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Bastien Vivès et Martin Quenehen (« Corto Maltese - Océan noir ») : "Cet album a été pensé comme le début d’une série"

  • Parue le 1er septembre, cette histoire de Corto Maltese par Vivès et Quenehen était autant attendue que redoutée. Critiquée avant sa parution, alors que l'embargo de Casterman a été assez réussi, elle a rapidement trouvé son lectorat. C'est en exclusivité, et généreusement, que nous vous proposons non pas une mais deux interviews des auteurs, sous forme écrite (par Jérôme Blachon) et audio (par Charles-Louis Detournay), pour connaître la genèse et la construction particulière de cet album-événement.

Vous collaborez ensemble pour la seconde fois. Pouvez-vous revenir sur votre rencontre ?
Martin Quenehen : J’ai réalisé une série d’émissions sur Jeanne d’Arc en 2018, diffusée sur France Culture, où j’ai reçu Bastien en entretien. A un moment, je relisais mes fiches et Bastien dit qu’il ne souhaite pas travailler avec un scénariste, qu’il préfère avoir une liberté totale, de l’écriture à la finalisation de l’album. J’ai compris exactement le contraire, que Bastien cherchait un scénariste. Il se trouve qu’à ce moment-là, j’ai le scénario d’une histoire policière sous le coude. En fait, j’ai entendu ce que j’ai voulu entendre. Donc, quelques temps après, je l’ai appelé et je lui ai dit que j’avais un scénario à lui proposer. Comme c’est un homme bien élevé, il n’a pas voulu dire non et il m’a proposé un rendez-vous.
Bastien Vivès : Le courant était bien passé lors de l’interview et je suis toujours à la recherche d’idées. Il se trouve qu’au moment où il me contacte, j’ai justement envie de dessiner une histoire policière. Alors pourquoi pas. On a beaucoup échangé, nous nous sommes beaucoup vus, nous avons vraiment co-construit le scénario même si la trame est de Martin. C’est ainsi que nous avons réalisé Quatorze juillet.
MQ : Bastien travaillant exclusivement en numérique, il réalisait une planche, un dessin, me l’envoyait... je suivais l’avancement dessiné de l’histoire pratiquement en temps réel.

Bastien Vivès et Martin Quenehen (« Corto Maltese - Océan noir ») : "Cet album a été pensé comme le début d'une série"
© Vivès / Casterman

Pourquoi vous attaquer ensuite à un phénomène comme Corto ?
BV : Benoît Mouchart [NDLR : directeur éditorial de Casterman] m’avait demandé voici quelques années, au moment de la reprise de Corto par Juan Díaz Canalès et Rubén Pellejero, ce que je pensais du travail d’Hugo Pratt. Mais ce n’était pas trop ma came. Peut-être avait-il l’idée d’un "Corto vu par...", mais je n’ai pas creusé.
Lorsque nous avons fait la promo de Quatorze juillet, Martin m’en a parlé, plusieurs fois. Il est passionné et connaît très bien l’œuvre de Pratt. Je lui ai parlé de cet appel du pied de Benoît, en se demandant s’il y aurait toujours une porte ouverte pour faire un Corto, et en proposant à Martin d’écrire un scénario.
MQ : J’ai assez lourdement insisté. Je n’arrêtais pas de comparer Bastien à Hugo Pratt, dont je suis en grand fan, pas pour son univers ou pour son dessin mais pour sa façon de travailler, que je trouve très "prattienne", et pour la liberté narrative qui est la sienne. Il sait surprendre son lecteur, comme Pratt savait le faire.
Je suis tombé dans Corto à l’adolescence et il ne m’a plus quitté. C’était un rêve d’écrire une histoire pour ce personnage.

Comment se lance-t-on dans un projet touchant à un personnage aussi emblématique ? Est-ce qu’on s’impose des contraintes, est-ce qu’un cahier des charges doit être respecté ?
BV : Il n’y a pas de cahier des charges. D’ailleurs, je ne voulais pas faire un "Corto à la manière de...". Lorsque j’ai accepté, je ne voulais pas m’occuper du scénario, pour pouvoir me concentrer sur le dessin. Et je voulais absolument qu’il soit notre contemporain, c’est cela qui m’amusait.
MQ : Ce qui a d’ailleurs donné lieu à des discussions intéressantes avec Benoît : quelle musique est-ce qu’il écouterait, par exemple ? Nous avions même envisagé que l’album soit accompagné d’une bande-son. Transposer Corto aujourd’hui a tout de suite été hyper-stimulant.
J’ai proposé à Bastien que l’action se déroule en 2001. Les histoires originales de Corto se déroulent sur une vingtaine d’années, donc faire débuter notre histoire de Corto voici vingt ans, c’est symbolique et ça nous laisse la possibilité de jouer avec les grands événements historiques de cette période. Bien entendu, c’est aussi une année très forte historiquement, qui va déboucher sur une série de conflits. Or, Pratt avait déclaré : les guerres, c’est formidable pour faire des rencontres.

En pleine séance de dédicaces à la librairie Le comptoir du Rêve à Toulouse
© Photo : Jérôme Blachon

Avez-vous relu quelques Corto avant de vous lancer ?
BV : Je n’ai relu que Les éthiopiques. Je ne voulais pas être trop imprégné de Pratt en commençant mon travail, mais la relecture de cet album m’a permis de mieux appréhender le rythme de son récit. J’ai aussi fait confiance à Martin qui me disait ce qu’il avait aimé dans l’œuvre de Pratt. J’ai digéré tout ça, toujours en évitant la comparaison avec lui : j’ai imposé mon style graphique, je suis allé là où je me sentais à l’aise.
MQ : Je n’ai pas relu les albums pendant la réalisation de l’album, mais je les ai tellement lus et relus que j’en suis imprégné. D’ailleurs, je me suis aperçu après l’impression que je fais dire des phrases à Corto qu’il dit déjà dans les albums de Pratt, inconsciemment.

Entrons dans le cœur de la réalisation de cet album, à savoir votre binôme : comment avez-vous travaillé ensemble ?
MQ : J’ai commencé par des recherches historiques, en partant sur cette idée de situer l’action en 2001. Par mon boulot de journaliste, j’ai toujours fait des recherches et c’est là que réside mon plaisir : en partant d’un postulat de départ, à savoir que Corto est un pirate, il fallait donc un trésor. Après l’avoir trouvé, il me restait à dérouler une trame pour amener mon personnage jusque là.
J’ai proposé une première séquence à Bastien avec plusieurs suites possibles et il a choisi dans quelle direction il voulait aller. J’ai procédé ainsi tout au long de la rédaction du scénario, un peu à la manière d’un Livre dont vous êtes le héros. Ça été un échange permanent.
BV : On a travaillé par séquences, avec des dossiers partagés. Martin mettait tout ce qu’il voulait dans ces dossiers : des citations, des photos issus de sa recherche, et moi je regardais toute cette masse d’infos et je ne gardais que ce qui me parlait, ce qui me plaisait le plus. Au final, on ne comprenait plus grand chose à l’histoire mais il y avait de beaux passages, comme une belle relation entre deux personnages. Et ensuite, nous avons retravaillé la trame pour la rendre cohérente : on reprenait les dialogues, les grandes scènes explicatives... J’ai simplement demandé à Martin que l’histoire commence sur un acte de piraterie, pour bien poser le décors, mais la colonne vertébrale de l’histoire est bien de lui.
Par contre, j’ai toujours essayé de respecter un rythme dans les dialogues car je trouve que c’est une des grandes forces de Corto Maltese.
Ce fonctionnement avec un scénariste me convient bien. Je ne pourrais pas travailler avec un auteur qui me donne un script très avancé, très carré, où je n’ai plus qu’à dessiner les descriptions qu’il m’indique. Il me faut de la liberté. Mais, en même temps, il faut aussi avancer dans le scénario, sinon je ne dessinerais que ce qui me plaît, comme Corto avec la journaliste sur le bateau pendant cent cinquante pages !
MQ : Bastien a relu toutes mes infos avec deux grandes qualités : la narration et la sensibilité. A chaque fois, il se demandait s’il préférait aller dans telle ou telle direction, et c’est finalement la fusion de nos deux envies, de nos deux désirs d’aventure, qui a construit cette histoire. J’ai eu beaucoup de plaisir à travailler avec lui pour cet échange permanent que nous avons eu.

Les scénaristes disent souvent que l’on peut se perdre dans les recherches historiques, qu’il faut aussi savoir s’arrêter. Martin, avez-vous été confronté à cela ?
MQ : Complètement ! La recherche historique est un engrenage : une fois qu’on y a mis le doigt, on ne peut plus s’arrêter. Cela prend énormément de temps. Bastien m’a d’ailleurs demandé plusieurs fois d’arrêter de faire des recherches car j’ajoutais tout le temps quelque chose. J’aime suivre mes envies et mes intuitions, lire des haïkus et des articles d’anthropologie sur des chamans péruviens...
Quand notre héros est à Lima et que je me rend compte que Colin Powell, secrétaire d’État des États-Unis, s’y trouve également au moment des attentats du 11 septembre, comment ne pas les faire se rencontrer ? Corto en profite d’ailleurs pour lui réciter une phrase du Talmud, sachant que cela va faire écho chez cet homme qui a été "Shabbat goy" dans sa jeunesse pour des juifs religieux.
L’existence de la société secrète d’Océan noir, ce groupuscule japonais ultranationaliste, est historique, même si elle a officiellement été dissoute par les Alliés en 1945.
De même, le livre qui sert de fil rouge à l’histoire, Comentarios Reales de los Incas, existe réellement. Il a été publié en 1609 par Garcilaso de la Vega.

© Photo : Jérôme Blachon

Lorsqu’on lis, avec le recul, la phrase du Talmud que Corto récite à Powell [1], on ne peut que penser à l’influence que cette rencontre a pu avoir sur la suite des événements... Finalement, c’est donc un scénario que vous avez, si ce n’est co-écrit, tout au moins construit à deux. A quel moment avez-vous présenté votre projet à Casterman et à Patrizia Zanotti, ayant droit d’Hugo Pratt ?
BV : Ça c’est fait en deux étapes. Nous avons d’abord présenté le projet, dans ses grandes lignes, à Benoît, qui s’est tout de suite emballé. Mais je ne voulais pas aller trop loin dans la discussion à ce moment-là. Une fois le feu vert obtenu, nous nous sommes remis au boulot et on a présenté un projet très avancé, quasiment terminé. A ce moment-là, ça passait ou ça cassait. Je n’ai plus travaillé ainsi depuis Le goût du chlore où j’avais totalement terminé l’album avant de faire le tour des éditeurs.
MQ : Nous y sommes allé un peu au culot, "en pirate" ! Benoît Mouchart et Patrizia Zanotti nous ont très vite donné leur feu vert car ils ont bien compris que nous sommes très respectueux de l’univers et du personnage dont nous nous emparons. Nous avons vraiment cherché à gardé l’identité de Corto telle qu’elle apparaît dans les album originaux. J’ai été nourri de ça.
Même si Patrizia a été surprise au début, elle a bien aimé le côté prise de risque, audacieux, ce qui correspond bien à Corto lui-même d’ailleurs.
Finalement, entre le début des recherches historiques et la publication de l’album, il se sera déroulé un an.
BV : J’ai mis cinq mois à réaliser toutes les planches. Il y a eu deux ou trois mois de relectures attentives, par d’autres personnes que nous, et j’ai corrigé les incohérences. C’est l’avantage de travailler exclusivement en numérique, les corrections sont vite réalisées.

Quel est votre regard sur ce Corto contemporain ?
MQ : Corto est un personnage plein d’aspérités et ce sont ces zones d’ombres qui le rendent intéressant. Aventurier, pirate, il peut être brutal par nécessité (il tue, d’ailleurs, dans l’album), contrairement à un Raspoutine qui est brutal par plaisir. C’est d’ailleurs en cela que ces deux personnages sont toujours symétriques, car il font le sale boulot, chacun à leur manière. Corto a ses propres valeurs et il est maître de son destin.
Mais c’est avant tout un amoureux : des femmes, certes, mais aussi du monde. Il voit la beauté : chez les gens, même chez Raspoutine, les femmes, dans les paysages... Et c’est ça qui est nécessaire, aujourd’hui peut-être plus encore qu’en 1967 quand il a été créé : "Sauver la beauté du monde" [2]. Il a cette force.

Avez-vous été en contact avec Juan Díaz Canalès et Rubén Pellejero, qui ont repris l’univers de Corto Maltese depuis 2015 ?
BV : Pas directement mais Casterman les a informé du projet. La date de sortie d’Océan Noir a été choisie en fonction des sorties des albums de ces auteurs et le format de la version classique, plus petit et à couverture souple, est là pour bien distinguer nos deux univers.

Avez-vous d’autres projets à venir ?
MQ : J’ai plusieurs projets de scénarios pour des documentaires télé, et j’espère pouvoir écrire une suite à cet album. J’ai réalisé un rêve, je ne veux pas m’en arrêter là !
BV : J’ai également eu beaucoup de plaisir à travailler sur cet album, avec un scénariste qui me laisse une telle liberté. Donc j’espère également que nous allons poursuivre. Même si Océan Noir peut se suffire à lui-même, nous avons pensé cette histoire comme le début d’une série, d’une grande aventure. Si nous avons le feu vert de Casterman et de Patrizia Zanotti, nous allons creuser ce côté sombre de Corto, même si je suis moins à l’aise pour dessiner des personnages durs, amoraux, car c’est très éloigné de moi. Je suis plutôt les règles, en général.
Sinon, avec Michaël Sanlaville, nous aimerions réaliser un autre tome de Lastman Stories. Et il y a également la saison 2 de l’animé qui sort début 2022.

© Vivès / Casterman

(par Jérôme BLACHON)

(par Charles-Louis Detournay)

Cet article reste la propriété de son auteur et ne peut être reproduit sans son autorisation.

Lire la réaction de la rédaction d’ActuaBD lors de la sortie de l’album, le 2 septembre

Cette interview a été réalisée avec la complicité et l’organisation de la librairie Le comptoir du rêve, rue Rémusat à Toulouse. Que les libraires, en particulier Axelle et Cyrille, soient ici remerciés !

Podcast réalisé par Charles-Louis Detournay, montage par Auxence Delion.

En vignette : Bastien Vivès et Martin Quenehen. Photo : Jérôme Blachon

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[1"S’il veut te tuer, tue-le d’abord".

[2C’est le titre d’un livre du journaliste et écrivain Jean-Claude Guillebaud, publié en 2019 aux éditions de l’Iconoclaste

 
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