Bastien Vivès : « "Une Soeur" évoque la bulle enchantée d’un amour d’été »

26 juin 2017 0 commentaire
  • L'un des auteurs les plus doués de sa génération revient avec un déroutant et sublime album en solo, cinq après "Polina". Un récit sentimental qui joue avec la nostalgie, et l'émoi des premières amours. Universel et bouleversant !

C’est votre premier album personnel depuis Polina. Un délai assez inhabituel dans votre bibliographie ?!

Bastien Vivès : « "Une Soeur" évoque la bulle enchantée d'un amour d'été »Cela faisait cinq-six ans que je travaillais avec mes amis, sans il est vrai, réaliser d’album en solo. En réalité, cela faisait deux ans que je désirais raconter une histoire de frangins, en lien avec mon petit frère. A posteriori, On pourrait penser que je suis passé à côté, car le livre s’intitule « Une sœur », mais j’ai également toujours rêvé d’avoir une grande sœur. Et pour approcher cette thématique double, je me suis dit que je pouvais raconter l’histoire de deux frangins qui se découvrent une grande sœur. De ce point de départ, j’ai voulu aller chercher de la profondeur, ce qui particularise le fait d’avoir un frère ou une sœur.

Vous êtes donc parti de vos souvenirs personnels de vacances en famille pour donner une sensation forte de réalisme ?

Une Sœur n’est pas de l’autobiographie, car les faits tels qu’ils sont racontés ne sont jamais arrivés. Mais Je voulais effectivement traiter d’une parenthèse enchantée, une semaine pendant laquelle les personnages vivent un instant unique, et qui va se terminer. Comme le lecteur qui va se plonger une heure dans le livre, puis le refermer et passer à autre chose. Cela m’évoque certains films qui m’ont beaucoup plu, comme Lost in Translation, dans lequel des voyageurs bloqués dans un hôtel se retrouvent à vivre une histoire commune. J’aime cette temporalité, savoir que la fin va arriver.

Une Sœur évoque notamment ce passage du monde de l’enfance à l’âge adulte, avec plusieurs étapes de cette transition appelée adolescence. Votre personnage, Hélène, présente plusieurs visages, notamment face aux autres adolescents, pour cacher sa vraie nature…

L’adolescence représente surtout un âge où l’on passe son temps à être inconsistant : on ne sait pas qui on est, dans quelle tranche d’âge on est, ni où l’on va ! Et c’est là où la relation entre les frangins est agréable : si les choses vont mal pour le grand frère, il peut rejoindre le monde du petit frère et ses Pokémons, et si le petit frère s’ennuie, il peut rejoindre le monde du grand frère pour trembler un peu. Ces aller-et-retours sont une belle façon de grandir et d’évoluer, surtout qu’ils sont trois pendant tout l’album, et que ces réflexions s’appliquent aussi à Hélène.

Bien entendu, ces trois personnages (les deux frères, et la « sœur » Hélène, grandissent à trois vitesses, avec des aspects très régressifs avec le petit Titi, comme aller chercher des crabes ou faire des trous dans la plage, et l’instant d’après, ils peuvent aller piquer des bouteilles de vin et fumer des clopes. Ce qui représente une réelle chance dans la relation de frangins, et c’est pour cela que j’ai voulu l’évoquer.

Le lecteur pourra s’étonner d’éléments apparemment anodins, que vous installez sur plusieurs pages, comme le puzzle réalisé par les personnages. Une façon d’expliquer qu’il est possible de s’amuser à des choses simples, alors que l’on a bravé des interdits quelques pages auparavant ?

Exactement, c’est une idée commune que nous avons aussi abordée dans La Grande Odalisque avec Ruppert & Mulot : ce qui est important dans la vie, ce ne sont pas les choses qu’on réalise, mais plutôt avec qui on les vit. Cela devient plus que de l’amitié.

Est-ce donc l’idée générale du livre : c’est la rencontre qui nourrit. Même si elle peut être fugace comme ces rencontres d’été, elle vous marque pour la vie ?

Effectivement, surtout à ces âges-là, entre 13 et 14 ans, où il y a un vrai gouffre entre les moments que l’on vit. Et je voulais qu’à la fin du livre, il n’y ait pas de retour en arrière possible. Notre jeune héros ne peut plus revenir vers le monde des Pokémon, il doit avancer.

Si votre personnage central se lasse donc progressivement de dessiner des Pokémon, cela reste donc le dada de Titi, son frère de 9 ans et demi. Même si cela reste un moyen de se rejoindre entre frères, on a limpression que vous puisez là dans votre propre expérience… même vous étiez plus porté sur le dessin des Tortues Ninja...

Oui, si je dois résumer ma propre progression graphique, elle se compose de quatre grandes étapes : j’ai commencé avec les araignées (très important, les araignées !), puis les dinosaures, après les Tortues Ninja, et enfin les femmes à poil, vers 12-13 ans.

Le récit d’Une Sœur comporte d’ailleurs une connotation assez sexuée. Est-ce un défaut de pudeur, une volonté de vivre au naturel, en se laissant porter par ses envies ?

La sexualité entre adolescents est compliquée, car c’est un âge où l’on n’a aucune intimité : il y a toujours les parents, ou les petits frères et les petites sœurs qui vous épient ! Or c’est un âge où l’on doit découvrir les choses. J’ai voulu démontrer cela dans ma mise en scène : la tension monte, et l’on commence à peine à aborder le vif du sujet que les personnages sont interrompus !

Je voulais donc passer du temps à faire monter le désir ou l’attente, jusqu’au gros plan que le lecteur attend. La première fois qu’on se retrouve devant une paire de seins ou un sexe reste des moments extrêmement marquants, dont on se souvient toute sa vie. Ces éléments étaient importants, ce qui explique donc un cadrage parfois assez cru. Mais cela se vit aussi et surtout sur le visage des personnages, où je dessine les yeux lorsque l’émotion est importante.

Et pour véhiculer cette émotion, vous avez volontairement placé votre récit dans le cadre des vacances et des premiers émois qui s’y déroulent.

Je pense surtout que, d’une manière ou d’une autre, tout le monde a vécu un amour de vacances, qu’il ait été consommé ou npn. Pour ma part, je ne l’ai pas vraiment pas vécu, car sans revendiquer avoir perdu mon adolescence, j’ai passé de temps à dessiner pendant toute cette période. Mais je me suis rattrapé par la suite ! Plus que la nostalgie, il était important à mes yeux qu’Une Sœur évoque un instant vécu, car je crois que beaucoup de personnes ont été séduites par un(e) autre, alors qu’il faisait beau dehors. Et ils ont passé un chouette moment. Se raccrocher au souvenir de chaque lecteur permet plus facilement de se projeter sur le récit.

Si vous n’avez pas vraiment vécu cet amour de jeunesse, comment parvenez-vous à insuffler les émotions à votre jeune héros de treize ans ?

Tomber amoureux à 35 ans donne le sentiment d’en avoir 15 ! Il suffit donc de reprendre ces émotions pour les projeter sur un gamin si c’est le but de votre histoire ! Et si vous êtes à un moment épuisé comme si vous aviez 100 ans, cet épuisement peut vous aider à vous mettre dans la peau d’une personne âgée. On peut écrire sur une situation vécue à un moment précis, sans réellement l’avoir vécue.

Propos recueillis par Charles-Louis Detournay.

Photo : Charles-Louis Detournay

(par Charles-Louis Detournay)

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- La Guerre
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- Pour l’empire
( avec Merwan Chabane & Sandra Desmazières)
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Photo en médaillon : Charles-Louis Detournay

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