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Bertrand des Beka (2/3) : « L’imaginaire collaboration entre Goscinny et Franquin est le point de départ de "L’École des petits monstres". »

Par Charles-Louis Detournay le 5 juillet 2022                      Lien  
Deuxième nouvelle série de BeKa parmi les trois qui viennent de paraître chez Dupuis, « L’École des petits monstres » s’adresse aux plus jeunes lecteurs. L'album présente un univers où les bêtises sont récompensées. Une pédagogie inversée pleine d’humour qui profite d’un trait rond, dynamique et ultra-lisible. Le tout dans un format réduit, parfait pour le glisser dans la valise des vacances !

Quel a été le point de départ de cette École des petits monstres ?

Bertrand des BeKa : Le club fiction des éditions Dupuis ! En 2019, Dupuis sous la houlette de Sergio Honorez, avait organisé trois sessions d’une semaine à Bruxelles, en septembre, octobre et novembre, lors desquelles des scénaristes et auteurs de bande dessinée rencontraient des personnes de l’audiovisuel. L’idée était de nous faire brainstormer, interagir et de rebondir sur les idées les uns des autres pour générer des projets les plus transverses possibles, afin qu’ils puissent à la fois se développer en BD, en dessin animé, voire en jeu vidéo, etc.

Du côté BD, il y avait Munuera, Carbone, Cee Cee Mia, Marzena Sowa, Maryse Dubuc et d’autres. Et pour l’audiovisuel, on retrouvait Olivier Pouponneau (J’ai menti, Mirage), Fanny Herrero (Dix pour cent), etc. Nous devions voir comment ils travaillaient de leur côté, et eux venaient voir comment nous travaillions du nôtre. Ils nous ont même organisé une master class sur leur manière d’écrire. C’était une expérience assez étonnante ! Nous avons donc développé des projets dans cette optique-là avec eux. Et l’un de nos projets a été L’École des petits monstres.

Il s’agit d’inventer un monde où l’aspect antisocial des monstres serait la norme ?

BdB : Le pitch était de montrer une vision négative de notre monde, mais négatif à prendre dans le sens photographique, c’est-à-dire inversé. Un monde où il est tout à fait normal de mal se comporter. Mais évidemment, comme dans tout monde, il y a toujours des gens différents, qui sont un peu à part, mais qui ne savent pas comment réagir. Si on fait le parallèle avec une classe d’une de nos écoles, il y en a toujours deux ou trois qui mettent le boxon et qui perturbent la classe. Les autres n’osent rien dire, même si ça les gêne un peu et qu’ils ne savent pas comment réagir.

Là, on a inversé la situation tout en l’accentuant. C’est à dire que l’immense majorité des « enfants » fait n’importe quoi et est encouragée dans ce comportement, car on le leur enseigne. Tandis que deux d’entre eux se sentent plutôt en décalage, surtout un qui ne comprend pas très bien l’intérêt de faire des bêtises, la finalité de tout ça... Voilà la situation de départ qui est suffisamment amusante et décalée pour permettre pas mal de choses. Et au fur et à mesure, on va rajouter des éléments complémentaires pour complexifier cet univers.

Bertrand des Beka (2/3) : « L'imaginaire collaboration entre Goscinny et Franquin est le point de départ de "L'École des petits monstres". »

Dans dans l’une des histoires, on découvre aussi que le travail des monstres est de peupler les cauchemars des humains...

BdB : En effet, après avoir suivi une belle formation, les petits monstres deviennent grands et exercent plusieurs métiers, dont l’un d’eux est d’aller perturber les humains de diverses façons. Certains œuvrent dans les cauchemars, mais je suis certain qu’une partie travaille aussi en tant que correcteur automatique sur nos téléphones. D’autres viennent tout simplement donner des pensées négatives aux humains. Si on broie du noir, c’est qu’un des petits monstres exerce très bien son travail. Et en voyant l’état de la planète actuellement, je peux vous dire qu’ils ont bien bossé en Russie et dans le sud des États-Unis !


Pour qu’on puisse bien comprendre les atouts négatifs des monstres, vous avez souligné leurs traits de caractère dans leurs noms : Féross est féroce, Curieuz est curieuse, etc. C’est un peu le village des Schtroumpfs où le Schtroumpf Grognon aurait acquis le reste de la communauté à sa cause ?

BdB : On n’avait pas pensé aux Schtroumpfs, mais effectivement, avec le recul, on peut faire un parallèle assez évident. En réalité, je crois que lorsqu’on crée une communauté, doter chaque personne d’un trait de caractère particulier s’impose à soi. Ici en l’occurrence, c’est le caractère le plus négatif qui va être mis en avant, avec le nom qui allait suivre.. Par exemple, Véloss s’appelle ainsi parce que il est très lent, c’est un genre de limace, donc il rampe. Mais son rôle est d’être le souffre-douleur, comme on peut en retrouver dans toutes les écoles. Si ce n’est que dans ce cas, avoir ce rôle est plutôt positif car dans le monde des petits monstres, les choses sont inversées, donc Véloss a un vrai rôle, car il permet de valoriser la société.

Dans notre article paru récemment, notre collaboratrice pointait un éventuel lien entre votre univers et le film Monstres et Cie ?

BdB : Je comprends le parallèle qu’on puisse opérer, et pourtant ce long métrage n’a pas été une influence. Déjà, les personnages de Monstres et Cie ne sont pas du tout méchants comme les nôtres, ils sont globalement gentils, ils sont tout simplement dotés d’un physique de monstre. Tandis que c’est l’inverse de notre côté.

Le véritable point de départ pour L’École des petits monstres est l’imaginaire collaboration entre Goscinny et Franquin. Je ne sais plus où j’ai lu que Goscinny dans les années 1960 avait proposé à Franquin de travailler pour Pilote : « - Viens, on aimerait beaucoup travailler avec toi. Pourquoi pas avec les petits monstres que tu dessines dans les marges de tes planches de Spirou ? » Je pense que ce sont dans ses interviews avec Numa Sadoul que Franquin a dit : « - Je n’ai jamais osé sauter le pas… Mais quand même ! Goscinny m’aurait fait des scénarios incroyables avec ces petits monstres. » Lisant cela gamin, je m’étais dit : « - Waouh, mais qu’est-ce que Goscinny aurait pu inventer pour Franquin avec ces petits monstres ? » Depuis lors, ça a quand même tourné un peu dans ma tête depuis mes quatorze ans. Et je me suis dit un jour que Goscinny aurait peut-être pu lui proposer une histoire d’école de monstres par exemple, parce qu’effectivement Goscinny écrivait Le Petit Nicolas pour Sempé et La Potachologie pour Cabu. Pour moi, cela faisait partie des pistes que Goscinny aurait pu explorer. Et donc, le moment venu, cette réflexion m’a amené à penser qu’une école remplie de monstres, ça pourrait être quand même assez rigolo en soi. Il faut plutôt trouver le point de départ dans cette réflexion imagée que dans Monstres et Cie.

La série doit beaucoup au dessin de Bob, qui allie rondeur et lisibilité. Cela reste charmant, même si c’est « monstrueux ». Pourquoi avoir si judicieusement pensé à lui pour cette série ?

BdB : Nous avions déjà réalisé avec lui les trois albums consacré à Teddy Riner chez Dargaud. Or nous savions que Bob avait beaucoup travaillé dans l’animation, il a d’ailleurs enseigné aux Gobelins. Bref, cet auteur virtuose et très inventif, dispose vraiment des codes du dessin animé qui sont très efficaces sur les petits monstres.

Son défi était de pouvoir rendre les monstres attachants en dépit de leur méchanceté ?

BdB : Il faut toujours un contraste, c’est à dire un côté sympathique et amusant qui se superpose avec la méchanceté. C’est le principe de Joe Dalton, un personnage génial parce que il est très drôle avant même qu’il ouvre la bouche, et aussi parce qu’il il incarne la bêtise et la méchanceté avec un humour fabuleux. Et voilà ce qu’on retrouve avec nos monstres au trait rond. Si on les avait rendus véritablement effrayants, le concept aurait moins fonctionné pour l’humour car des monstres méchants et effrayants nous auraient poussés dans le registre du thriller. Le style du dessin est donc primordial pour conférer de la cohérence à un univers. Bob est également très doué dans ses personnages en arrière-plan. On en a repéré quelques-uns que l’on va pouvoir intégrer car nous adorons les physionomies qu’il a créées.

La troisième carte majeure de cette nouveauté est certainement son format : plus petit et plus facile à mettre dans les mains des enfants, même s’il nécessite un découpage différent. Comme vous êtes-vous adapté à celui-ci ?

C’est un format qu’on adore et qu’on voulait depuis très longtemps développer. Et chez Dupuis, la collection existait ! Donc, la question s’est même pas posée : c’était ce format-là que nous voulions pour la série. J’ai d’ailleurs un gros regret pour une précédente parution qui s’intitule L’Atelier détectives ; nous l’avions créée pour ce format-là, c’était une évidence, mais la concrétisation ne s’est pas opérée… Pour moi, c’était presque certain qu’on allait se planter uniquement à cause du format. Parce que celui-ci imposait aux libraires de ranger l’album à côté des XIII et des Largo Winch, ce qui est aberrant. D’un certain côté, c’est Tom-Tom et Nana qui a lancé ce type de format, et il a fait ses preuves.

La narration s’en ressent, car en tournant plus de pages, l’ellipse entre les cases devient presque plus importante, ce qui permet d’avoir des effets qui lorgnent presque vers le dessin animé à certains moments ?!

BdB : C’était exactement notre objectif en terme de narration, c’est pour cela qu’on se régale à travailler avec ce super format. Je pense qu’aujourd’hui, on a les moyens de raisonner pour ne pas se dire « On va adapter l’histoire au format » mais bien « On va adapter le format à l’histoire ». Et non seulement ils l’ont bien compris chez Dupuis, mais cela continue à se développer. donc, de nouvelles pistes qui m’intéressent beaucoup !

Dans ce cas-ci, vous avez néanmoins opté pour plusieurs petits récits d’une vingtaine de pages plutôt qu’un long de 100 pages…

BdB : C’est une approche pour les premiers tomes, mais nous restons ouverts à sans doute la réalisation, un jour, d’un long récit de L’École des petits monstres si nous en avons l’envie et la bonne idée. L’aspect positif des nouvelles est de profiter dans ce cas d’une pagination assez souple : nous ne sommes pas tenus d’opter pour 22 pages à chaque fois. On peut moduler ce nombre pour tirer le meilleur parti : s’étaler sur trente pages, et réaliser une histoire plus courte de onze. Avec la seule contrainte de développer de façon optimale nos idées avec ce format ce qui est quand même vraiment très agréable. Moi j’adore.

Nous avons cru comprendre que le tome 2 arriverait avant juin 2023 ?

BdB : Je ne dispose pas de la date de parution précise, mais je peux vous confirmer que Bob aura terminé de le dessiner dans deux mois. Je pense que l’album sortira pour le début d’année prochaine.

Plus généralement, est-ce que la prépublication dans le Journal de Spirou a modifié votre façon de travailler ? Avez-vous eu des retours de la part des lecteurs ?

Le vrai travail du scénariste, c’est de structurer une histoire. Et la façon dont je structure la plupart des longs récits, le séquençage si vous préférez, est parfaitement adapté à une publication dans un magazine comme Spirou. Donc il n’y a pas eu de changement particulier. Les retours des lecteurs viennent ensuite, une fois que l’album est terminé. Ce sont souvent de bons moments, ces échanges. Dommage qu’on ne puisse pas plus discuter lors des séances de dédicaces.

Et tant qu’on parle de Spirou, avez-vous des nouvelles du tome 3 de Champignac ?

BdB : David Etien a presque fini de l’encrer et le résultat est spectaculaire ! Il sortira pour le prochain festival d’Angoulême. On aurait presque apprécié qu’il paraisse plus tôt, car sa thématique fait étrangement écho à l’actualité. Je pense que vous comprendrez à sa lecture : patience…

Demain, la suite de cette interview...

Propos recueillis par Charles-Louis Detournay.

(par Charles-Louis Detournay)

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Code EAN : 9791034757114

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