Dupuis : Que faire ?

20 mars 2006 1 commentaire
  • Ce titre d'un opuscule théorique de Lénine résume bien le climat de la journée de lundi. Les parties en présence en conviennent : Après une première période "destructive", il devient urgent et vital pour tous les acteurs concernés par ce dossier de passer à une phase constructive.

L’essence même d’un site d’actualité consiste non seulement à relayer les informations qui nous sont communiquées mais aussi à tenter de les analyser et de les décrypter. Face à la semaine agitée qui vient de s’écouler, la tâche est délicate et périlleuse et ce, pour plusieurs raisons. La première est la véracité des informations fournies, préalable indispensable pour un média qui se veut sérieux. La deuxième est le parti pris volontaire ou involontaire. Volontaire car chaque collaborateur du site est libre d’avoir son opinion sur le sujet et de l’exprimer (dans la mesure où cela n’engage que lui). Involontaire car le degré de communication des opposants est déséquilibré.

Les rétroactes

L’annonce, en juin 2004, du rachat des Editions Dupuis par le groupe Media Participations (dont Dargaud est la principale filiale) a fait l’effet d’une bombe. Et ce pour plusieurs raisons :

Dupuis : Que faire ? d’abord pour son aspect inattendu. Rien ne laissait présager une telle opération
- ensuite, par son caractère symbolique d’une époque définitivement révolue : Dupuis était la dernière grande société d’édition de BD indépendante en Belgique.
- enfin, par sa dimension économique : ce rachat consacrait un nouveau leader de la BD européenne contrôlant désormais près de 40 % du marché ; un cas unique dans l’édition !

Sous le choc ou dans l’expectative, les auteurs et le personnel n’ont eu que très peu de réactions face à ce rachat. Vingt mois plus tard, des économies d’échelle ont été effectuées (principalement sur la logistique et l’administratif), le bilan financier de Dimitri Kennes est plutôt flatteur, le bilan éditorial de Claude Gendrot est apprécié. Les actionnaires de Media Participations sont les premiers à le reconnaître. Voir notre dossier

L’élément déclencheur des "hostilités"

Quel est le point de départ ? La démission de Dimitri Kennes. Dans l’interview accordée à Nicolas Anspach, l’ex-directeur général des Editions Dupuis motive sa décision par un "risque de perte d’autonomie". Et non pas par une "perte d’autonomie", la nuance a son importance.

Le combat engagé est donc préventif et non curatif. Soulignons que ses revendications portent sur les secteurs commercial, marketing, produits dérivés et éditorial. "Commercial, marketing, produits dérivés" se sont bien là des caractéristiques du monde économique dans lequel nous vivons. Il est donc puéril de voir dans ce débat un combat contre le "grand capital" que représenterait le groupe Média Participations. Le nombre d’éditeurs sur le marché (203 !) est suffisamment conséquent pour que chacun puisse trouver un cadre économique dans lequel il s’épanouit. De plus, un auteur ne peut réclamer à son éditeur un plan média/marketing d’envergure et lui reprocher par ailleurs d’avoir la structure et la capacité pour le réaliser.

Dans une lettre adressée à Claude de St Vincent et aux "auteurs Dupuis", Jean Van Hamme souligne avec justesse que "Autonomie n’est pas synonyme d’indépendance. Un groupe est un groupe, avec les avantages que certains leviers économiques peuvent procurer à chacune de ses composantes. Et donc, revers normal de la médaille, que certaines décisions ne se prennent pas souverainement mais en concertation."

Dimitri Kennes est un manager talentueux, l’action qu’il a menée ces vingt derniers mois l’atteste. Il est apprécié par le personnel de Marcinelle et par la plupart des auteurs. Personne ne peut atteindre le niveau de responsabilité qu’il avait chez Dupuis sans compétence. Certains s’étonneront de la précipitation de son départ, de sa capacité à réunir en quelques jours 102 millions d’euros et de son degré de persuasion à convaincre les autres cadres dirigeants à le suivre dans son projet de MBO. C’est vrai que c’est surprenant et que Media Participations a été surpris.

© Salma

Un « putsch raté » ?

Son action va-t-elle prendre la tournure d’un "pustch raté", comme le titrait dès le premier jour du conflit Claude Moliterni, qui en a connu d’autres, sur notre confrère BDzoom.com ? Le refus catégorique de Media Participations à cette proposition de MBO est sans surprise. Et malgré sa "jeunesse", D. Kennes n’est sans doute pas naïf. Alors a-t-il d’autres projets en tête ? Les prochaines semaines nous le diront...

Malicieux, Jean Van Hamme trouve "que la tentative du comité de direction Dupuis de racheter la société par MBO ne manque pas d’un certain panache. (...) Elle a le mérite à mes yeux de démontrer que ces cadres supérieurs croient en la valeur et l’avenir de leur maison."

Pour Olivier Van Vaerenbergh, rédacteur en chef de Spirou Hebdo, "...Ceux qui se retrouvent dans cet "esprit Dupuis" n’ont rien à gagner, ni d’une maison d’édition désormais englobée dans un groupe, sans respect des spécificités qui en ont fait ce qu’elle est, ni d’une structure éventuellement indépendante qui n’aurait plus les moyens de cette politique. Ne nous trompons pas de combat. Mais qu’il y a sans doute lieu de soutenir ceux qui incarneront au mieux cette pérennité..."

"Le tout est de savoir si vous voulez un bon directeur général chez Dupuis, conscient à la fois de l’identité d’une maison et de son appartenance à un groupe, ou un yes-man dont les seules fonctions seraient d’obéir aux ordres venus d’en haut et de discuter avec le délégué syndical local de l’aménagement des toilettes du personnel..." écrivait encore Jean Van Hamme à Claude de St Vincent.

La nomination des successeurs de D. Kennes et de C. Gendrot n’est pas sans danger. Elle devra rassurer à la fois le personnel, les auteurs et les actionnaires ! Mission impossible ? Assurément difficile. Tout le monde attend un signe fort et engageant de Media Participations. Son groupe, par ses prises de participations capitalistiques, concentre en ses mains une très grosse part du gâteau de l’édition. Cela fait peur. Normal. Une fusion éditoriale serait catastrophique pour la création. Les auteurs défendent donc leur avenir.

L’esprit Dupuis

Parmi les nombreuses réactions d’auteurs sur notre forum, certaines sont éloquentes :

Sylvain Runberg : "...je travaille avec d’autres éditeurs. Des gens aussi passionnés, avec des approches et des sensibilités différentes. Et en tant qu’auteur, cette liberté de pouvoir choisir ses interlocuteurs, dans des structures variées, c’est une liberté à laquelle je ne veux pas renoncer. Voilà pourquoi l’indépendance de Dupuis est primordiale."

Christopher : "...Je travaille également avec les éditions du Lombard. Là aussi c’est une famille, elle est aussi généreuse, prévenante mais elle est surtout différente de Dupuis... Et je veux pouvoir continuer à choisir mon éditeur, continuer à me dire qu’il y a une identité Dupuis, Lombard, Dargaud. Que chacun a ses particularités, sa façon de fonctionner. Je ne suis pas contre Média-Participations, je suis pour Dupuis. C’est aussi simple que ça."

© Bercovici

Chaque maison a un esprit, une culture qui lui est propre. Et beaucoup reconnaîtront que la culture Dupuis ce n’est pas la culture Dargaud ou la culture Lombard. Et c’est tant mieux ! Sinon autant parler de fusion. Et dans ce cas, garder des entités différentes ne sert pas à grand-chose, si ce n’est à augmenter les frais généraux. La concentration doit rester capitaliste et ne peut être éditoriale, c’est là une des spécificités de l’industrie du livre. Et le mot « industrie » n’est pas péjoratif. Le nombre d’emplois, le volume économique que représente le secteur permet justifie le terme.

"Quels que soient les moyens dont elle dispose, une maison d’édition ne peut rester florissante et conserver à ses albums une qualité et un succès constants que si elle a une âme. Or en ce bas monde, toute âme est incarnée par un individu. Chez Dupuis et depuis dix-sept ans, elle palpite sous le crâne chauve et derrière le regard pétillant de Claude Gendrot", affirme Frank Giroud.

Contraints à négocier

Le licenciement du charismatique éditeur éditorial a mis le feu aux poudres. Un grand nombre d’auteurs voit dans cet acte un affront. Certains dérapent (cf quelques propos excessifs dans notre forum), des amalgames surgissent, des vérités aussi. Il n’est pas évident d’y voir clair. Il y a quinze jours, aucune voix ne s’élevait contre l’actionnaire des Editions Dupuis. Aujourd’hui, ce n’est plus le cas. Un appel à la grève a été lancé et les auteurs se mobilisent pour soutenir Claude Gendrot. En fait, les craintes ou les revendications existaient depuis juin 2004. Elles ont juste trouvé une tribune d’expression.

Claude de St Vincent et Claude Gendrot, par courrier, donnent leur vision des faits aux auteurs. Le premier envisage le retour du second à condition "d’adhérer au projet d’entreprise." "Pour dénouer la crise, il n’y a qu’une seule solution : négocier", rétorque Claude Gendrot. Les discussions vont donc aller bon train les prochains jours.

"Dans un univers où tous les partenaires (imprimeurs, grandes surfaces, chaînes de librairies, ...) se renforcent, l’appartenance à un groupe d’édition solide est cruciale pour affronter un marché de plus en plus difficile. En 2005, pour la première fois depuis 12 ans, le marché de l’édition francophone régresse. Et les effets de la surproduction (3.000 titres en 2005 !) se font sentir", écrit encore Claude de St Vincent confirmant ainsi les chiffres de la société d’études de marché GFK. Dupuis appartient à ses actionnaires, qu’on le veuille où non. Par contre son identité, son âme comme le dit Franck Giroud, est incarnée par son directeur éditorial. Et c’est lui seul qui attire les auteurs. L’actionnaire ne doit pas l’oublier.

© Tome & Janry

La conclusion la plus pertinente vient de Philippe Tome : "...Je souhaite en appeler à la sagesse, à l’éthique et la clairvoyance de ces décideurs afin que ce secteur florissant de la création puisse continuer à se développer sans être entravé par des querelles de pouvoir, au meilleur bénéfice des lecteurs, des travailleurs qui y consacrent leurs efforts quotidiens mais aussi des créateurs et des investisseurs..."

(par Laurent Boileau)

Cet article reste la propriété de son auteur et ne peut être reproduit sans son autorisation.

Les illustrations proviennent du site Spirou.com où les auteurs s’expriment sur l’esprit Dupuis... avec humour.

 
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1 Message :
  • > Dupuis : Que faire ?
    20 mars 2006 18:10, par Jean-Claude Bartoll

    Merci Laurent de cet excellent décryptage "à froid" qui vient éclairer à point nommé ce dossier pour un certain nombre d’auteurs qui travaillent pour plusieurs maisons d’édition mais qui n’ont pa eu la possibilité ou la "chance" de travailler avec Dupuis et son encadrement éditorial et qui ne sont pas familiers de la "culture Marcinelle".

    Je souhaite que toutes les parties trouvent un terrain d’entente mais, si je puis me permettre, je pense que les créateurs peuvent travailler et avoir des relations constructives avec des directeurs artistiques, des responsables de diffusion ou du marketing pour le lancement et la pérennité de leurs oeuvres en plus de la traditionnelle relation avec le responsable éditorial qui les "chapeaute"...

    C’est aussi cela la "modernité" de la BD. Une "transversalité" de métiers qui concourent à développer un des derniers "espaces de liberté" qui existent en Europe : la Bande Dessinée (et là je parle en connaisseur après des années de travail comme grand reporter en free lance puis comme réalisateur de documentaires ou séries d’animation pour la TV...).

    Mas amitiés à toutes et à tous.

    Jean-Claude Bartoll
    (Scénariste)

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