Dernier baroud d’honneur pour Chinaman dans "Le Réveil du Tigre"

25 février 2021 2
  • Pouvant être lu en dehors de la série "Chinaman", ce gros one-shot qu'est le "Réveil du Tigre" est sans conteste le western de début d'année qu'il ne faut pas rater, porté par le superbe dessin d'Olivier TaDuc.

La plupart de nos lecteurs se souviennent certainement de la série Chinaman, pour rappel, elle suivait les pas d’un ancien mercenaire chinois, venu chercher la liberté sur la côte Ouest des États-Unis au XIXe siècle. Débuté chez les Humanoïdes Associés en 1997, la série s’est poursuivie chez Dupuis, dans la collection Repérages jusqu’à un neuvième tome paru en 2007, que l’on pensait être le dernier.

Dernier baroud d'honneur pour Chinaman dans "Le Réveil du Tigre"
Le premier Chinaman paru en 1997 aux Humanoïdes Associés.

Contre toute attente, un gros one-shot de 134 pages est paru le mois dernier chez Aire Libre, remettant au goût du jour notre héros adepte d’arts martiaux et de justice. Son co-scénariste et dessinateur Olivier TaDuc nous explique cette résurrection : « Ce retour fait suite à une discussion que j’avais eue avec Hervé Langlois, précédemment responsable du marketing des Humanos en 1997, quand le premier Chinaman est sorti. Il me disait tout le plaisir qu’il avait eu à représenter cette série, et surtout qu’il aurait lui-même rêvé de pouvoir continuer l’aventure. « Ce serait super qu’on retrouve le Chinaman des débuts, dans un ton plus sombre. », m’expliquait-il. Je lui ai répondu qu’il faudrait encore avoir la bonne idée pour relancer la série.C’est lui qui m’a rétorqué : « pourquoi pas le faire vieillir ? ». Son idée a provoqué le déclic : j’ai vu toute l’histoire d’un seul coup. Pas dans les détails, mais je voyais la ligne du récit, ainsi que son ton, je souhaitais réaliser un western crépusculaire. Toutefois, je connaissais les circonstances de l’engagement de notre héros, et il fallait que cela soit pour une cause qui lui tenait à cœur, donc la famille. »

C’est aussi en famille que TaDuc a continué à réfléchir à cette nouvelle histoire : « Je pensais tout d’abord rester dans la lignée des premiers tomes. Que l’on retrouve Chinaman comme on l’avait quitté. Je n’avais donc pas anticipé cette déchéance dans laquelle on retrouve le personnage au début de cette histoire. En réalité, j’ai brainstormé avec mes enfants, pour chercher un titre, et quand « Le Réveil du Tigre » est sorti, la trame de l’histoire en a directement découlée. Imaginer ce qui s’était passé pendant 20-25 ans avait aussi une importance dans l’histoire, et celle-ci à alors pris de l’ampleur. »

Olivier TaDuc
Photo : Charles-Louis Detournay.

Un héros en bout de course

Paradoxalement, ce n’est pas avec Chinaman que Le Réveil du Tigre débute, mais avec une enquête diligentée par les Pinkerton. En effet, les enlèvements se multiplient autour de Bakersfield en Californie et l’aînée des filles du banquier local est retrouvée assassinée. Une occasion pour le jeune Matt Monroe, tout juste recruté au sein de la célèbre agence de détectives privés, de remonter la piste de son vrai père qui habite dans les environs.

Enfin, « habiter » est un grand mot, car ce père n’est autre que Chen Long, alias Chinaman, qui a sombré dans l’opium depuis de nombreuses années, suite aux traumatismes vécus pendant la guerre et le long emprisonnement qui a suivi. Cette série d’éléments est progressivement dévoilée au cours de flashback. Quoiqu’il en soit, loin de sa splendeur passé, Chinaman n’est plus qu’une épave…

Les scénaristes de la série, Serge Le Tendre, TaDuc et son épouse Chantal, peuvent se vanter d’avoir imaginés une belle intrigue pour cette nouvelle aventure. Les décennies qui se sont écoulées remettent le lecteur dans la position du début de la série, lorsqu’on ne savait pas qui était Chinaman, ni d’où il venait. Un mystère que l’on retrouve dans cet épilogue, car on tente de comprendre ce qui a pu mener à cette déchéance, ainsi que comment et pourquoi il pourrait en sortir ? Tous ces questions fournissent non seulement un page-turner idéal, mais confèrent également une vraie épaisseur complémentaire au personnage.

« Tout au long de cette aventure, des flashes reviennent à Chinaman, nous explique TaDuc. Notre personnage est hanté par ce qu’il a vécu dans l’entremise, en particulier par un événement assez dramatique pendant les conflits, mais c’est finalement toute l’expérience de la Guerre de Sécession qui l’a traumatisé. Même si c’était un combattant, rien ne semblait l’avoir préparé à la boucherie rencontrée. Réémerger après une déchéance reste un parcours intéressant pour tout héros : pour ma part, cela m’enthousiasmait. »

Fort de ses aptitudes en art martiaux qui le plaçaient au-dessus de la mêlée, il en fallait beaucoup pour ébranler Chinaman dans les albums précédents. Les événements vécus l’ont ramené au niveau du commun des mortels, sans savoir à quel moment il allait pouvoir, peut-être remonter la pente… « Il est mû par un désir de vengeance, nous explique TaDuc, Au début de notre récit, Chinaman et son ami Marcus sont deux solitaires, qui vivent en marge de la société. L’assassinat de son ami marque le point de départ de notre histoire. Par la même occasion, il croise alors ce personnage qui va compter pour lui et dont il ignorait l’existence... »

La question de la filiation

La version limitée en couleur dispose d’une jaquette et d’un frontispice

La deuxième très bonne idée du scénario de ce gros one-shot est de toucher émotionnellement au personnage. Bien sûr, cela avait déjà été le cas dans les neuf tomes précédents, soit par les amours passées, parmi lesquels Ada bien entendu, ou par le biais des personnages rencontrés et dont les personnalités ont fait écho à la sensibilité du guerrier. Les scénaristes vont un cran plus loin en dotant Chinaman d’un fils, dont il n’apprend l’existence que lorsqu’il est adulte. Se posent alors des questions d’identité et de transmission, de quoi ébranler notre héros dans ses certitudes les plus sombres.

« Une transmission devait se mettre en place de mon point de vue, détaille TaDuc. « Nous avons étudié toutes les hypothèses avec Serge et Chantal, et c’était celle qui apportait le plus d’éléments probants. J’en profite pour signaler que mon épouse a pleinement participé à l’élaboration de cette histoire, comme c’est le cas dans les précédents Chinaman, bien que nous ne l’ayons jamais précisé auparavant. J’étais à l’origine de la série car je voulais réaliser un western traitant des arts martiaux, mais nous avons toujours co-écrit l’ensemble des différents tomes de cette saga. »

Le trio de scénariste campe donc un second personnage, un beau jeune homme, plein de valeurs, mais issu d’un milieu radicalement opposé à celui de son père. Bien entendu la question de la différences des statuts est soulevée, mais c’est surtout la problématique du racisme qui sous-tend la série depuis ses premiers épisodes.

« Le racisme reste une des thématique du récit, confirme TaDuc. Elle est ici évoquée de manière différente par rapport aux premiers tomes. Si il est toujours présent à l’encontre de Chinaman, il se concrétise devant son fils, qui n’est justement pas typé physiquement. Une façon de le repositionner dans ses relations entre les différentes communautés, qui vivaient fermement séparées à l’époque. »

Les origines et la couleur de peau ne sont pas les seuls clivages qui sous-tendent l’album. Cette histoire colle à l’ADN de la série qui avait commencé avec la ruée de l’or, pour continuer avec le chemin de fer et d’autres démonstrations du progrès. Elle se termine avec la découverte de l’or noir, tout en continuant à montrer que le monde tourne toujours autour des personnes qui ont le pouvoir et qui impose leurs lois, en toutes circonstances.

« Il fallait que le fils de Chinaman soit suffisamment accompli pour être en contact avec la société pétrolière, continue l’auteur. Nous sommes au début de la société moderne, avec le business qui va en découler, et les Etats-Unis sont connus pour être un monde d’entrepreneurs. Le Réveil du Tigre est un western crépusculaire car c’est la fin d’une époque, et le début d’une autre, ce qui se concrétise par exemple avec l’arrivée des voitures. Chinaman est donc déphasé, en décalage. Il n’a plus vraiment sa place dans ce monde, tandis que son fils apprend justement à en utiliser les rouages. »

Une magnifique réussite graphique

L’édition en noir et blanc

Si Le Réveil du Tigre comprend donc tous les éléments nécessaires pour composer une incursion prenante dans le monde du western, ce gros one-shot de 134 pages est avant tout une remarquable démonstration graphique réalisée par TaDuc. Rappelons que le précédent Chinaman a été dessiné en 2006. L’auteur a ensuite réalisé les quatre albums de Mon Pépé est un fantôme dans un style humoristique, la trilogie en couleurs directes de Griffe blanche qui lorgne plus vers l’Heroic Fantasy, ainsi que le très bel album de XIII Mystery consacré à Jonathan Fly.

À la lecture du Réveil du Tigre, on ressent la progression accomplie par le dessinateur en quinze ans. Chaque case place les personnages et l’action dans un cadre précis, avec justesse, tout en instaurant une remarquable ambiance. Il suffit d’ouvrir l’album couleur pour que l’équilibre entre la force et la lisibilité des planches saute aux yeux. Le titre bénéficie d’ailleurs d’une édition en noir et blanc.

« Je me suis beaucoup impliqué dans le noir et blanc grâce à mon travail sur le XIII Mystery, nous détaille TaDuc. Vance m’a remis dans le droit chemin d’une certaine façon : l’utilisation du noir déjà présente dans les tous premiers Chinaman, était plus sombres, avant de tendre progressivement vers la lumière. J’ai ressenti cela sur Jonathan Flry, en voulant coller un maximum à l’univers de Vance, qui mettait des noirs très profonds, parfois sans rajouter de lumière à l’intérieur. Je me suis rendu compte que que le rendu était non seulement très graphique, mais qu’il permettait également de raconter une histoire dramatique comme je les aime. Je désirais donner une ambiance véritablement crépusculaire au Réveil du Tigre, je devais doc revenir à un dessin plus sombre en travaillant les masses de noir. »

« Je désirais une apothéose, une conclusion grandiose à la série. L’édition en noir et blanc en est d’ailleurs la preuve. Quand José-Louis Bocquet a vu les premières planches et l’univers se mettrent en place, il s’est dit que l’album méritait une mise en avant en noir et blanc. Dans la foulée des Cinq Branches de coton noir de Cuzor et Sente. On retrouve d’ailleurs le même esprit dans la maquette de cette édition limitée. »

L’éditeur et les auteurs ont également veillé à proposer des respirations au lecteur, par le biais de certaines pages insérées aux moments propices. On comprend d’ailleurs que Dupuis a préféré rassembler ce récit en un seul ouvrage, car le diviser aurait inévitablement nuit à la force dégagée par son ensemble, tant graphiquement que scénaristiquement.

« Dès qu’on lui a présenté le projet de cet épilogue de Chinaman, mentionne TaDuc, José-Louis Boquet l’a directement identifié comme un récit qui convenait parfaitement à Aire Libre. Tous, nous trouvions dommage de scinder cette histoire en deux tomes, nous avons donc réalisé un gros one-shot, ainsi qu’Aire Libre a maintenant plus l’habitude d’en publier. On sent à la moitié du récit, qu’il y a une césure qui aurait pu coller avec une fin, mais cela aurait été bancal de le publier en marquant une pause à ce moment-là. Par contre, trois années de travail sans publier d’albums a été compliqué : hormis le XIII Mystery de 54 pages, je n’avais réalisé que des 46 pages, imaginez la différence avec la centaine de planches du Réveil du Tigre ! Je suis resté focalisé sur mon travail en misant sur un plaisir décuplé du lecteur à la lecture de cette histoire complète. »

Et de continuer : « Techniquement, je travaille autant à la plume qu’au pinceau, en fonction de mon sentiment du moment. Certains éléments sont réalisés systématiquement au pinceau, comme les tissus et les étoffes, car ils nécessitent une forme de douceur. Par contre, les armes ou les bâtiments demandent plus de dureté, ce qui s’applique bien à la plume, ou le stylo-plume comme ceux fabriqués par les Japonais pour la calligraphie qui s’avèrent être une merveille pour les dessinateurs de bande dessinée. En définitive, je travaille avec pas mal d’outils différents (y compris des stylos et des feutres pinceaux avec réservoir), tout en conservant toujours une seule et même encre. Non seulement parce qu’elle est indélébile, mais aussi car elle est très liquide et n’abime pas mes outils. »

Scandé par ces césures, ce récit au long cours est également rythmé par les différentes ambiances méticuleusement élaborées par TaDuc. À plusieurs reprises, le récit monte en intensité, tandis que la lumière laisse progressivement la place aux aplats de noirs. La violence se déclenche alors, sans gratuité, presque instinctivement. Le résultat du travail de TaDuc prend alors le lecteur à la gorge : on vit un grand moment de western en bande dessinée !

Le Réveil du Tigre est bien entendu un vibrant hommage au genre de western que j’apprécie, explique TaDuc, Avec en ce qui me concerne une mention particulière à La Horde Sauvage, Impitoyable et Hombre. Ce dernier film dont le héros est incarné par Paul Newman, à cheval entre deux cultures, m’a notamment influencé dans la personnalité de Chinaman. On comprend que ses choix de vie sont imposés par son environnement, et par les relations avec les autres. Cela démontre que les héros ne sont pas toujours maître de leur destin, jusqu’à ce qu’un réel choix s’impose à eux, et les force à trancher et à se réapproprier leur destinée. Quand aux ambiances, je me suis plus laissé influencer par Impitoyable qui dispose de superbes séquences. Le Réveil du Tigre s’impose dès lors comme mon propre film. Beaucoup d’auteurs revendiquent la différence entre la bande dessinée et le cinéma. Pour ma part, les histoires que je raconte sont le cinéma que je me fais dans ma tête. Si je devais en faire un film, rien ne changerait. »

On profite autant des couleurs, car elles ont été soigneusement réalisées afin de maintenir la force du noir et blanc sans l’écraser. Une réussite d’autant plus importante car malgré les apparences, les couleurs ont été réalisés informatiquement, comme le confirme TaDuc : « J’ai profité du travail de Luc Perdriset qui réalisait un remplissage de base : toutes les peaux ont la même teinte, les costumes, etc. Je passais derrière pour poser la lumière et les ambiances. C’était un gros challenge de mettre de la couleur sur des planches comportant autant de noirs. Mais je pense que la pression aurait été encore plus importante si j’avais laissé un autre coloriste s’en charger, car il risquait de ne pas sentir le dessin comme j’avais voulu le mettre en scène. J’avais opté dès le début pour des couleurs très précises, dans des tons rouges, verts ou jaunes. Afin de montrer comment Chinaman entraîne ses ennemis dans son enfer à lui pour les dominer, comme il le faisait quand il était plus jeune. »

En conclusion, Le Réveil du Tigre est l’un des one-shots incontournables de ce début d’année. Grâce à une histoire bien tournée, qui joue sur les codes du western, propose de belles séquences, un magnifique dessin qui emporte le lecteur, grâce au cadrage, au travail dans les noirs, à l’équilibre des masses, et à la finesse du trait. On en prend plein la vue.

Dupuis en a d’ailleurs profité pour demander trois nouvelles couvertures à TaDuc, afin de re-publier l’intégrale des Chinaman à cette occasion, en trois recueils de trois tomes chacun. Une bonne opération car les albums séparés n’étaient plus disponibles en librairie, en particulier pour les derniers opus dont la cote commençaient à monter en seconde main, preuve de l’importance de la série malgré l’absence de nouveautés.

« Personnellement, je trouve que ces recueils sont magnifiques car ils sont superbement imprimés. Je peux comprendre que des lecteurs qui ont lu Le Réveil du Tigre ressentent l’envie de se replonger dans les précédentes aventures de Chinaman, ici proposées dans un plus grand format, sans doute plus adapté à la série. »

Propos recueillis par Charles-Louis Detournay.

(par Charles-Louis Detournay)

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À propos de TaDuc, lire également nos précédents articles :
- Une précédente interview de Taduc concernant son travail en couleurs directes : « "Griffe Blanche" reste au carrefour de l’Asie et de l’Occident. » (mai 2013)
- Les chroniques des albums de Mon Pépé est un fantôme : les tomes T1, T2, T3 et T4.
- une interview en juin 2011 : « On veut parler aux enfants des choses qu’ils vivent. »
- une interview en septembre 2008 : "Mon vécu me permettait d’enrichir l’univers de "Mon Pépé est un fantôme""
- Chinaman T.5 : Entre Deux Rives par TaDuc & Serge Le Tendre (Dupuis)

 
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