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Bicentenaire de la mort de Napoléon (2/2) : les nouveautés

  • Après les intégrales, place aux nouveautés. Tout d'abord, Vincent Mottez et Bruno Wennagel signent un esthétique roman graphique et se permettent même de négliger quelque peu le grandiose habituellement associé aux conquêtes de "l'ange noir de Corse". De l’autre côté, Rudi Miel, Fabienne Pigière et Ivan Gil retracent la vie tumultueuse du général en se focalisant sur ses dernières années à Sainte-Hélène, et son âme damnée : Hudson Lowe.

200 ans que le petit caporal a rendu, sur l’île de Sainte-Hélène, son dernier souffle ; mais son histoire, celle d’un empereur incarnant paradoxalement l’idée d’une méritocratie toute républicaine, continue de fasciner. L’exécutif, d’abord, qui voit dans les célébrations du bicentenaire un moyen de rassembler autour d’une histoire commune ; mais aussi, et c’est ce qui nous intéresse plus sur ActuaBD, les dessinateurs de bande dessinée.

Bicentenaire de la mort de Napoléon (2/2) : les nouveautés
Cette illustration, l’une des premières du livre, donne le ton graphique.

Bruno Wennagel et Vincent Mottez se sont essayés à un exercice particulier, et pour le moment assez inédit : le roman graphique napoléonien. Moi, Napoléon est un pavé, où textes - en fait les entrées d’une sorte de journal intime de Bonaparte, tout à fait fictif, qui propose de revisiter à la première personne les enjeux des époques traversées par l’Empereur, de sa naissance sur l’Île de Beauté à sa mort en exil - où textes, donc, illustrations et planches se suivent et se complètent.

Le pari est réussi, et l’esthétique de l’ensemble, tout en aplats d’encre et couleurs puissantes (la couverture donne le ton), confère à l’épopée napoléonienne des allures sombres. Logique : l’angle de l’album, qui n’est en fait qu’un prétexte pour revisiter une histoire déjà bien connue de tous les Français, est celui des regrets, de la réflexion sur la vie passée. Napoléon est en exil, et il se souvient.

Les contrastes sont beaux, mais les scènes de bataille sont parfois un peu figées.

Les illustrations et les planches de Bruno Wennagel véhiculent également ces ténèbres, l’obscurité de la vie du Premier consul. Ici, pas de scènes de batailles dantesques - il y aurait pourtant eu de quoi faire, et on est à une ou deux reprises un peu frustrés de ne pas pleinement capter par le graphisme l’ampleur d’une Austerlitz ou d’une Iéna. Simplement des détails, parfois flous, parfois très nets, toujours tout en contrastes, d’un coup d’état, d’un attentat sur le chemin d’un opéra, d’une manœuvre militaire réussie ou d’une terrible défaite navale.

Le livre est beau, et la revisite intéressante. Le fana d’histoire impériale pourra se régaler des multiples anecdotes énumérées dans les textes de Vincent Mottez, et ceux qui sont moins familiers de la vie de Napoléon - c’était mon cas- pourront se remémorer les grandes dates de cette période aussi triomphale que sanglante de l’histoire de France. Un album complexe qui vient efficacement donner le coup d’envoi des célébrations du bicentenaire de la mort de l’empereur.

Les illustrations répondent aux textes.

D’une île à l’autre

La seconde nouveauté napoléonienne n’est pas un roman graphique, mais bien le début d’une nouvelle série, sobrement intitulée Buonaparte. Au scénario, nous retrouvons le tandem qui avait su si bien nous enthousiasmer avec Libertalia->art24129]. Ce n’est cette fois pourtant plus l’île des pirates libertaires, mais une autre île tout aussi mythique, Sainte-Hélène, qui donne d’ailleurs le titre de ce premier opus.

Rudi Miel & Fabienne Pigiere nous expliquent comment leur est venue l’idée de cette série en s’intéressant principalement aux dernières années de l’Empereur : « L’exil de Napoléon à Sainte-Hélène, qui a duré presque six ans, a été peu abordé au cinéma, en bande dessinée ou en littérature. Pourtant c’est une période extrêmement passionnante, offrant un contraste vertigineux entre l’histoire d’un homme qui a régné sur la moitié du monde, avant celle d’un empereur déchu qui n’a plus comme horizon que quelques hectares de mauvaises terres au milieu de nulle part. Comment après avoir disposé d’un tel pouvoir vit-on la perte de ce pouvoir ? C’est également un huis-clos où se confrontent, dans un lieu insolite, autour d’une personnalité solaire, des hommes et des femmes pétris de contradictions et qui se raccrochent à des lambeaux de pouvoir. Rapprochements, tensions, intrigues, conflits ouverts rythment le quotidien de petites communautés sur un même îlot : militaires anglais, habitants et Français exilés. »

À la différence du tome 4 de Hertz, le spin-off du Triangle Secret dont les derniers tomes s’intéressent également à la résidence à Sainte-Hélène, le récit de Buonaparte ne reste pas sur l’île, et il revient sur quelques éléments marquants de la vie de Bonaparte et de son futur geôlier, à savoir Hudson Lowe.

De plus, les auteurs ont choisi de doper leur intrigue réelle d’une part fictive, un trésor hypothétique, histoire de cerner les personnalités.

« La part de mystère qui entoure le personnage de Napoléon et de son destin nous ont guidés dans nos choix scénaristiques, nous ont expliqué Rudi Miel & Fabienne Pigiere. Même s’il s’agit d’une fiction, nous avons veillé, en exploitant les zones d’ombre de son parcours, à donner de la crédibilité à notre intrigue. La découverte d’un trésor que Napoléon aurait localisé en Égypte, est plausible. D’autant plus qu’il était entouré d’une armada de scientifiques lors de sa conquête égyptienne en 1798. En filigrane de ce côté thriller, animé par une chasse au trésor qui oppose les pays vainqueurs de Waterloo, nous avons construit notre histoire autour des antagonismes, jalousies et ressentiments des protagonistes de Sainte-Hélène, y compris dans la garde rapprochée de Napoléon. Notre volonté était d’en faire une histoire aux ressorts universels. »

Le récit est porté également par le très beau travail d’Ivan Gil que les amateurs de reconstitutions napoléoniennes connaissent déjà pour les deux trilogies qu’il a dessinées chez Dupuis : La Bataille et Bérézina. Son dessin est à la fois suffisamment précis nous pour faire ressentir le souffle de l’Histoire et confèrer l’épaisseur nécessaire aux personnages, à commencer par la confrontation entre Napoléon et Hudson Lowe, que tout oppose.

Rudi Miel & Fabienne Pigiere
Photo : CL Detournay.

« Hudson Lowe représentait pour Napoléon la trahison du gouvernement anglais qui l’a traité comme prisonnier de guerre et envoyé à Sainte-Hélène, nous expliquent les scénaristes. Alors que l’empereur déchu espérait un exil doré en Angleterre. La confrontation entre les deux hommes était inévitable. C’est effectivement un des ressorts de notre scénario. La personnalité de Lowe, maniaque, méticuleux, méfiant, contraste terriblement avec celle de Napoléon, même s’ils sont tous deux officiers. Lowe était tout autant pétri de contradictions que Napoléon. Il admirait son prisonnier et, en même temps, il lui faisait subir une série d’humiliations qui allaient parfois au-delà des ordres du gouvernement anglais. »

Comme à leur habitude, le tandem de scénaristes s’investit sérieusement dans les recherches historiques qu’ils étudient avant d’écrire leur récit : « La documentation autour de Sainte-Hélène est dense, expliquent-ils. Mais nous avons préféré privilégier les informations de première source, c’est-à-dire les journaux intimes des illustres personnages qui accompagnaient Napoléon dans son exil : Las Cases avec son "Mémorial de Sainte-Hélène", "Le Journal" du Général Gourgaud ou encore "Les Carnets" du Maréchal Bertrand. Lowe a aussi laissé de nombreux écrits, à travers ses rapports, qui sont une mine d’informations. »

Prévue en trois (ou quatre) tomes, la série Buonaparte démontre si besoin en est qu’il y a non seulement encore beaucoup à écrire au sujet de Napoléon, mais que ses dernières années ne sont pas les moins passionnantes que son début de carrière. À découvrir.

Propos recueillis par Charles-Louis Detournay.

(par Pierre GARRIGUES)

(par Charles-Louis Detournay)

Cet article reste la propriété de son auteur et ne peut être reproduit sans son autorisation.

Moi, Napoléon - Par Vincent Mottez et Bruno Wennagel - Unique Heritage Editions
et Buonaparte - par Pigiere, Miel & Gil - Delcourt

Lire la première partie de ce dossier consacrée au bicentenaire de la mort de Napoléon, consacrée aux intégrales

Lire nos articles du dossier consacré au bicentenaire de la Bataille de Waterloo :
- Waterloo - La bataille de la bande dessinée (1/4)
- Waterloo - La Bataille est en librairie ! (2/4)
- Waterloo - Napoléon sur tous les fronts (3/4)
- Waterloo - Napoléon, au-delà du mythe (4/4)
Ainsi que nos chroniques :
- La Bataille : tomes 1, 2 et 3
- Hertz, tomes 1, 3.et 4
- Double Masque : les tome 1, tome 2, tome 3, tome 4, ainsi que les interviews de Martin Jamar et de Jean Dufaux

Visuels de Buonaparte : © Éditions Delcourt, 2021 – Pigiere, Miel, Gil.

 
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