Philippe Geluck (1/2) : « L’album reste mon plus grand espace de liberté »

28 décembre 2019 3 commentaires
  • À l’occasion de son nouvel album du "Chat" et de sa future exposition de statues au printemps prochain, le dessinateur-humoriste nous a accordé une longue interview dans laquelle il se livre sans tabou sur ce qui le passionne, le stimule et le déçoit.

Ce vingt-deuxième album du Chat paraît plus philosophe. Par exemple, vous y abordez la question de la religion, pas seulement en l’égratignant, mais aussi en posant des questions sur le sens de la vie. Par rapport à vos précédentes publication, cette progression est-elle consciente ?

Philippe Geluck (1/2) : « L'album reste mon plus grand espace de liberté »Non, tout cela se déroule sans que je m’en rende compte. Ce sont sans doute certaines de mes préoccupations actuelles. Au bout de deux années de compilation de dessin, lorsque je me décide à faire l’album, je puise dans la manne des thématiques récentes. Peut-être que tout ce que j’ai fait précédemment n’était que de la rigolade, et que je commence enfin à me poser les vrais questions... ? Non, je rigole !

J’ai essayé d’obtenir un équilibre entre des choses légères et d’autres plus profondes. Par exemple, lorsque m’est venue d’un coup cette idée de gag : « Lorsqu’un pauvre vole un riche, c’est un délit. Quand les riches volent les pauvres, c’est un système économique. », j’ai été si interpellé d’avoir trouvé cette phrase, que j’ai fouillé sur Internet pour vérifier que personne ne l’avait dite avant moi et que je l’aurais juste ressortie. Mais on dirait que c’est inédit. Et j’étais content, car dans ce genre de cas, on quitte le registre de l’humour pour aborder quelques vérités de société.

Est-ce finalement l’intérêt que vous placez dans vos albums : on rigole, mais vous pouvez aussi piquer là où cela titille, histoire de faire réfléchir le lecteur sur notre modèle de vie ?

Sans doute, mais cette préoccupation est présente depuis le début. Ce serait d’ailleurs intéressant de reprendre un ancien album pour vérifier la part qui reste pertinente. Mais je ne veux jamais devenir un donneur de leçon, ni un vieux croûton qui commence à croire que ce qu’il dit est important. Je dois rester dans la légèreté, le second degré et le propos biaisé. Cela ne m’empêche pas d’évoquer effectivement des thématiques plus globales.

Avec le temps qui passe, je me rends aussi compte que j’ai peut-être une responsabilité auprès de mon public, surtout les plus jeunes, et de leur dire que même si on doit pouvoir rire de tout, l’humour peut aussi véhiculer de vraies valeurs. Cette réflexion me vient sans doute des lecteurs qui me parlent de plus en plus du Chat comme quelqu’un qui les touche.

D’où ce dessin « Vous êtes ici » que vous avez réalisé ?

Tout à fait ! Parce que les gens me le disent, et je voulais le leur affirmer également.

Vous parlez du jeune public, vous avez justement abordé la thématique du climat dans cet album. Pourtant, au lieu de juste décrier le réchauffement climatique, faut-il générer cette prise de recul comme vous l’utilisez ?

Oui. Même si je joue normalement sur le second degré, je reste très premier degré concernant l’engagement climatique des jeunes. J’étais touché de les voir arborer le dessin que j’avais réalisé pour eux, lors de la manifestation avec Raoni [NDR : voir ci-dessous]. Je reste très admiratif de leur mouvement, car je les attends depuis que j’ai seize ans, et que j’ai dû affronter des générations qui s’en foutaient. Et qui s’en foutent encore maintenant ! Je crains qu’il soit malheureusement un peu tard, mais je ne veux pas tenir un discours pessimiste. Je dois continuer à faire rigoler mes propres petits-enfants, et tous les autres jeunes, même si comme le Chat l’indique dans le titre de cet album : « Tchiky tchiky tchiky Aïe ! Aïe ! Aïe ! », on continue à rigoler malgré la tragédie qui s’annonce.

Est-ce alors la recherche de la forme qui vous préoccupe en permanence ? Celle de trouver la bonne façon d’aborder un sujet qui vous touche et vous préoccupe ?

Je veux rester libre de pouvoir réaliser un gag crétin, ou sophistiqué et élégant.

On revient donc à l’équilibre des thématiques légères et profondes, mais ici dans la forme plutôt que dans le fond ? Afin que le lecteur soit d’autant plus touché par un sujet porteur après un gag plus léger ?

Depuis toujours, je conçois effectivement mes albums en alternant le chaud et le froid. Après tout dépend du cadre. J’ai réalisé récemment un dessin pour une campagne publique française concernant la non-exclusion en raison du genre. Compliqué de trouver une astuce humoristique sur un sujet aussi sensible, il faut donc éviter toute caricature. Je retrouve plus de libertés dans un journal, même si on me refuse parfois des dessins, que je place pourtant dans le livre si je les trouve réellement intéressants. L’album reste donc mon plus grand espace de liberté, celui dans lequel je soigne le plus le chemin de fer.

Qu’est-ce qui génère un refus de la part de la presse ?

Parfois des dessins où ils imaginent une connotation sexuelle là où il n’y en a pas. La météo "MeToo" où je prends pourtant la défense de femmes. Lorsque j’écris des mots comme « Vieux », « Juif » ou « homosexuel », ils s’attendent également à recevoir du courrier.

Ressentez-vous ce cadre qui se resserre ? Cette époque moins libertaire ?

Bien sûr ! Pour cette raison, je suis content de bénéficier des livres car tout ce qu’on pourrait me refuser ici ou là se retrouvera dans l’album : cela a été et reste ma philosophie. Il faut toujours continuer à pousser, pour élargir le propos et dépasser la ligne théorique qui semble fixée. Il faut empêcher aussi d’ouvrir toujours des parapluies, de crainte qu’une personne trouve à y répondre. Et je ne vous parle pas des réseaux sociaux...

Avez-vous une responsabilité dans ce combat à l’encontre de l’étau qui se resserre ?

À mon âge, je trouve que mon rôle est de maintenir les portes et les fenêtres ouvertes afin que les autres puissent continuer. Et pour deux raisons.

Premièrement, certains m’ont souvent demandé pourquoi je ne m’auto-éditais pas, ce qui me permettrait selon eux de gagner plus d’argent. À cela, je réponds tout d’abord que ce n’est pas mon métier. Puis je me rappelle que lorsque j’ai commencé chez Casterman, il y avait de grands noms comme Pratt, Jacques Martin, Tardi et les autres, sans oublier Hergé qui venait de nous quitter. Grâce à ces grands auteurs et leur travail, le blanc-bec que j’étais a pu s’épanouir au sein de cette grande maison. J’ai maintenant pris un peu ce rôle, car une partie de Casterman vit grâce à moi. Les jeunes qui arrivent ont donc besoin que je sois là. On parle souvent des droits de l’homme, j’aime aussi parler de ses devoirs, et j’estime que j’ai le devoir de rester dans une maison d’édition pour cette raison-là.

Deuxièmement : si j’ai pu, par ma liberté de ton et mes diverses activités, montrer qu’on peut continuer à parler et rire de tout, cela peut aider les suivants à s’exprimer. Ne laissons pas se rétrécir le champ d’action !

Demain, la suite de cette interview de Philippe Geluck…

Propos recueillis par Charles-Louis Detournay

(par Charles-Louis Detournay)

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Concernant cet album du Chat, lire notre article : Le Chat fait la Rumba... et se customise pour ses lecteurs !

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Toutes les photos sont : ©StudioFiftyFifty - Geluck, 2019.

 
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