Actualité

Affaire Gaston Lagaffe : une lettre ouverte à Média-Participations pour le respect du droit moral des auteurs

Par Thelma SUSBIELLE Didier Pasamonik (L’Agence BD) le 5 mai 2022                      Lien  
Depuis l'annonce par les éditions Dupuis de la reprise du célèbre personnage de Franquin, Gaston Lagaffe, la question du droit moral est au centre des débats. Le conflit entre la fille d'André Franquin et son éditeur est aujourd'hui devant les tribunaux belges, la première faisant valoir le droit moral, inaliénable selon la loi, de l'ayant droits ; le second mettant en avant les contrats signés par l'artiste "en pleine possession de ses moyens". N'empêche, l'inquiétude est grande auprès des auteurs et aboutit à la publication d'une "lettre ouverte" à destination du groupe Média-Participations, la holding de tête contrôlant notamment les éditions Dupuis, Dargaud, Le Lombard, Kana, Urban, Huginn & Muninn, ou Le Seuil, par ailleurs producteur de jeux vidéo et de films. C'est dire si l'enjeu est de taille et dépasse de loin le seul secteur de la bande dessinée.
Ainsi, la dernière péripétie en date de cet évènement, est la publication d'une "lettre ouverte" qui a recueilli plus de 600 signatures en à peine 24h, avec des commentaires parfois bien sentis.

Pour les 100 ans de Dupuis, la maison d’édition avait donné, le 19 mars 2022, une conférence de presse lors du Festival international de la bande dessinée d’Angoulême. Après une demi-heure de présentation des sorties à venir, le directeur éditorial des éditions Dupuis,Stéphane Beaujean a présenté, sous la carte de l’humour, le retour de l’anti-héros d’André Franquin dans un album intitulé Le Retour de Lagaffe. Réalisé par Marc Delaf, il devrait sortir en octobre 2022.

"Ce nouveau Gaston est dessiné par Marc Delaf, l’auteur des "Nombrils", [qui sait] reproduire quasi à la perfection le dessin de Franquin - après cinq ans d’entraînement, je vous rassure." déclarait-il. [1] Et effectivement, tous les personnages originaux sont là, quasiment inchangés. Beaujean insistant sur "un trait qui est sensiblement le même que celui de Franquin."

De fait, cependant la révélation des méthodes de travail de Delaf, se basant sur un fichier énorme de références originales, un procédé pour le moins interpellant qui pose la question d’une fidélité trop présente.

Affaire Gaston Lagaffe : une lettre ouverte à Média-Participations pour le respect du droit moral des auteurs
Un retour loin de faire l’unanimité
Delaf / Dupuis
Une des planches dessinées par Delaf
Delaf / Dupuis

À la fin de cette conférence, arrive la traditionnelle séance de questions des journalistes. Notre consœur Laurence Le Saux (Télérama), jette le pavé dans la marre en signalant qu’Isabelle Franquin, la propre fille et unique ayant droits de l’artiste, n’était pas d’accord avec le projet : "Qu’en est-il juridiquement ? Quels droits ont les éditions Dupuis ? Et qu’est-ce qui peut advenir si Isabelle Franquin décide d’attaquer ?" demandait-elle.

Gaston Lagaffe par Franquin
© Dupuis

Pour le directeur éditorial, la situation est limpide : " Effectivement, Isabelle Franquin ne souhaitait pas de reprise du personnage de son père. Les éditions Dupuis ont les droits d’édition qui nous ont été cédés dans les années 1990 dans un contrat qui nous semble très clair. [...] Ces clauses spécifient bien que nous sommes propriétaires, qu’il cède absolument tous les droits de ses personnages et qu’il y autorise les reprises et les poursuites à la condition qui est, de toute façon incessible, qu’il faut contrôler le droit moral. Le droit qui est aujourd’hui le droit d’Isabelle Franquin. Donc nous, nous avons fait toutes les démarches dans ce sens auprès d’elle et c’est ainsi qu’elle a pris connaissance du projet et qu’elle s’y est en tout cas opposée à l’oral. Sur les questions juridiques, je crois que du côté des éditions Dupuis, nous sommes dans notre droit : nous avons un contrat, il a été signé par un auteur en pleine possession de ses moyens qui fait figurer des clauses spécifiques, rares et claires. Le seul débat que vous connaissez, c’est celui de la parole publique où il s’est exprimé plusieurs fois sur le fait qu’il ne souhaitait pas qu’on reprenne Gaston. Mais qui n’a dit parfois sur scène ce qu’il ne faisait pas dans la vie privée, et pour le coup, sa prise de parole privée semble dire le contraire..." Une conclusion qui a laissé la salle un peu circonspecte et qui annonçait le procès à venir.

Quelques jours plus tard, Isabelle Franquin attaquait effectivement les éditions Dupuis pour non-respect du droit moral de son père.

Franquin par lui-même
© Franquin

Cette question du droit moral -assez centrale dans le droit français (et belge)- interpelle les auteurs, pas seulement de bande dessinée, d’ailleurs. D’où cette lettre ouverte adressée aux responsables de Média-Participations, la holding belge de Dupuis dirigée par Vincent Montagne, par ailleurs président du Syndicat National de l’Édition française.

Voici la lettre :

Messieurs,

Nous avons visionné la conférence de presse de votre société Dupuis du 17 mars 2022 au 49 ème Salon international d’Angoulême annonçant une nouvelle bande dessinée de Gaston Lagaffe (Conférence de presse 100 ans Dupuis – YouTube) et ce malgré la nette opposition du droit moral d’André Franquin.

Ce litige nous semble déborder largement du cadre strictement légal des droits d’exploitation que vous auriez ou n’auriez pas. En agissant ainsi envers le droit moral, vous fragilisez toute une forme artistique qui a mis plus d’un siècle à se faire respecter. Vous proposez de revenir à une époque où la volonté du créateur était soumise au bon vouloir des détenteurs des droits commerciaux et où un ersatz – ou produit dérivé – se présente comme une œuvre originale.

Pour ceux et celles qui consacrent leur talent et activité à cette forme artistique, comme pour les lecteurs et lectrices, il est essentiel que les droits moraux des auteurs – morts ou vifs – soient respectés. Pour préserver cette nécessaire confiance, il est impératif que vous honoriez la volonté d’André Franquin, qui a demandé – à de nombreuses reprises, publiquement et sans détour – que son personnage de Gaston ne lui survive pas sous les traits d’autres auteurs.

En bafouant son droit moral, vous mettez en péril la création d’hier, la création d’aujourd’hui et hypothéquez la création de demain ; la bande dessinée ne peut être restreinte à un artisanat traditionnel ou un produit industriel.

Cette lettre compte aujourd’hui plus de 600 signatures et quelques commentaires cinglants :

- "Bien au-delà de la violation cynique et décomplexée de la volonté de Franquin, cet acharnement à maintenir en vie des œuvres dont les auteurs sont décédés depuis longtemps, pour des raisons purement financières, est une aberration qui mène la BD à sa perte. Pas de prise de risque, pas de renouvellement : rien que des valeurs sûres, dessinées par des valeurs sûres pour un public captif, emmuré dans sa nostalgie. Rentable à court terme, mais suicidaire à long terme." - Philippe Nihoul

- "Respect des auteurs, indispensable.
Encourager les nouveaux auteurs à créer de nouveaux « héros » …
" - Radiguet Chloé

- "Gaston est un produit d’un homme et d’une époque. Il est le prolongement de son auteur, son double. Il est ancré dans une réalité. Plutôt que de réchauffer des plats, fussent ils succulents, Dupuis devrait stimuler les jeunes auteurs à venir avec de nouveaux personnages, de nouvelles idées et un nouveau public. " - Denis C

Ou encore celle-ci, pleine d’humour qui rappelle l’aversion profonde de Franquin pour les contrats.

- "Je signe bien sûr des 3 mains cette Gastonnade !
Au fait, avez-vous aussi demandé la signature de Monsieur De Mesmaeker ?...
" - Patryck de Froidmont

Comme on disait jadis chez Casterman, affaire à suivre...

Voir en ligne : La lettre ouverte pour le respect des auteurs

(par Thelma SUSBIELLE)

(par Didier Pasamonik (L’Agence BD))

Cet article reste la propriété de son auteur et ne peut être reproduit sans son autorisation.

🛒 Acheter


Code EAN : 9791034752065

Gaston Lagaffe Dupuis ✏️ André Franquin France Marché de la BD : Faits & chiffres 🛒 Acheter 📖 Feuilleter  
Participez à la discussion
5 Messages :
  • "Cette question du droit moral -assez centrale dans le droit français (et belge)"

    Le droit moral en France est plus fort que le droit moral en
    Belgique. Curieux de connaître l’issue de cette histoire…

    Répondre à ce message

  • Si, comme c est indiqué dans l article, le contrat Dupuis indique qu il faut détenir le droit moral. Que le droit moral c est Isabelle Franquin et que Isabelle Franquin refuse. C’est plié non ?

    Répondre à ce message

    • Répondu le 11 mai à  08:42 :

      Le droit moral en Belgique est plus limité qu’en France. Tout dépend de ce qui est précisé dans le contrat.
      Il serait étonnant que que le service juridique de Média-Participations n’ait pas étudié la question avant de se lancer dans cette reprise.
      Le droit moral est de plus en plus difficile à faire reconnaître. Plus le temps avance, et plus l’esprit du copyright remplace celui du droit d’auteur. Mais à la justice de trancher !

      Répondre à ce message

  • Gaston et le contrat
    12 mai 10:00, par Klaus Hoffmann

    En tant que grand fan de Spirou et Gaston, j’ai été ravi d’entendre l’annonce du renouveau de Gaston. J’étais également enthousiasmé par la poursuite du style d’André Franquin et j’étais tout aussi heureux de la réussite de la réalisation que je l’étais avec Astérix il y a quelques années. Mais c’est avec une grande incompréhension que j’ai pris note de ce qui se passait en ce moment.
    L’une des phrases les plus anciennes de la jurisprudence stipule : Pacta sunt servanda (les contrats doivent être respectés). Quel est l’intérêt de signer des contrats si l’on prétend plus tard qu’ils ne s’appliquent pas ? Poutine avait-il raison lorsqu’il a ensuite unilatéralement changé le paiement convenu par contrat pour le pétrole et le gaz en euros en roubles ?
    J’ai été irrité quand j’ai lu que le nouveau dessinateur était accusé d’avoir créé une grande compilation d’exemples. Comme tout dessinateur consciencieux qui s’attaque à une série, il a rassemblé de nombreux matériaux pour le style de Gaston et créé quelque chose de nouveau à partir de ces éléments. Il en fut sans doute de même pour Franquin lorsqu’il reprit Spirou à Jijé. Cette procédure est tout à fait normale et tout sauf répréhensible. Au contraire, cela montre le grand respect pour le travail de Franquin et le sérieux avec lequel il a préparé la suite de la série. Il faut être content d’avoir trouvé un excellent artiste qui puisse continuer la série Gaston dans le style de son créateur.

    Répondre à ce message

    • Répondu le 13 mai à  08:04 :

      Le parallèle avec Poutine est vraiment déplacé. L’omniprésence de ce personnage dans les esprits et les inquiétudes de chacun en ce moment est justifiée mais on ne doit pas faire de lui l’arbitre des élégances en ce qui concerne le respect du droit dans nos pays qui ne vivent pas sous son régime.

      Répondre à ce message

PAR Thelma SUSBIELLE,Didier Pasamonik (L’Agence BD)  
A LIRE AUSSI  
Actualité  
Derniers commentaires  
Agenda BD  
Newsletter ActuaBD