Angoulême 2017 : "Pline", le grand retour de Mari Yamazaki

12 janvier 2017 0 commentaire
  • Star du manga avec plus de dix millions d'exemplaires vendus pour sa dernière série Thermae Romae, femme de l'année 2012 selon Vogue Japon, présentatrice télé, chanteuse de bossa nova, spécialiste de l’Antiquité, Mari Yamazaki revient à ses amours latines avec une biographie romanesque de Pline l’Ancien. D’une éruption de volcan à une autre, c’est l’itinéraire d’un des plus grands intellectuels de notre histoire que la mangaka s’attache à imaginer. Mari Yamazaki sera à Paris et à Angoulême ces jours-ci, accompagnée de Tori Miki, son binôme sur "Pline".
Angoulême 2017 : "Pline", le grand retour de Mari Yamazaki
Couverture du tome 2, édition française

On l’avait découverte avec Thermae Romae, succès aussi inattendu que planétaire, qui montrait que le manga pouvait s’attacher à une histoire très loin de son champ d’exploration habituel, en l’occurrence la Rome Antique. Mais si ce manga s’amusait à faire voyager un architecte romain jusqu’au Japon moderne, alternant les scènes dans les deux pays et dans les deux périodes, avec Pline Mari Yamazaki ancre cette fois pleinement son récit dans la Rome de Néron, au premier siècle de notre ère.

Mais qui est Pline et pourquoi s’emparer d’un tel personnage ? Pline nous est connu à travers une œuvre phénoménale qui a servi de référence scientifique des siècles durant : son Histoire Naturelle [1]. Dans cet ouvrage, le naturaliste décrit en détail tous les phénomènes auxquels il est confronté, et tente inlassablement de leur trouver des explications, le plus souvent rationnelles, parfois empreintes de superstitions ou s’inscrivant dans les croyances de l’époque. C’est d’ailleurs pour cela qu’avec les avancées de la science à la Renaissance, son travail sera peu à peu délaissé, ramené à une dimension historique et culturelle.

couverture japonaise du tome 1

Mais si le monde antique nous est si bien connu grâce au travail de Pline, de sa vie nous ne savons rien, ou presque. Et voilà comme la plus riche des matières possibles – cette somme d’anecdotes et d’observations concrètes et imagées que l’on trouve dans l’Histoire Naturelle – apparaît pouvoir être investie dans un propos romanesque offrant une grande liberté. Mari Yamazaki peut laisser cours à son imagination pour inventer les aventures de son héros, lui faire parcourir comme elle veut le monde latin et le façonner à son gré à partir de ce caractère premier et essentiel qu’on ne peut que lui prêter : une insatiable curiosité qui devient le principe conducteur et régulateur des actions du personnage.

C’est certainement cela qui a séduit et motivé notre mangaka, par ailleurs engagée dans une autre série : une biographie de Steve Jobs, l’ancien patron d’Apple. Mais comme elle le dit elle-même, il y a à ses yeux des similitudes entre ces deux héros, à commencer par un rapport exceptionnel, au sens propre, au monde, entre finesse de l’analyse des phénomènes qui les environnent, décalage complet quand il s’agit de relations humaines et résistance évidente à la solitude.

Nos deux mangakas, Mari Yamazaki et Tori Miki
© Shinchosha
Le Vésuve, que les Romains croyaient éteint, se réveille. On connaît surtout cette éruption à travers la destinée tragique de Pompéi
© 2015 Mari Yamazaki & Tori Miki

Mais Mari Yamazaki, elle, ne s’est pas lancée seule sur ce projet. Elle travaille cette fois en duo avec un autre mangaka, Tori Miki, dont l’œuvre s’inscrivait jusque-là dans une culture alternative et dans la science-fiction, un monde a priori bien éloigné de Pline et de la Rome antique. Mais nos deux auteurs se sont rencontrés et ont commencé à travailler ensemble à la fin de Thermae Romae. Mari Yamazaki avait alors lancé un appel pour que des dessinateurs viennent l’aider sur les décors de la fin de la série, appel auquel avait répondu Tori Miki. Une collaboration fructueuse puisque peu après les voilà décidés à s’atteler ensemble à une nouvelle peinture de Rome.

Pour autant, la série est née d’un événement contemporain et c’est bien notre monde à nous, ou du moins celui de la société japonaise, qui se donne à lire en creux des aventures faussement lointaines de Pline. Car Pline n’est rien moins qu’un nouveau manga issu de la tragédie du 11 mars 2011, plus connue sous le nom de « Fukushima », du nom de la centrale nucléaire dévastée par un tsunami consécutif à un important tremblement de terre au large des côtes japonaises.

Ce n’est donc pas un hasard si le manga s’ouvre sur deux scènes de volcans, qui vont borner le récit : l’éruption du Vésuve en 79, dont on sait qu’elle causa la mort du naturaliste, et celle de l’Etna, quelques années plus tôt. C’est à cette occasion, sur les ruines du désastre, qu’Euclès, le narrateur, rencontre Pline venu en inspection et devient son secrétaire.

En outre, le choix de la revue dans laquelle paraît la série témoigne également d’une forme d’engagement intellectuel de la part de nos auteurs. C’est en effet dans le mensuel culturel Shinchô 45, dans lequel le cinéaste Takeshi Kitano tint un temps une chronique, que paraît Pline. Et non dans un magazine spécialement dédié au manga. Il s’agit pour Mari Yamazaki, dans le contexte de l’après Fukushima, d’inviter les Japonais "à décentrer leur point de vue par rapport au Japon, en se positionnant, par exemple, à l’extérieur de celui-ci".

Illustration couleur ouvrant la série. Avec un Pline au cépuscule de sa vie, face au Vésuve
Pline, confronté à Néron
© 2015 Mari Yamazaki & Tori Miki

Pour la sortie du titre, Casterman propose les deux premiers volumes de la série, et c’est tant mieux. Car le premier s’avère un peu poussif dans la narration et comme en rodage au niveau du graphisme. Il faut un peu de temps pour que les personnages prennent vie et l’on assiste d’abord à une succession de saynètes lors de la remontée de Pline vers Rome qui sont autant d’anecdotes reprises de l’Histoire Naturelle. C’est une fois arrivé à Rome, dans le tome 2, que des intrigues se déploient et offrent un cadre plaisant aux personnages, avec l’irruption de figures historiques comme Néron et Poppée.

Par ailleurs, la collaboration atypique entre les deux mangakas, tous deux au dessin, semble prendre un peu de temps pour se fluidifier. Mari Yamazaki et Tori Miki évoquent d’ailleurs en détail les modalités de leur travail à quatre mains dans des entretiens passionnants, d’une rare richesse, qui closent les différents volumes. Si la première est d’abord en charge des personnages quand le second s’occupe des décors, le système parait naturellement évoluer. Les deux auteurs s’en amusent et désignent sous le vocable de "Torimari" cet avatar de leurs efforts mêlés.

Un monstre marin : serait-ce une néréide ?
© 2015 Mari Yamazaki & Tori Miki

Une fois lancé, le manga s’affirme comme un titre important, un de ceux qui vont marquer l’année, sans nul doute. Par son sujet certainement mais aussi et surtout par sa réalisation audacieuse qui permet à deux talents de s‘enrichir mutuellement. Si Mari Yamazaki délaisse le ton régulièrement burlesque de Thermae Romae, elle préserve une part d’humour dans Pline et met à l’œuvre son sens de la péripétie, prenant cette fois pour socle des éléments de l’Histoire naturelle. De son côté, Tori Maki apporte une épaisseur aux décors de Rome et participe à la scénographie des scènes d’action. Surtout, il introduit des éléments de fantastique qui confèrent une profondeur inattendue au récit. En témoignent l’apparition d’une créature marine au tome 1 ou la découverte de la demeure de Pline au tome 2, des moments à la fois décalés et saisissants.

Événement manga donc que ce Pline, et événement BD tout court puisque les deux auteurs viennent en France pour le lancement de leur titre et seront à Angoulême du 26 au 29 janvier 2017 en tant qu’invités d’honneur du Festival International de la Bande Dessinée. Et l’on nous annonce rencontres, dédicaces et même concert !

Moment de trouble avant de découvrir le cabinet de Pline
© 2015 Mari Yamazaki & Tori Miki

(par Aurélien Pigeat)

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Pline T. 1 et T. 2. Par Mari Yamazaki et Tori Miki. Traduction Ryôko Sekiguchi et Wladimir Labaere. Casterman / Sakka. Sortie le 18 janvier 2017. 192 pages. 8,45 euros.

Au sujet de Mari Yamazaki sur ActuaBD.com :
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[1Le site remacle.org propose une édition en ligne de cette œuvre, la traduction par Emile Littré que l’on trouve également dans les passages de l’œuvre cités dans le manga.

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