L-F. Bollée ( "Les Maitres Saintiers" ) : « Fondeur de cloches est un métier de patrimoine que j’entends mettre en valeur. »

20 avril 2015 0 commentaire
  • Après avoir traité divers thèmes : la SF, les sports mécaniques, le policier, le récit de cap et d'épée, l'ésotérisme, le récit historique, le western, et signé un "XIII Mystery", tout en menant en parallèle une carrière de journaliste et d'écrivain, le scénariste L-F. Bollée centre sa nouvelle série de sept tomes (chez Glénat) sur une tradition familiale : celle des fondeurs de cloches !

Vous traitez un sujet assez personnel, car votre propre famille évolue depuis des générations comme maîtres saintiers, c’est à dire fondeurs de cloches. Aviez-vous depuis longtemps cette envie de scénariser cette histoire de famille, ou fallait-il que certaines étapes soient franchies pour que cette série voie le jour ?

L-F. Bollée ( "Les Maitres Saintiers" ) : « Fondeur de cloches est un métier de patrimoine que j'entends mettre en valeur. »Les Bollée sont en effet fondeurs de cloches depuis trois siècles et dix générations ! Depuis 1715, ils se sont succédés de père en fils aîné. Je suis le neveu de l’actuel saintier, Dominique, installé à Saint-Jean-de-Braye, près d’Orléans. J’avais depuis plusieurs années l’envie de réaliser « ma » saga familiale, mais je bloquais sur le « métier » ou l’activité que mes personnages allaient faire. Je voulais quelque chose façon « terroir », comme dans Les Maîtres de l’orge [Une série signée Jean Van Hamme et Francis Vallès, chez Glénat. NDLR.]. Ça peut sembler étonnant, mais je n’ai pas pensé tout de suite au métier de fondeur de cloches, sans doute parce que c’était trop proche de moi. Un jour de 2013, c’est mon père qui m’a mis cette réalité sous les yeux en me disant que j’avais à portée de main tous les ingrédients finalement…

Comment se documente-t-on sur un sujet dans lequel on a toujours baigné ?

Même si je connais évidemment la fonderie Bollée comme ma poche, il faut préciser que le métier de fondeur de cloche est beaucoup plus complexe et diversifié qu’il y paraît. Il requiert un savoir-faire exceptionnel et nécessite des techniques artisanales d’une grande précision. Tout au long de ma vie, j’ai régulièrement eu des cours de remise à niveau de la part de mon oncle pour bien tout assimiler ! Ça a encore été le cas bien sûr lorsque j’ai commencé l’écriture des Maîtres Saintiers, et je pense que c’est une grande chance que d’avoir le contact facile et immédiat avec la « source » de sa documentation !

Votre famille a-t-elle également été itinérante, ainsi que vous présentez les Rochebrune dans ce premier tome ?

Tout à fait, la fonderie Bollée n’a été établie qu’en 1838, à la suite des premiers chemins de fer qui permettaient de se déplacer plus facilement. Avant cette date, les saintiers Bollée sillonnaient les campagnes françaises à la recherche de cloche à remplacer ou installer, et ils installaient leur chantier au pied même des églises…

À la lecture de ce premier tome, on comprend que vous avez voulu ajouter au caractère spécifique des maîtres saintiers, un contexte historique, une densité familiale, et un suspense à mi-chemin entre le fantastique et le policier. Fallait-il doper votre intrigue de ces éléments complémentaires afin de trouver le bon dosage qui captive le lecteur ?

Oui, je crois. D’abord, il ne faut jamais se reposer sur une idée, mais bien essayer toujours d’en trouver d’autres, ensuite comme on reste sur une sorte d’unité de lieu et de temps, il fallait sans doute « dynamiser » l’action…

Les données techniques de la fonte des cloches sont résumées en une seule planche.

Pas question de faire trop long sur une question didactique comme celle-là, même si je suis le premier convaincu que ça vaudrait le coup ! L’idée est en effet de bien dire comment on fait les cloches et de quoi ce métier est vraiment fait, au sens artisanal du terme, mais on va prendre le temps de disséminer ça sur la série complète…

Vous mettez en scène deux frères jumeaux, aussi semblables que de caractères différents. Pourquoi avoir mis un tel duo en scène ?

Sachez qu’il y a d’abord une inspiration authentiquement familiale, puisque mes ancêtres Jean-Baptiste Amédée Bollée (1812-1912) et son frère Ernest travaillaient ensemble comme fondeurs ambulants avant de se fixer près d’Orléans, comme je le disais plus tôt. Ernest a alors décidé de voler un peu de ses propres ailes, et est allé créer une fonderie au Mans (laquelle servira bien des années plus tard à l’autre « fait de gloire » des Bollée, puisque cette branche est devenue une pionnière dans l’histoire de l’automobile… Mais c’est une autre histoire !). Dans l’album, j’ai évidemment « perverti » cette cohabitation entre les deux frères pour en faire la source d’un drame - tout scénariste n’aurait pas résisté à la tentation ! Et s’ils sont jumeaux, c’est parce que la question d’une usurpation d’identité m’intéressait…

Une certaine connotation ésotérique sous-tend votre récit...

Bien sûr, il y a d’un côté une saga avec l’évolution d’une famille au cours des années et d’autre part un mystère qui va durer jusqu’au bout, qui est d’origine religieuse et qui va peser sur tous les membres de la famille comme une malédiction…

Pouvez-vous expliquer en quelques mots quel mystère autour de la Vierge vous compter dévoiler ? Pourquoi avoir choisi ce personnage emblématique ?

La Vierge Marie est un personnage fascinant, non ? Elle est la mère de Jésus –excusez du peu !- et pourtant elle est très discrète dans les Évangiles et on se doute bien que sa véritable histoire n’aurait que peu à voir avec tous les dogmes officiels de l’église qui l’entourent… Comme beaucoup de mystères subsistent sur son parcours (notamment après la Crucifixion), il y avait là une brèche dans laquelle je me suis engouffré. Les frères Rochebrune vont mettre le doigt sur une sorte de révélation qui semble indiquer que Marie n’était peut-être pas la vraie mère du Christ et que cette dernière serait sans doute enterrée en Europe…

La conclusion de ce premier tome risque de surprendre plus d’un lecteur…

Oui, car devant des révélations qui semblent venir d’un autre temps et contenir des vérités cachées sources de pouvoir, de notoriété et de gain, il est difficile de garder la tête froide et de résister aux tentations.

Comment avez-vous fait la rencontre de Serge Fino ("Les Chasseurs d’Écume") qui dessine cette série ?

François Debois a adapté le roman de Jean-Claude Boulard (maire du Mans) "L’Épopée de la sardine" en une tétralogie, dessinée par Serge Fino.
Ces quatre albums relatent un siècle d’histoires de pêches, et comment ces familles de pêcheurs à la vie rude ont acquis, sur plusieurs générations lors du XXe siècle, une dimension héroïque, politique et romanesque.

Nous nous sommes rencontrés il y a quelques années déjà, lorsque je travaillais sur l’album Matt Peterson (Casterman) et qu’il était en lice pour le dessiner. Cela ne s’était pas fait, mais on avait bien sympathisé. Lorsque j’ai conçu Les Maîtres Saintiers, il avait déjà entamé Les Chasseurs d’Écume et je pouvais y voir quelques points communs... Cela nous a tous décidé, Glénat et moi, à lui demander de se lancer sur une nouvelle saga familiale et je suis bien sûr très heureux de son dessin parfaitement lisible et efficace !

Outre le scénario, les dialogues et le découpage, quelles consignes avez-vous données à Serge Fino ?

Une seule : qu’il vienne visiter la fonderie Bollée et le musée campanaire qui lui est lié, qu’il s’imprègne de cette atmosphère si particulière… Quand on est à l’intérieur, je peux vous jurer que c’est une machine à remonter le temps, on se retrouve d’un coup au XIXe siècle ! Qu’il voie aussi les outils et les techniques des fondeurs de cloches, qu’il comprenne comment ce métier fonctionne… Sur ce point-là, impossible de ne pas être crédible !

À la vision de l’arbre généalogique que l’on retrouve en fin d’album, on comprend que vous avez fait remonter la famille des Rochebrune jusqu’au début du XVIIe siècle.

L’idée de l’arbre généalogique s’est vite imposée, mais elle me posait un problème : compte-tenu de ce qui se passe dans l’album : je devais m’arrêter aux deux frères et ne pas aller après car sinon j’aurais révélé des éléments importants pour la suite ! Donc, je me suis amusé à revenir dans le passé, sur les traces de leurs propres ancêtres, mais c’est uniquement « figuratif » et gratuit. Notre récit commence bien en 1788 et pas avant.

Peut-on comprendre que vous avez déjà écrit la totalité de votre série ? Cette composition vous aurait permis de changer de dessinateur pour chaque album, comme vous l’avez réalisé pour L’Ultime Chimère. Pourquoi avoir choisi de maintenir l’idée d’un album par an avec le même dessinateur ?

J’ai déjà pratiqué en effet l’option multi-dessinateurs, mais là, je pense qu’elle ne s’imposait pas du tout. On est vraiment dans un esprit romanesque et feuilletonnesque, avec une famille que l’on va suivre et ne plus lâcher et je pense que de voir l’évolution dans le temps avec le même trait est plus intéressant que de varier à chaque époque. Et puis, avoir ce rendez-vous avec nos lecteurs -un album par an au mois de mars- me plaît, cela entérine un peu plus ce côté saga. J’ose dire que j’ai conçu Les Maîtres Saintiers non pas comme un film, mais bien comme un téléfilm… Il y aura donc sept tomes, et je vais bientôt écrire le troisième qui se déroulera en 1885. J’ai une assez bonne idée du quatrième, c’est un peu plus flou pour le 5e et 6e, mais je sais comment se terminera le 7e, notamment par rapport au mystère de Marie…

Après À l’accord parfait, 1788, le deuxième album s’intitule Les Sanglots de Plomb, 1815. Allez-vous proposer un album par génération ou vous positionnez-vous tout d’abord aux alentours de périodes charnières historiques ou familiales ?

C’est plutôt un album par génération, avec pour les deux premiers, un esprit de diptyque. Ce sont les événements familiaux qui vont dicter le cours du récit, même si je peux dire que le 4e album se déroulera en 1917, en partie dans les tranchées, mais aussi à l’étranger…

Chaque récit va-t-il profiter d’une atmosphère différente conférée par le lieu ?

Sans doute les lieux et rebondissements de chacun des albums contribueront-ils à donner une atmosphère différente, mais je n’en suis pas si sûr, car on aura toujours ce mélange de relation familiale compliquée et de jeu de piste ésotérique… L’aspect provincial va petit à petit se diluer, car il faut quand même songer à « bouger » un peu ! Mais c’est vrai que fondeur de cloches, c’est clairement un métier de patrimoine et j’entends le mettre en valeur car il le mérite grandement.

"Contrecoups", avec Jeanne Puchol (Casterman)

Sinon, quels sont vos autres projets en cours ?

Outre Les Maîtres Saintiers qui va m’occuper les six prochaines années, je suis actuellement dans une veine roman graphique certaine, avec la sortie fin août de Matsumoto, qui raconte comment la secte AUM avait commis un attentat au gaz sarin au Japon neuf mois avant celui du métro de Tokyo... Je réalise ce roman graphique avec Philippe Nicloux, mon compère de Terra Australis. Nous avons d’ailleurs déjà commencé la suite de nos chroniques australiennes, avec un deuxième volume qui s’appellera Terra Doloris et qui sortira chez Glénat début 2017. Entre-temps sera aussi sorti Contrecoups, chez Casterman, 200 pages avec Jeanne Puchol pour raconter la tragédie Malik Oussekine, trente ans après les faits... Sinon, j’ai aussi un grand récit d’aventure, Lao Wai, et c’est la première fois que je suis associé à un autre scénariste, en l’occurrence mon ami Alcante (dessins de Xavier Besse). Je réfléchis aussi bien sûr à d’autres projets, on verra bien ce qui se concrétisera !

"Matsumoto" avec Philippe Nicloux, à sortir fin août 2015

(par Charles-Louis Detournay)

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De Chasseurs d’Ecume, commander :
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Lire nos précédentes interviews :
- « Jean Van Hamme a apprécié le parcours terrible et tragique de Billy Stockton »
- "Je cherche à sonder l’homme avec ses tourments et ses faiblesses"

Et les autres séries de LF Bollée :
- Un long destin de sang : tomes 1 et 2
- Deadline, Un western brillantissime signé Laurent-Frédéric Bollée et Christian Rossi
- Terra Australis : la fabuleuse épopée de la colonisation de l’Australie
- Apocalypse Mania : le premier cycle, et pour le second cycle : les tomes 6, 7 et 8
- Matt Peterson : London Running
- L’ultime Chimère : Une nouvelle série « multi-dessinateurs », tomes 3 et 6
- Speedway - T1 & T2
- L’Idole & le Fléau
- Matt Peterson : London Running - Par Bollée & Stom - Casterman / L’Équipe

Photo en médaillon : (c) Fab Jousse

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