Trondheim & Sfar reviennent à leur "Donjon"

10 janvier 2020 0 commentaire
  • COME BACK. La célèbre série humoristico-fantastique sortie de l'imagination communne de Lewis Trondheim & Joann Sfar revient en force en 2020, avec sept nouveaux albums annoncés, dont cinq rien que pour cette année. Accrochez-vous !

Si vous aviez échappé aux trente-sept précédents albums parus dans cet univers aussi riche que délirant, voici une piqûre de rappel bien utile. En 1997, Joann Sfar (qui n’a pas encore publié son premier Chat du Rabbin) et Lewis Trondheim (en plein Lapinot) décident de co-créer une série aux proportions jamais envisagées.

Les deux compères co-scénarisent ce Donjon, dont les origines (Potron-minet) sont dessinées par Christophe Blain, tandis que Trondheim s’occupe du dessin de la partie centrale (Zénith), et Sfar de la fin de cet univers, sous-titrée Crépuscule. La numérotation donne le tournis, car la série débute au numéro -99, puis se prolonge au numéro 1, alors que la dernière sous-partie commence au numéro 101. Déroutant !

Trondheim & Sfar reviennent à leur "Donjon"L’histoire ? Une foule de personnages qui gravitent et se croisent autour de ces quatre tours noires, dont la plus haute se voit à dix jours de marche. L’activité du Donjon ? Engager un maximum de monstres pour tuer les aventuriers qui se laisseraient attirer par les objets magiques cachés aux détours des couloirs. Au début de la série, à Potron-Minet, il n’y a encore qu’une tour, avant que le Gardien ne s’en mêle au Zénith, tandis qu’à la fin de la série, la planète Terra Amata s’arrête de tourner, les rares survivants se retrouvant sur une mince bande de terre coincée entre le jour et la nuit, c’est la partie Crépuscule.

Un début en fanfare

Après un moment de stupéfaction face à l’arrivée de cette série tentaculaire qui dynamite les codes de l’Heroïc Fantasy, les lecteurs se prennent rapidement au jeu de cet univers addictif. Surtout que les tomes se succèdent à un rythme régulier, construisant très rapidement la structure de la série.

Après le premier tome de Donjon publié en avril 1998 et dessiné par Trondheim, Sfar et Blain tentent de suivre la cadence. Cinq albums sortent en quelques mois, mais la vraie explosion des titres arrive en 2001 car deux nouvelles sous-séries ont rejoint l’univers : Donjon Parade dessiné par Manu Larcenet qui dévoile les coulisses humoristiques du Donjon, et Donjon Monsters où des dessinateurs invités mettent en scène des personnages secondaires de la série-mère.

La collection en se contente plus de rassembler quelques-uns des plus talentueux auteurs de sa génération : elle accueille également quelques cadors de la bande dessinée, comme Andreas !

Le Donjon s’étend

Dans les années 2000, l’avalanche d’albums confine au délire. Alors que la série dépasse le million d’exemplaire vendus en cumul en 2008 pour ses dix ans, on a surtout atteint le nombre records de 34 albums parus, y compris un Donjon Bonus qui délivre les clefs de l’univers et un jeu de rôle pour les passionnés.

Autour de Sfar & Trondheim s’est constituée une véritable association d’auteurs composée d’Andreas, Frédéric Bézian, Christophe Blain, Blanquet, Blutch, Boulet, Christophe Gaultier, Nicolas Kéramidas, Killofer, Manu Larcenet, Mazan, Jean-Christophe Menu, Carlos Nine, Stanislas, Jean-Emmanuel Vermot-Desroches, Obion, Yoann et des Kerascoët.

Pourtant, le Donjon marque quelques signes d’essoufflement. Est-ce dû au style de quelques dessinateurs invités qui commencent à fortement s’éloigner du style initial de la série ? Ou du fait que la série dérivée Donjon Monsters qui aligne beaucoup plus d’albums que sa série-mère ? Ou encore parce que les créateurs initiaux Sfar et Trondheim ont décidé d’arrêter d’en dessiner les aventures ?

Quoiqu’il en soit, le tourbillon d’albums se calme brusquement. La série humoristique et plus enfantine Donjon Parade s’interrompt en 2007, en même temps que Donjon Zénith, la série qui soutenait tout l’univers et qui ne connaît pourtant plus de nouvel album après cette date. L’autre fer de lance de la collection, à savoir Donjon Potron-Minet connaît le même sort avec un dernier album en 2008, en même temps que Donjon Monsters. Donjon Crépuscule s’agite d’un dernier soubresaut avec un album paru en 2009, puis la série tombe littéralement en léthargie.

Donjon Crépuscule n°111
Alfred & Mazan

La fin du Donjon ?

Pouvait-on laisser persister ce qui s’était révélé comme un passionnant cmap d’expérimentation de la bande dessinée dans cet état comateux ? Pas selon Sfar et Trondheim ! Les deux créateurs et scénaristes de cet univers foisonnant annoncent qu’ils se sont décidés à réaliser deux albums ultimes, et à les dessiner pour clôturer leur saga. Un final voulu en apothéose.

Mais en fait, ce sont en définitive Mazan et Alfred [1] qui réalisent respectivement l’avant-dernier et le dernier album de cette série. Parus en 2014, les deux couvertures de ces deux albums simultanés en disent long : la première, pleine de personnages, évoque de grands combats, tandis que la seconde ne présente justement aucun personnage, juste une ruine envahie par la verdure et ce titre : La Fin du Donjon.

« C’est la fin de l’histoire dans le sens où le public ne sera pas frustré car il aura une vraie fin, nous expliquait en 2014 Mazan, le dessinateur de La Fin du Donjon, un album qui porte le numéro 111. Après, entre tous les albums, il y a plein de trous. Donc tout est envisageable. Lewis et Joann pourront très bien avoir envie de faire d’autres albums. Mais pour l’instant, ils ont du mal à trouver le temps de se rencontrer comme ils le faisaient autrefois, c’est-à-dire d’écrire en vacances. Mais de toute façon, à mon avis, il n’y aura jamais de 112. »

Et pourtant...

Donjon is back (de canard)

Contre toute attente, et après un final en deçà de la qualité générale de la série, Sfar et Trondheim ont décidé de ressusciter leur "créature" six ans plus tard. Et le moins que l’on puisse dire, c’est qu’ils font très fort, en retrouvant l’inspiration débridée des débuts.

Marvin et Herbert doivent affronter la plus terrible puissance de Terra Amata
Donjon Zénith T7 : Hors des remparts dessiné par Boulet.
© Éditions Delcourt, 2020 – Trondheim, Sfar, Boulet

La première surprise réside dans la suite de Donjon Zénith, la pierre angulaire de cet univers. Treize ans après le tome 6 Retour en fanfare où le canard Herbert renouait avec le duché de son enfance et ses parents, Boulet reprend les personnages où ils en étaient, toujours dépossédés de leur fameux Donjon. Et même au-delà de cette question du Donjon, les personnages eux-mêmes étaient restés face à bien des questions : un enfant à naître, des documents brûlés, et le dragon Marvin (l’un des trois grands personnages de la saga) qui peine à déclarer son amour.

Avec toutes ces portes ouvertes, Trondheim et Sfar réalisent le tour de force de nous livrer un tome grandiose, à la fois construit et plein de fantaisie, tout en opposant à leurs héros des adversaires si tenaces qu’on se demande à la lecture s’ils vont non seulement parvenir à s’en sortir, mais surtout si nous, lecteurs, pourront disposer d’un vraie fin satisfaisante.

Clin d’oeil à Ralph Azham, la série de Lewis Trondheim qui vient de se terminer chez Dupuis, où l’un des bijoux change aussi les minéraux en sable.
Donjon Zénith T7 : Hors des remparts dessiné par Boulet
© Éditions Delcourt, 2020 – Trondheim, Sfar, Boulet

Et pourtant, malgré tout, les deux scénaristes réussissent cette quadrature du cercle, avec une conclusion digne de ce nom, qui pourrait d’ailleurs clôturer la série, en dépit de l’inconsolable envie des passionnés qui seront trop contents de ce dernier coup d’archet.

Adressons encore un coup de chapeau à Boulet qui signe un très bel album. Certes, le style diffère par rapport au précédent, mais avec treize ans d’écart, le contraire serait étonnant. Il parvient à coller à l’esprit de l’univers tout en composant de superbes tableaux. Boulet réalise lui-même ses couleurs, ce qui confère en plus à l’ensemble une grande homogénéité et beaucoup de chaleur. Une vraie réussite, à tous points de vue !

Donjon Zénith T7 : Hors des remparts dessiné par Boulet
© Éditions Delcourt, 2020 – Trondheim, Sfar, Boulet

Cap aux Antipodes

Ce septième Donjon Zénith n’est pas le seul à amorcer le retour du Donjon ce 8 janvier. Il est accompagné d’un autre album, qui compose également une nouvelle série. En effet, non content de compléter la frise chronologique de la série, Sfar et Trondheim lui donnent une envergure supplémentaire.

Depuis les premiers tomes parus il y a plus de vingt ans, nous pensions que cet univers débutait en -99 (le premier Potron-Minet) pour se terminer au dernier album Crépuscule à savoir le 111, La Fin du Donjon. Pourtant, renouant avec l’esprit déjanté de leurs débuts, les deux scénaristes se sont projetés beaucoup plus loin dans le temps, tant dans le passé que le futur, en créant cette nouvelle sous-série, intitulée Antipodes.

Donjon Antipodes tome -10000 : L’Armée du crâne dessiné par Grégory Panaccione
© Éditions Delcourt, 2020 – Trondheim, Sfar, Panaccione

Le premier tome, qui vient de paraître, se situe en -10.000 avant le premier Donjon Zénith ! Avec un tel saut dans le temps, impossible d’imaginer retrouver les héros que l’on connaît, et encore moins le fameux Donjon. Mais alors où réside l’intérêt ? Sans doute dans le plaisir de continuer à traiter de Fantasy, voire d’Heroïc Fantasy dans l’esprit de la série tout en gagnant un fameux espace de liberté... et peut-être en expliquant l’un ou l’autre point.

Donjon Antipodes -10000
© Éditions Delcourt, 2020 – Trondheim, Sfar, Panaccione

Cette aventure commence dans un monde où les guerres continuelles qui voient s’affronter Elfes et Orques ne laissent que peu de survivants. Seul sur le champ de bataille, un chien d’orque pleure la disparition de son maître. Mais le temps du recueillement est de courte durée. Il croise une animal voué à être son ennemi : un chien d’Elfe bien éduqué et à la langue bien pendue. Si le premier ne demande qu’à retrouver le corps de son maître pour s’y abandonner, le second est bien décidé à survivre malgré l’environnement hostile. Pour retrouver les détrousseurs qui ont emporté le crâne de l’orque décédé, les deux canidés se lancent en quête de ces contrées sauvages.

Difficile de savoir si ce sont les scénaristes qui ont fait plaisir au dessinateur en réalisant cet album ou l’inverse, tant tous semblent s’être amusés dans la réalisation du récit. Tout d’abord parce que Grégory Panaccione retrouve un chien, proche de celui mis en scène dans Toby mon ami et qui se balade dans pas mal de ses albums. Toutefois, ce récit n’est cette fois pas muet. Les chiens ne se contentent pas de prendre la parole, ils parviennent à se dresser sur leurs pattes arrières et à se faire comprendre des races "supérieures". Les scénaristes donnent-ils ainsi une explication sur l’univers animalier qui va devenir celui de Donjon des années plus tard ?

Donjon Antipodes tome -10000 : L’Armée du crâne dessiné par Grégory Panaccione
© Éditions Delcourt, 2020 – Trondheim, Sfar, Panaccione

Quoiqu’il en soit, les références à l’Heroïc Fantasy sont légion, comme ce futur héros dont le destin prend naissance sur ce champ de bataille, en référence au Grand Pouvoir du Chninkel. Les allusions à cette "Armée du Crâne" naissante font également penser aux nombreux personnages de la série centrale qui arborent des crânes, à commencer par Marvin lui-même.

Sans être révolutionnaire, car trop déconnecté des autres séries pour réellement les impacter, ce premier Donjon Antipodes n’en est pas moins jouissif. Les scénaristes jouent des codes avec jubilation, tandis que Grégory Panaccione nous livre à nouveau un dessin très dynamique et évocateur.

Dès le début de Donjon, plusieurs personnages portent des casques en crâne, dont Marvin
Donjon (Zénith) T2 : Le Roi de la Bagarre - Par Trondheim & Sfar - Delcourt.
© Éditions Delcourt, 2015 – Trondheim, Sfar
Par Vince

L’Armée du crâne met donc en scène des humains, des elfes et des orques, tout en utilisant de vrais animaux. La série devrait se prolonger par au moins un autre album, toujours sous le trait de Grégory Panaccione. Notons d’ailleurs que le dessinateur ne travaille pas en couleurs directes sur cette série, mais est secondé par Walter, le coloriste principal de cet univers.

Avant cette suite annoncée, cet Antipode dans le passé sera suivi d’un second versant, prévu pour la fin de l’année, et dessiné par Vince. Mais cette fois, cet autre Antipodes se situera de l’autre côté de cet univers, en + 10 000. Intitulé Rubéus Khan, il mettra en scène un canard orange costaud en débardeur et jeans. Ce titre fait-il référence à Herbert - le Grand Khan -, l’un des personnages principaux du Crépuscule ? Cette nouvelle vision finale viendra-t-elle bouleverser la précédente fin proposée en 2014 ? Réponse dans quelques mois...

La nouvelle présentation de l’univers, avec les nouvelles séries.

Nouvelle bousculade au Donjon

Quand Sfar et Trondheim se décident à relancer leur univers, ils ne font pas les choses à moitié. En effet, en plus de deux albums qui viennent de paraître et du troisième prévu en juin, deux autres albums de la série paraîtront encore 2020. Et viendront relancer d’autres pans moribonds !

Tout d’abord, le tome 6 de Donjon Parade sortira au 2e semestre. Treize ans après le cinquième tome et l’arrêt de Manu Larcenet, les auteurs ont semble-t-il trouvé le repreneur idéal à cette série plus humoristique et visant un public jeune : Alexis Nesme qui s’était entre autres illustré avec une autre série animalière Les Enfants du Capitaine Grant. Un auteur talentueux que Lewis Trondheim connaît bien, car ils ont réalisé un album de Mickey ensemble chez Glénat.

Donjon Parade marque son retour avec Alexis Nesme.
Visuel : Nesme, Trondheim, Sfar - Delcourt.

Autre résurrection très attendue : 2020 verra la suite de Potron-Minet avec un nouvel album -82, intitulé Survivre aujourd’hui. Stéphane Oiry prendra la suite de Christophe Blain et de Christophe Gaultier en dessinant les aventures de Hyacinthe et Alexandra. Oiry et Trondheim se connaissent également depuis longtemps, car ils ont collaboré sur les trois tomes de Maggy Garrisson et l’aventure de L’Atelier Mastodonte. Un avant-goût en image ci-dessous en attendant l’album qui sortira au mois de mai.

Donjon Potron-Minet -81 "Survivre aujourd’hui", dessiné par Stéphane Oiry.
Visuel : Oiry, Sfar, Trondheim - Delcourt.

Après ces cinq albums égrenés en 2020, 2021 prolongera le grand retour de Donjon, avec au moins un nouveau tome dans chacune des séries restantes. Tout d’abord, et aussi incroyable que cela semblait paraître avec le tome 111 La Fin du Donjon, un nouveau Donjon Crépuscule va continuer ces aventures avec le 112, intitulés Pourfendeurs de démons. Il sera dessiné par Obion (un autre membre de L’Atelier Mastodonte qui avait déjà réalisé le tome 106 de cette même série.

Donjon Crépuscule 112 - dessin par Obion
visuel : Obion, Sfar, Trondheim, Delcourt.
Par David B.

Enfin, un septième album est déjà annoncé, qui marquera le retour de la série Donjon Monsters, avec un treizième tome intitulé Réveille-toi et meurs. Cet album également prévu pour 2021 sera dessiné par David B. et expliquera comment Comment Marvin est devenu le Roi Poussière et comment Herbert s’est transformé en Grand Khan. Il trouvera donc place dans la chronologie assez loin dans l’époque Zénith, proche de Crépuscule.

Bref, avis à tout ceux qui seraient sur leur "Fin" en ce qui concerne Donjon, Trondheim, Sfar et tous leurs amis relancent ce gigantesque projet en grande pompe et tous azimuts. Si la suite de la collection prolonge l’excellence des deux premiers titres qui viennent de paraître, on peut s’attendre à une résurrection qui marquera les années 2020.

Donjon is back : c’était inespéré, et cela renforce le plaisir qu’occasionne de ce retour !

(par Charles-Louis Detournay)

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Tous les visuels sont : ©Trondheim, Sfar - Delcourt.

[1Alfred a également participé à l’aventure de L’Atelier Mastodonte.

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