Didier Tarquin marque une pause sur Lanfeust et lance sans Arleston une nouvelle série chez Glénat

22 décembre 2018 0 commentaire
  • Double sortie pour Didier Tarquin : la fin d'un cycle de dix tomes avec "Lanfeust Odyssey" et le début d'une nouvelle série, pas du Lanfeust comme il le réalise depuis 25 ans, ... et pas chez Soleil, son éditeur unique depuis près de trente ans, mais un nouvel album sans Arleston chez Glénat.

Didier Tarquin marque une pause sur Lanfeust et lance sans Arleston une nouvelle série chez Glénat<i Lanfeust Odyssey, aurait pu se terminer au 8e tome de la série, comme Lanfeust de Troy et Lanfeust des Étoiles. Avez-vous eu besoin de ces deux derniers tomes pour vous raccrocher au diptyque de L’Énigme Or-Azur ?

Nous ne voulions pas que l’on considère le diptyque de L’Énigme Or-Azur, (les deux premiers tomes de Lanfeust Odyssey. NDLR), comme une petite aventure à part des autres grandes « séries ». Car Lanfeust ne se présente pas comme de la petite aventure, mais plutôt comme de la grande saga ! Nous devions donc retomber sur nos pattes en intégrant dans ce final les éléments présentés dans ces deux premiers tomes, ce qui permet de les légitimer. Et c’est pour les inclure dans cette grande saga que Lanfeust Odyssey compte effectivement dix tomes à la place des huit dans les précédentes « séries ».

Dans le même esprit de conclusion, Lanfeust Odyssey devait donc rassembler des éléments fondamentaux de Lanfeust de Troy, comme le Magohamoth, mais aussi ceux de Lanfeust des Etoiles, avec Cixi et Glin, le fils de Lanfeust ?

Bien sûr ! D’un côté, cela confirme que Lanfeust est doté d’un très grand destin ! Et de l’autre, nous ne pouvons pas nous affranchir des premiers cycles, comme si rien ne s’était passé. On doit donc toujours s’appuyer sur les sagas précédentes. Nous sommes arrivés à un stade de l’histoire où chaque élément doit se justifier et prendre sa place au sein de la construction générale. Ce positionnement définitif permet aussi de faire ressortir le destin de Lanfeust, et d’éviter la cacophonie.

Ce dernier tome réunit Lanfeust, Cixi et leur fils Glin

Est-ce cette logique que vous avez suivi en replaçant la nièce de Cixi en tant que gardienne du Magohamoth ?

Oui, cette nièce de Cixi qui portait le même prénom que sa tante et qui lui ressemblait, cette fausse bonne idée a fini pour nous énerver, Arleston et moi. Donc, il nous paraissait logique que cette similitude l’énerve également, d’où son changement de nom et de coiffure. Passé ce pétage de plomb, elle trouve effectivement sa voie en endossant ce rôle de gardienne de l’origine de toute magie sur Troy, évoluant ainsi de gamine capricieuse au don de soi. Un geste altruiste que la vraie Cixi n’aurait d’ailleurs jamais accompli, ce qui permet de les différencier. Le personnage gagne donc en intérêt, à la lecture… mais aussi à la relecture ! Car ce qui est intéressant dans une saga, c’est de la relire par la suite. En reprenant le récit au début, on comprendra mieux son caractère et son énervement dans les premiers tomes : car elle n’était pas à l’aise dans cette vie, et s’en fabrique donc une autre dans la suite de la série.

Vouliez-vous parodier votre héros Lanfeust en imaginant ce dieu à son effigie et honoré par le Darshan ? Il joue d’ailleurs un rôle assez néfaste dans ce dernier tome ....

C’est une de mes idées, car pour maintenir la cohérence des dieux du Darshan, créés et soutenus par la foi de leurs fidèles, il me semblait incontournable que les précédents hauts faits de Lanfeust génèrent un culte à son nom. Je trouve important d’envisager la totalité d’une prouesse positive accomplie par un héros, y compris dans ses conséquences. Cela fait partie de son destin. Lanfeust crée donc malgré lui cet ersatz peu sympathique de lui-même. J’ai beaucoup aimé dessiner ce personnage d’opéra, doté d’un caractère de diva.

Finalement, tous les personnages de la série évoluent, sauf Lanfeust, qui reste non seulement le pilier immuable de votre univers ?

On’en demande trop à Lanfeust ! On lui demande d’être le héros à qui l’on a déjà consacré bien des livres, d’être un mari, un père, de sauver Troy (on lui rappelle constamment que c’est son destin), etc. Donc ses proches, la population de Troy et le Magohamoth lui rappellent qu’il doit rester lui-même et accomplir ce qu’on attend de lui. Sans oublier le lecteur, qui demande à Lanfeust de rester ce qu’il a apprécié. Et pour l’éditeur, qui désire qu’on lui fasse un nouvel album de Lanfeust. Avec toute cette pression, il serait intéressant de savoir ce que le personnage pourrait en penser…

Condamner son héros à ne pas évoluer, n’est-ce pas scléroser la série à terme ?

C’est trop tôt pour évoquer ce qui se passera dans l’avenir de Lanfeust, mais je pense effectivement qu’il va changer. Et l’une des raisons de cette évolution est liée au fait que ses auteurs ont aussi changé avec le temps Peut-être qu’aujourd’hui Arleston et moi savons ce que signifie la maturité. Ce qu’on ne trouvait sans doute pas intéressant il y a quinze ans a donc pris une autre envergure aujourd’hui. Et comme il y a une bonne part de nous dans Lanfeust, notre évolution pourrait donc impliquer des changements dans Lanfeust. À confirmer (ou pas) dans le futur…

On sent une incertitude. Vous n’avez pas parlé avec Christophe [Arleston] de l’orientation que vous voulez donner à la série dans le futur ?

Bien sûr ! Mais nous avons surtout parlé de ce que nous ne voulions pas faire. Chacun d’entre nous deux avaient des idées qui lui semblaient très intéressantes, et que nous continuions à confronter. De mon côté, depuis les récits mythologiques, l’humanité des héros a toujours fasciné, avec ses forces et ses faiblesses. Lanfeust va donc sans doute s’émailler de nouvelles expériences…

Vous désirez donc continuer les aventures de Lanfeust ?

Bien entendu, mais je pense que nous avons besoin de faire un break, nécessairement pour laisser décanter certaines idées, avant de mieux repartir sur de nouvelles bases. Combien de temps doit durer cette interruption : un an, deux ans, trois ans ? Aucune idée… Le temps nécessaire pour s’y remettre avec encore plus d’énergie. Je ne veux donc pas arrêter Lanfeust. À mes yeux, il est comme James Bond : après ma mort, je désire qu’il y ait encore d’autres de ses aventures.

Donc, Lanfeust est pour vous l’icône de l’Heroic Fantasy en BD, mais vous ne voulez pas réaliser le mauvais James Bond, au mauvais moment ?

Exactement. James Bond nous a prouvé qu’en prolongeant une série, on pouvait faire descendre le niveau, mais que l’on pouvait aussi le remonter. Comprendre qu’on peut modifier le concept en le bonifiant, comme l’arrivée de Daniel Craig dans Casino Royale est assez rassurant.

Pendant ce break sur Lanfeust, vous allez donc reprendre l’écriture et le dessin d’autres séries ?

Oui, j’ai déjà fini le premier tome d’une nouvelle série, qui s’intitule UCC Dolores, qui sortira début janvier chez Glénat. Avec un second tome qui sortira dans la foulée.

Pourquoi avoir opté pour Glénat et pas votre éditeur habituel, Soleil ?

Avant de répondre à la question, « Pourquoi Glénat », je préfère expliquer « Pourquoi pas Soleil » ? Et aussi « Pourquoi pas Delcourt ? » : parce que Soleil et Delcourt sont devenus la même maison, et que depuis le début de ma carrière, je n’ai jamais travaillé que chez Soleil. J’avais donc envie de découvrir d’autres horizons, travailler avec d’autres personnes, et découvrir un autre logo sur l’un de mes albums, juste pour m’assurer que je pouvais le faire. Car je me suis rendu compte que j’étais estampillé « Auteur Soleil », et à mes yeux, cela signifie travailler pour Soleil depuis une vingtaine d’années, et ne pas être capable de faire autre chose que d’être chez Soleil. D’ailleurs, lorsque j’ai pris la décision d’aller ailleurs, beaucoup de personnes ont cru que je n’appliquerai pas cette décision, que je ne franchirai pas ce pas. Par exemple, cela a surpris tout le monde lorsque Coyote a quitté Fluide Glacial, mais il l’a tout de même fait, pour des raisons qui lui sont propres.

Christophe Arleston publie également chez eux...

Je suis revenu à la base, en soumettant des projets à diverses maisons d’éditions. Puis, j’ai attendu qu’on me recontacte. Certains n’ont pas répondu, d’autres oui, et parmi ces derniers, j’ai choisi les personnes avec qui j’avais envie de collaborer.

Quelle type de relation recherchiez-vous avec ce nouvel éditeur ?

Je sentais que j’avais besoin d’apprendre, et je désirais des interlocuteurs qui puissent me dire : « ton dessin a fait ses preuves, par contre, concernant tel ou tel point, cela ne tient pas assez la route ». Et j’ai trouvé cette relation avec Cédric Illand, éditeur donc chez Glénat, qui tient bien ce rôle en ce qui me concerne. Il connaît le scénario de la série aussi bien (si pas mieux) que moi. Il est suffisamment professionnel et franc pour me dire ce qui ne va pas pour lui, tout en restant gentleman dans ses termes. Puis, à moi de voir si je désire prendre le risque de suivre ses recommandations ou pas. Et si j’opère de mauvais choix, j’assume bien entendu : c’est un mode de fonctionnement qui me convient parfaitement.

Pouvez-vous nous expliquer la thématique de cette nouvelle série : UCC Dolorès ?

Il s’agit d’un western intergalactique en trois albums, plein de vaisseaux rouillés. J’ai beaucoup réfléchi à l’usure des éléments. Je désire que chaque case, chaque lieu possède sa propre atmosphère, quitte à éveiller des questions dans l’esprit du lecteur, sans que j’y apporte nécessairement une réponse. Par exemple, un Extraterrestre est entouré de femmes, sans doute des objets sexuels, et elles ont toutes les yeux cousus. Pourquoi ? Je ne sais pas, mais je cherche à ce que le lecteur puisse questionner, cogiter… Comme dans la vie, certains éléments nous interpellent sans qu’on puisse leur trouver une explication. C’est le petit supplément d’âme que je désire apporter dans chaque image.

Une double page d’UCC Dolorès

Travaillez-vous de la même façon que sur Lanfeust ?

Je travaille uniquement au pinceau et de l’encre de chine, à part les bords de cases. Et j’apprends énormément ! Car dès que l’on modifie un peu sa méthode de travail, on apprend. Pour cette nouvelle série, j’ai donc beaucoup réfléchi, repensé où je mettais la caméra, parfois refait des cases… Ce que je ne faisait plus sur Lanfeust. Il ne vaut en déduire que j’ai bâclé Lanfeust, que du contraire ! Ce n’est juste pas la même cuisine.

Lanfeust est écrit avec une forme de désinvolture et nécessite d’être dessiné avec une part de désinvolture. En caricaturant, je pourrais comparer Lanfeust à un œuf au plat, et il y a moyen de réaliser un excellent œuf au plat, voire inoubliable. Mais cela ne doit pas prendre quatre heures à cuire, sinon il y a eu un problème dans la poêle. De l’autre côté, UCC Dolorès est un plat mijoté : on prend le temps, on réunit les ingrédients, on réfléchit, on les ajoute dans un certain ordre, doucement.

Lanfeust Odyssey tome 10

Vous aviez pourtant beaucoup évolué au cours de Lanfeust ?

J’ai appris dès le début sur Lanfeust de Troy car je devais réaliser la mise en scène d’un récit que je n’avais pas imaginé seul. Je devais donc organiser le mieux possible l’imaginaire d’Arleston. Un dessinateur est un interprète, et le scénariste est le compositeur. Je me devais donc d’interpréter au mieux sa partition, et même que je la transcende si possible. J’ai encore appris lorqu’on a abordé Lanfeust des Étoiles, pour comprendre comment maintenir les codes imaginés pour l’Heroic Fantasy et les intégrer dans un Space Opera tout en restant Lanfeust. Puis sur le retour sur Troy dans Lanfeust Odyssey, j’ai appris en voulant intégrer de nouveaux éléments pour retrouver une fraîcheur au fond de moi.

Travaillez-vous toujours avec votre épouse Lyse, qui réalise les couleurs de Lanfeust ?

Oui, mais comme pour moi, Lyse devait se remettre en question et chercher pour travailler différemment. Lanfeust possède un esprit carnavalesque, aux antipodes d’UCC Dolorès. On devait donc s’adapter, tous les deux. Il s’agit d’ailleurs plus d’un rapport à la lumière qu’un rapport à la couleur.

UCC Dolorès

Est-ce que vous séparez totalement votre travail sur UCC Dolorès de Lanfeust ?

Pas en termes de technique, car des éléments que j’ai appris et intégrés sur UCC Dolorès ont servi pour Lanfeust

Nous avons noté l’utilisation générauese des masses de noirs et des aplats qui dans les derniers albums de Lanfeust Odyssey ?

Oui, cela provient de mon travail et de mon apprentissage sur UCC Dolorès… et des exemples que je prends sur Jean Giraud. Je travaille constamment avec, posés sur ma table à dessin, les grands tirages noirs et blancs de Blueberry. Comme je les trimballe partout avec moi, ils sont dans un sale état, plein d’encre de chine entre autres, mais je pense que Giraud serait content de savoir que ses albums soient dans un sale état car ils sont utiles.

On découvre par exemple l’utilisation des hachures dans UCC Dolorès, une technique absence de Lanfeust. D’un autre, on se ressent des influences dans certaines planches, entre autres avec la dernière page du tome 9 de Lanfeust Odyssey

Oui, je devais réaliser une petite vignette, et finalement, j’en ai fait une grande page, en me laissant aller. En travaillant, je commence à comprendre de mieux en mieux les classiques que sont par exemple Giraud ou Boucq. À mes yeux, François Boucq est démoniaque : mes yeux voient, mais mon cerveau ne comprend pas toujours. Sans oublier Mathieu Lauffray : ces auteurs possèdent un art de la bande dessinée qui emprunte à la peinture. Cela me touche, je me sens attiré dans cette voie. Je ne vais donc pas me contrarier et voir ce que cela peut m’apporter dans le futur…

Propos recueillis par Charles-Louis Detournay

UCC Dolorès sort également en version noire et blanche limitée ce début janvier

(par Charles-Louis Detournay)

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Tous les visuels de Lanfeust sont © Éditions Soleil, 2018 – Arleston, Tarquin, et ceux d’UCC Dolorès sont © Éditions Glénat, 2019 – Lyse & Didier Tarquin.

Photos en médaillon : Charles-Louis Detournay.

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