esprit, toute la difficulté est de le rendre présent, nous explique-t-il. Le travail graphique de la planche permet cela. Le lettrage peut rendre une entité vivante. En littérature, Stephen King est connu pour son utilisation de l’italique. Une phrase de King en italique a le pouvoir de vraiment faire peur.
Vraiment peur [2]
Pour mon récit, les trois adolescents utilisent une table de ouija, c’est donc elle qui a pris la parole. »

"Esprit, es-tu là ?", par Romain Renard

Comme à chaque fois, l’auteur invité glisse une référence à l’univers de Tintin. Nous laisserons le lecteur découvrir celle-ci dans le récit. Ce faisant, Romain Renard a démontré sa connaissance de l’univers graphique d’Hergé, mais nous a également expliqué quel lien l’unissait à son père Claude Renard décédé en 2019 par le biais du maître de la Ligne Claire.

« Tintin fait partie de mes premières lectures, se rappelle Romain Renard. Dans ma chambre d’enfant, mon père avait glissé une centaine de bandes dessinées et Tintin en faisait partie. Il ne m’a jamais poussé à les lire. Il les a laissées là à mon regard. Je pense qu’il faisait confiance à leur force d’attraction. J’ai "lu" Hergé avant de savoir lire. La force et l’épure de son dessin suffisait pour que j’en comprenne la narration. Cette magie fonctionne toujours. Ma fille de 6 ans se plonge avec délice dans les mêmes albums, elle apprend à lire en regardant des successions de cases, les ellipses inventées par Hergé la font rire ou frémir tout autant que moi à son âge. »

"Esprit, es-tu là ?", par Romain Renard

Et de continuer : « Mon père m’a laissé faire mes propre choix de lecture. Son seul bémol fut pour les Bob et Bobette, mais à part ça, je lisais tout. De Tintin à Métal Hurlant. Mais adolescent, quand je commençais à dessiner mes (très maladroites) premières bande dessinées, ses corrections étaient sans pitié. Et très souvent, il me sortait un album d’Hergé. "Regarde comment il découpe une séquence, regarde comment il termine une page, regarde le cadrage, ce n’est pas venu de nulle part". Dans un album assez rare, "Cinquante ans de travaux forts gais", on pouvait voir l’évolution d’une planche de Tintin. Il me montrait les crayonnés, les mouvements des personnages qui dépassent le bord de cadre, le fouillis du dessin avant le choix du bon trait, celui qui tend, celui qui est juste. Encore aujourd’hui j’essaie vaille que vaille de m’aligner. Je n’ai pas fini d’essayer. »

« En effet, conclut-il, Qu’on soit sensible ou non à l’œuvre d’Hergé, bon nombre de dessinateurs utilisent toujours les codes qu’il a inventés. Quand je vois par exemple une planche originale à l’encre de chine du "Lotus bleu", tout en clair-obscur, j’ai l’impression de voir une page inédite d’Emmanuel Guibert... Il est toujours là, imprégné, digéré. Je ne le consulte pas pour m’aider, mais je l’ai tellement lu qu’il fait partie de ma grammaire. Lui et tant d’autres. »

Le film réalisé par Romain Renard avec les cases de son court récit

Du charme aux monstres

Romain Renard n’est pas le seul invité de ce numéro. Pour profiter du dépliant qui est devenu l’une des signatures du mook, Jacques de Loustal a choisi des extraits de son dernier carnet de voyage, celui que nous vous avions déjà présenté lors de sa précédente exposition à la Galerie Huberty & Breyne.

Si vous avez été transporté par le dépaysement des œuvres de ce précédent article, les fusains, les huiles et les aquarelles présent dans le mook vous entraîneront d’un coin à l’autre du globe, comme un dépliant de cartes postales, mais avec beaucoup plus de charme.

Carnet de voyage, par Jacques de Loustal

Enfin, les deux derniers invités de ce sixième numéros sont Fabrice Colin & Joëlle Jolivet, qui présentent leur album Freak Parade paru chez Denoël Graphic. Par le biais de leur interview, on ressent tout le travail nécessaire pour présenter cet Hollywood des années 1930 en pleine déliquescence.

Notre collaborateur Pierre Garrigues en disait : « L’association de Colin et de l’illustratrice jeunesse Joëlle Jolivet, qui signe sa première bande dessinée, fait des étincelles sur la pellicule : son trait naïf, presque enfantin, combiné à ses couleurs obsédantes et ses grands contrastes, donne à tout l’album une ambiance de polar. [...] La thématique de la monstruosité est abordée sans pudeur. Harry, dont la main droite a été scarifiée à vie par l’une des punitions de sa mère, se sent plus proche de certains freaks que des autres personnages, manipulateurs, violents, hypocrites voire alcooliques. Impression validée par la scène finale, finish grandiose d’une descente aux enfers obsédante, qu’on a du mal à lâcher avant d’en voir la fin. Une fable désillusionnée sur une période souvent fantasmée, et qui, comme le prouvent à leur tour Jolivet et Colin, se prête si bien au roman noir... »

Freak Parade - Par Fabrice Colin et Joëlle Jolivet - Denoël Graphic
(c) Denoël Graphic

Plaisirs et inédits

Un hors-texte des Cigares du Pharaon

A tout seigneur tout honneur, Hergé trône bien entendu au centre de ces divers invités. Même les reportages 100% Geo ne l’éclipsent pas. Il est vrai que le journaliste Daniel Couvreur livre d’extraordinaires documents dans son article Croquis de l’étrange : des dessins publicitaires, des gouaches de couleurs pour les 7 Boules de Cristal, de superbes reproductions d’originaux, des croquis, une gouache de 1943 pour un puzzle, des illustrations du Petit Vingtième, sans oublier l’un des hors-textes des Cigares du Pharaon ou la couverture couleur réalisée à l’aquarelle. Inédits ou peu diffusés, tous ces dessins restent une des meilleures démonstrations du talent d’Hergé.

Autre plaisir : cette (re)découverte d’une planche d’Antoine et Antoinette, tirée d’une bande dessinée réalisée pour la confiserie Antoine de Bruxelles en 1938, soit cinq ans avant que Tintin et Milou ne doivent faire face à la malédiction des 7 Boules de cristal. Ou encore ces comparaisons entre les versions des planches publiées dans le quotidien Le Soir et celles finalement redécoupées et redessinées par Hergé pour le même début d’album.

La planche d’Antoine et Antoinette

Des cases mythiques d’albums du jeune reporter mis en exergue grâce à la corrélation avec des reportages, aux trésors exhumés des Archives de la Fondation Hergé, Tintin c’est l’Aventure commence à prendre progressivement le relais du Feuilleton intégral, dont les dissensions actuelles entre Casterman et Moulinsart ne nous laissent pas entrevoir un future reprise. Et avec les confinements qui vont se succéder dans les prochains mois, ce mook reste certainement la meilleure façon de voyager tout en se divertissant et en apprenant quantité de choses sur Hergé et ses personnages. Et à cela, rien d’étrange !

Gouache et aquarelle pour ce bleu de coloriage, réalisé en 1947.

Propos recueillis par Charles-Louis Detournay.

(par Charles-Louis Detournay)

Cet article reste la propriété de son auteur et ne peut être reproduit sans son autorisation.

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Acheter Tintin c’est l’Aventure en ligne, c’est également possible :
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- le deuxième numéro dédié aux îles sur BD Fugue, FNAC, Amazon.
- le troisième numéro consacré à la montagne sur BD Fugue, FNAC, Amazon.
- le quatrième numéro consacré à l’Amérique sur BD Fugue, FNAC, Amazon.
- le cinquième numéro consacré à la Chine sur BD Fugue, FNAC, Amazon.
- le sixième numéro consacré à l’étrange sur BD Fugue, FNAC, Amazon.

Sur le même sujet, lire nos articles consacrés :
- au premier numéro : Moulinsart et GEO lancent un nouveau magazine : "Tintin, c’est l’aventure"
- aux numéros 2 et 3 : "Tintin, c’est l’Aventure"... des profondeurs aux sommets !.
- aux numéros 4 et 5 : Des USA à la Chine : Tintin, c’est toujours l’aventure !

Toutes les illustrations sont © Hergé - Moulinsart 2020.
Les images extraites de l’œuvre d’Hergé sont la propriété exclusive de Moulinsart SA.

[1Plus d’infos sur le projet de série télévisée de Romain Renard, Talk Talk.

[2Initialement, ces deux mots devaient être en italique et à la ligne, en référence au style de Stephen King. Nos citations étant en italique, nous avons donc dû en modifier l’apparence pour conserver le sens.

 
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3 Messages :
  • Tintin, c’est l’Aventure... aux frontières de l’étrange !
    3 décembre 2020 08:43, par richard foin

    mook, c’est du belge ? Et en français, c’est quoi ?

    Répondre à ce message

    • Répondu le 3 décembre 2020 à  17:09 :

      Ca veut dire « massive open online course ».

      Répondre à ce message

      • Répondu par Jacques Langlois le 4 décembre 2020 à  14:45 :

        Mooc, mook...
        La confusion entre les deux est classique : le premier est composé d’initiales pour évoquer un système d’enseignement en ligne s’adressant à un grand nombre ; le second qui correspond ici au propos de l’article est une contraction pour définir un objet hybride, à la fois magazine et livre, ce qui justifie sa commercialisation aussi bien en kiosques qu’en librairies.

        Répondre à ce message