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Nicolas Keramidas : « Expliquer mon opération à cœur ouvert m’a aidé à gérer mes traumatismes »

  • Étonnante relation autobiographique de la part du dessinateur de "Luuna" avec Crisse, de "Mickey" avec Trondheim, de "Tykko" avec Arleston, d' "Alice au pays des singes" avec Tebo ainsi que de "Donjon Monsters" avec Sfar & Trondheim. Non seulement il livre son premier album en solo, mais en plus il confie être l'un des premiers bébés opérés à cœur ouvert en France... Une sérieuse rechute en 2016 l'a forcé à subir une nouvelle opération ainsi que de nombreux et longs séjours à l'hôpital. Ce rescapé nous a explique pourquoi et comment il s'est lancé dans la réalisation de ce livre.

Nicolas Keramidas : « Expliquer mon opération à cœur ouvert m'a aidé à gérer mes traumatismes » Mis-à-part 1 an – 365 dessins, vous n’aviez pas encore réalisé d’album personnel, préférant vous mettre au service des histoires qu’on vous apportait. J’imagine que l’incident cardiaque que vous avez eu le 15 janvier 2016 vous a donné l’impulsion pour passer ce cap ?

1 an – 365 dessins comprenait par essence un réel but, à savoir la réalisation d’une expérience graphique par jour. À part ce livre, j’ai effectivement réalisé dix-huit autres albums avec d’autres auteurs, scénaristes et coloristes, mais cela me trottait effectivement en tête de réaliser un projet entièrement en solo. Il fallait donc que je trouve la bonne thématique pour ne pas réaliser la même chose que dans mes précédents ouvrages : cela ne servait à rien de me placer en concurrence avec mes collègues sur le même genre de sujet.

Votre récit n’est pas dénué d’humour, surtout dans sa première partie. Était-ce pour s’accorder à votre style graphique ?

Quand je réfléchissais d’un projet en solo, j’avais déjà l’idée d’aborder le sujet de la première opération à cœur ouvert que j’avais subie, enfant à l’âge d’un an, et des cicatrices qu’elle m’avait laissées. Ces cicatrices que j’ai surtout exhibées pendant mon enfance, ont généré une série d’anecdotes que j’avais en tête depuis vingt ou trente ans, comme celle du schtroumpf, du requin ou de Hulk. Autant d’années pendant lesquelles j’avais toujours tourné mes cicatrices en dérision, je ne pouvais donc pas les raconter autrement.

Ce ton est effectivement lié au choix que je me suis imposé : ne raconter que ce dont je me rappelais. Or, il m’était impossible de me souvenir de la première opération, car je n’avais qu’un an. Rien ne m’a traumatisé, je l’ai très bien vécue. J’avais donc écrit ces quelques histoires courtes, contées de cette manière un peu déjantée, comme elle se présente dans l’album actuellement. Pourtant, à l’époque, cela ne suffisait pas pour en faire un album complet, et j’avais dès lors mis cela de côté, en me disant que je pourrais les ressortir si un magazine me demandait une histoire courte dans le futur.

Vu les complications que vous avez vécues au travers des différents séjours à l’hôpital, ce projet d’album a permis de ressortir cette histoire.

Avec tout ce qui m’est arrivé pendant cette année 2016, je ne me suis pas immédiatement dit que j’avais trouvé le sujet pour un album. Mais c’est vrai que j’ai plutôt pris énormément de notes, sans savoir que ce que j’allais en faire, juste pour m’assurer que je n’allais pas oublier ces moments-là. Car lorsqu’on va mieux, on a tendance à perdre la nuance des détails, qui apportent justement l’authenticité du récit. Or je m’intéressais à tous ces petits éléments que je ressentais ou qui m’arrivaient, et dont je voulais garder une trace… qui s’est complétée avec les notes que mon épouse a également prises au même moment.

Avez-vous trouvé la bonne formule et le bon éditeur ?

Sur base de ces notes, j’ai un moment pensé à en faire un roman, mais la bande dessinée restant mon médium, cela me semblait plus naturel d’aller dans cette voie. J’ai donc commencé à storyboarder, puis j’ai contacté différents éditeurs sur base de mes premières intentions, pour voir ce qu’ils en pensaient. Pas mal d’entre eux se montraient intéressés, sans doute car c’était la première fois que je travaillais entièrement seul, réalisant le scénario et le dessin.

Et vous avez choisi de travailler avec Frédéric Niffle suite aux bonnes relations que vous avez nouées avec lui pendant L’Atelier Mastodonte.

Au contraire, nous avons plutôt eu des relations compliquées sur cette collaboration, et cela s’est d’ailleurs plutôt mal terminé. Mais au-delà des relations humaines, il m’avait toujours dit qu’il adorait mon travail et serait content si on pouvait réaliser un album ensemble. Et lorsqu’il a entendu parler de mon projet, il m’a contacté.

En réfléchissant, je me suis dit que j’avais besoin d’un éditeur qui allait me pousser dans mes retranchements et me faire recommencer si nécessaire, afin que le résultat final soit un bon récit. Avec le recul, il est clair que ce livre aurait été très différent chez un autre éditeur.

Comment l’implication de Frédéric Niffle a-t-elle fait évoluer votre ouvrage ?

Mon projet initial est un livre plein d’énergie : cent pages en noir et blanc, et très différent de mes habitudes. Or dès les premières pages, Frédéric m’a posé pas mal de questions : « Où sommes-nous là ? Ah, chez ton cardiologue… Car entre l’abat-jour et le papier peint, je pensais qu’on était chez ta grand-mère ! » Il m’a donc poussé à me remettre en cause, en me demandant d’aller chercher les ambiances et les éléments nécessaires sur les lieux de l’action, afin que les lecteurs puissent croire au récit.

Soyons clairs : cela ne m’a pas plu, car au contraire d’autres auteurs, la documentation n’a jamais été mon point fort. C’est pour cela que j’ai toujours apprécié dessiner des univers plus imaginaires. Mais pour le coup, il fallait ici apporter au contraire l’authenticité requise par le cadre du récit. Je me suis donc rendu à l’hôpital pour en revenir avec des photos prises dans tous les sens. Et de cent pages en noir et blanc, nous sommes arrivés à deux cents pages en couleurs.

Je pense que certains autres éditeurs m’auraient laissé me perdre dans mon projet initial. Mais comme Frédéric supporte volontairement peu de projets, il s’est investi à fond dedans, en jouant à l’idiot sur chaque case et chaque bulle pour s’assurer qu’on ne puisse jamais perdre le lecteur concernant une explication ou un schéma qu’il aurait pu mal intégrer. C’était donc le bon éditeur pour ce livre, car je souhaitais qu’on me pousse dans cette direction.

J’imagine que la question du ton et de l’humour s’est également posée, car on ressent différentes émotions à la lecture de votre ouvrage.

Comme je l’expliquais, les anecdotes autour des cicatrices se voulaient marrantes, car je les ai toujours vécues comme telles, puisqu’elles n’étaient pas liées à un traumatisme. Le ton change un peu par la suite, car mes notes me permettaient de reprendre la façon dont j’ai ressenti les événements de 2016, pendant une année où je suis passé par des hauts et bas. J’ai parfois essayé de recouper avec l’humour du début du livre, car je ne voulais surtout pas un récit qui « plombe » le lecteur. J’ai surtout trouvé qu’avec ce type d’opération, on pénétrait dans un hôpital, un univers hallucinant, coupé du monde, au point de ne plus avoir conscience comment est la vie dehors. Là, on se rend compte que nos petits tracas du quotidien sont dérisoires.

D’où les métaphores que vous utilisez : comme l’oiseau tombé du nid lorsque vous sortez de l’hôpital ? Ou le chien dans un jeu de quilles quand vous évoquez votre premier retour à la Fnac ?

Oui, je trouvais plus intéressant de tourner en dérision ces moments de retour à la vie normale, plutôt que de présenter des moments pour moi anxiogènes , comme ce premier retour à la Fnac. Cet univers « normal » m’est apparu oppressant, par comparaison avec mon séjour à l’hôpital, où j’étais protégé comme dans un cocon. Certes, personne n’aime y être, mais c’est également flippant de rentrer chez soi par la suite, car lorsque l’on ne se sent pas bien, vous n’êtes pas certain de trouver quelqu’un qui pourra vous aider si vous rencontrez un problème. La sortie est un moment compliqué à gérer, un mélange de bonheur et d’appréhension. Aujourd’hui encore, quand je passe devant l’hôpital, j’ai conscience des personnes qui y sont soignées et de ce qu’elles ressentent. Ce n’est plus un simple bâtiment à mes yeux.

On imagine que cela a un effet cathartique de dessiner tous ces moments...

Oui, j’ai eu la chance d’avoir pu écrire et travailler sur tout cela et d’opérer une sorte de catharsis, consciemment et inconsciemment. Je trouvais intéressant de raconter cette expérience, et cela m’a permis de mettre cela derrière moi. Cette année n’est plus une source de cogitation maintenant. S’adresser aux autres me donne peut-être cette possibilité de mieux digérer ce traumatisme par rapport à d’autres. C’est un chapitre de ma vie qui est maintenant derrière moi.

Votre mise en page est très ouverte et très graphique. Comment avez-vous conçu cette partie de l’album ?

Comme je n’avais pas encore réalisé d’album en solo, j’avais initialement storyboardé de petites anecdotes, avec au final plusieurs carnets pleins d’éléments. Mais mes soixante anecdotes ne faisaient pas un livre. Nous avons alors commencé à travailler la structure de l’ouvrage. Comme le propos restait assez dense, une narration chronologique s’est imposée pour ne pas embrouiller le lecteur. Frédéric était vraiment focalisé sur le fait ne pas perdre le lectorat, tant en cherchant à le captiver qu’en décrivant les péripéties de la bonne façon.

Quant aux grandes cases, les doubles pages qui ponctuent l’album, le cœur qui parle, c’est moi qui me suis laisser aller, afin de réaliser un livre qui me ressemble, tantôt avec de l’humour, tantôt avec des dessins plus techniques. Nous voulions des doubles pages avec du décor pour le lecteur situe bien les choses et croie à tout ce que je lui racontais. Même si je me suis effectivement parfois fait plaisir en m’amusant de temps en temps avec ces décors...

Votre album devait sortir en avril 2020, il a donc été repoussé pendant près de dix mois. Pas trop compliqué pour votre premier projet en solo ?

Oui, je suis content qu’il paraisse enfin, car j’ai travaillé deux ans sur le projet, et qu’il fallait qu’il aboutisse avec une sortie adéquate. Je reste néanmoins convaincu que l’éditeur a pris la bonne décision en le décalant, car une parution en avril 2020 aurait été difficile en pleine pandémie, surtout avec un sujet touchant à la santé et aux hôpitaux. Tandis qu’aujourd’hui, le public est plus sensibilisé. Je suis donc content qu’on ait réussi à mener le projet de bout en bout comme je le souhaitais. Pour un premier projet en solo, j’en avais besoin. Et au final, ce livre me correspond à 100%.

Maintenant que vous avez réalisé votre premier album comme auteur complet, vous allez remettre le couvert ?

Pas de tout de suite. À cœur ouvert traite d’une expérience de vie très particulière que je portais en moi depuis très longtemps. Maintenant que je l’ai racontée, je me veux pas forcer à tenir des propos plus communs, comme le quotidien d’un auteur de BD ou mon confinement ; d’autres l’ont fait de manière suffisamment opportune. Je ne pense pas que j’apporterais ce qui caractérisait ici ma propre expérience : un propos différent que je voulais rendre intéressant.

Naturellement, je continue à dessiner et m’amuser avec mes collègues. Je suis en train de terminer un gros livre avec Joann Sfar qui s’intitule Commando Barbare chez Glénat. Ce projet d’Heroic Fantasy sera accompagné de la sortie d’un jeu de rôle et d’un roman illustré. Je dois avouer que cela m’a fait beaucoup de bien de réaliser cet album assez déjanté après ce projet plus introspectif. Je travaille aussi sur un autre projet qui va faire parler de lui, mais il est encore trop tôt pour lever le voile. Bientôt…

Propos recueillis par Charles-Louis Detournay.

(par Charles-Louis Detournay)

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