Michel Dufranne : « Les Femen ont de fameuses paires de couilles ! »

15 septembre 2014 7 commentaires
  • Le scénariste de sujets aussi radicalement différents que le sort des homosexuels durant la Seconde Guerre mondiale, la Bible ou le football, nous livre un album confession sur l'activisme des Femen. De quoi abolir bien des idées reçues !

Michel Dufranne : « Les Femen ont de fameuses paires de couilles ! »Qu’est-ce qui a suscité votre curiosité à propos du mouvement Femen ?

Je suis quelqu’un qui aime explorer les “lisières”. Comme critique littéraire, je suis spécialisé par les “mauvais genres” ; comme passionné d’Histoire, je suis attiré par les conflits oubliés ou les points de vue “perdus” sur des conflits (trop) traités selon un axe accepté par tous. Il en va de même dans mes préoccupations sociales ou politiques.

Comment s’est alors déroulé la première rencontre avec les Femen ?

De manière fortuite. À l’époque, j’essayais d’écrire un album historique consacré à des événements ukrainiens ; je pensais naïvement que ça intéresserait des éditeurs (mais non ce n’était pas assez “franco-centré” comme préoccupation…) et je mettais à contribution mes contacts russes et ukrainiens (ceux qui m’avaient déjà fournis de nombreux docs lors de l’écriture de Souvenirs de la Grande Armée). L’un d’eux a attiré mon attention sur ces manifestations de femmes topless (un truc impensable en Ukraine et dans une société orthodoxe). Je me suis dès lors renseigné, j’ai eu des premiers contacts… mais rien d’assez solide pour passer le cap de l’écriture.

Et pourquoi vous êtes-vous décidé à passer le cap de votre propre intérêt pour réaliser une bande dessinée ?

Il a fallu attendre qu’Inna Schevchenko soit obligée de fuir en France pour que la mécanique se mette en place. La réelle instigatrice du projet n’est autre que mon épouse qui m’a dit de la contacter maintenant qu’une des figures importantes du mouvement était à portée de Thalys. Quelques contacts à gauche et à droite pour avoir son numéro privé et j’étais en face d’elle. Cela dit, je n’avais encore aucune idée claire de la forme que prendrait le projet… C’est en voyant sa “garde prétorienne” d’activistes françaises que la problématique m’est apparue comme totalement évidente : que font ces filles “bien-de-chez-nous” dans un mouvement né en Ukraine ? Quelles sont leurs motivations ? Quel est leur quotidien ? Etc.

Vous expliquez dans votre préface que ce journal est une fiction réaliste. Qu’est-ce qui vous a empêché de décrire le parcours d’une vraie Femen : le refus de celle(s)-ci ou le besoin de rassembler différentes expériences pour maintenir l’intérêt tout au long de l’album ?

J’évoque aussi dans ladite préface qu’à mes yeux un scénariste n’est pas un journaliste (il n’en a ni les contraintes déontologiques, ni les protections juridiques), mais un créateur de narration.

La création d’une activiste “fictive” permettait d’abord et avant tout de développer un personnage auquel le lecteur pourrait s’identifier en partant d’une page blanche (aucune info sur Google si vous tapez “Apolline Femen”) et ainsi construire sa propre réflexion quant aux sujets abordés dans l’album. Un personnage de fiction permet de créer son entourage selon les besoins de la narration ; le choix d’une Femen connue m’aurait obligé d’une part à choisir – ce qui n’aurait pas été évident car elles ont des profils et des vécus très différents – et d’autre part à m’assurer que toutes les personnes citées soient d’accord de figurer dans l’album (ce qui dans certaines scènes risquait d’être assez compliqué).

Enfin, l’album s’intitule “Journal d’une…”. Ce choix n’est pas anodin, et a été posé dès les premiers roughs du projet, car il insiste bien sur le point de vue intime et subjectif d’une activiste. Et là, j’avoue, même si j’ai beaucoup fréquenté les Femen, il m’est impossible de “penser pour” elles… même sur du papier.

Pour expliquer ce qui conduit votre héroïne à passer le cap de l’activisme, vous décrivez dans la première partie de votre récit les brimades quotidiennes que peuvent subir les femmes. Est-ce authentique ou avez-vous "forcé" le trait ?

Rien n’est “forcé”, tout au plus les faits sont ramassés chronologiquement (et encore…). Tout ce qui est dit ou illustré dans l’album est vrai, m’a été raconté ou est la résultante directe de ce que j’ai pu observer. Toutes les brimades quotidiennes présentées dans les premières pages m’ont été évoquées par des femmes (et souvent plusieurs fois qu’une). Les contraintes de la bande dessinée et d’album de 120 pages sont qu’il faut amener l’idée de “la goutte qui fait déborder le vase” en très peu d’espace ; et, comme nombre de lecteurs sont peu familiers des ellipses, il est généralement préférable de concentrer les événements. Par ailleurs, je cherchais à créer un sentiment d’exaspération chez le lecteur, soit en mode “pfff, c’est n’importe quoi, c’est trop !” soit en mode “P’tain c’est trop vrai, moi aussi j’en peux plus”, afin que la bascule dans l’activisme de l’héroïne corresponde aussi à un changement des rythmes de narration et de lecture.

Cette séquence d’ouverture impose littéralement le rythme du récit. On espère que cela fera bouger les consciences…

Petite anecdote : l’une de mes lectrices – c’est la première fois en un peu plus de dix ans de carrière et 35 albums qu’une vingtaine de personnes ont lu le récit en cours de réalisation – a débarqué chez moi un jour où son employeur lui avait expliqué qu’elle avait le gros dossier parce que le client l’aimait bien (mais qu’elle ne devait pas s’inquiéter tout serait bien géré par ses collègues hommes), où elle s’était fait insulter dans la rue et où un mec lui avait mis la main au cul dans le tram… Autant dire que la séquence d’ouverture a eu un effet cathartique.

Cette fameuse séquence d’ouverture – et le livre dans son ensemble – a aussi eu un effet inattendu : des amies m’ont parlé de leur vie de femme en me dévoilant des détails qu’elles n’avaient jamais évoqués en 20 ans d’amitié. Je me suis pris à l’occasion quelques très grosses claques…

Comment avez-vous fait la connaissance de Séverine Lefebvre ?

Séverine est “un pur produit” de l’Atelier 510TTC qui collabore avec Jean-David Morvan, bref une dessinatrice que je connais depuis ses débuts et avec qui je m’entends super-bien.

Fallait-il une femme pour donner toute sa force et sa fragilité à Apolline, ou fallait-il seulement un ou une auteure qui porte intérieurement ces revendications de liberté ?

Je m’étais mis comme contrainte de bosser avec une dessinatrice dix ans plus jeune que moi, sachant que les Femen ont toutes vingt ans de moins que moi. Je voulais quelqu’un qui puisse travailler d’égale à égale avec les militantes, qui puisse suppléer mes faiblesses, mes incompréhensions, qui puisse maîtriser l’expression du corps féminin sans excès d’érotisation, ni vulgarité. Je reste convaincu qu’un gars qui dessine des seins… dessine des seins. Et j’avoue que je me voyais mal avec un autre quadra barbu et bourru devant les activistes pour aborder des sujets auxquels nous ne comprendrions rien…

Dans tout projet le dessinateur est le premier lecteur, le premier filtre. Dans un projet tel que celui-ci, c’était primordial d’avoir quelqu’un qui me propose des corrections en mode “Ça c’est vraiment un point de vue de mec !”. De même, il était primordial de travailler avec une éditrice ; d’ailleurs tous les éditeurs à qui j’ai proposé le projet l’ont refusé (la perle du refus restant “Pourquoi pas ?, mais il serait bon de supprimer la dimension militante pour ne conserver que la dimension folklorique”… traduction politiquement correcte de “fais une BD avec des nanas qui montrent leurs seins”).

Quant aux idées politiques ou militantes de Séverine, nous en avons souvent discuté en cours de réalisation… mais cela reste dans la sphère privée.

Le style de Séverine est assez jeune, avec un découpage moderne et un trait assez lâché. Fallait-il cet aspect contemporain pour porter ce combat d’aujourd’hui ?

Il fallait un dessin qui ressemble aux Femen. Initialement nous avions fait des tests sous deux formes graphiques très différentes ; l’une très réaliste, l’autre celle utilisée dans l’album. J’en ai discuté avec les Femen – c’est d’ailleurs le seul élément “formel” lié à la BD discuté avec elles –, les Françaises aimaient le côté sérieux de la forme réaliste, mais Inna trouvait que cela faisait “trop branlette pour intello”. Au fil de nos rencontres, il m’est paru évident que la forme “pop” s’imposait car très proche de ce qu’elles étaient… et donc totalement en adéquation avec le sujet du livre.

On se rappelle également votre scénario très réussi de Triangle Rose. Êtes-vous naturellement attiré par les combats des personnes pour la préservation de leurs droits civiques ? Pensez-vous que la bande dessinée puisse être un bon vecteur pour faire passer ces messages et sensibiliser le grand public ?

Comme je l’évoquais en début d’interview, j’aime explorer les “lisières”. Je suis un fan de polar, de S-F, des genres littéraires qui éclairent la société et ses coins d’ombre. Donc, naturellement…

Cela dit, je ne fais pas de bande dessinée pour faire passer des messages ou donner des leçons. Mon avis importe peu, mais j’aime bien proposer des récits qui éclairent le lecteur sur une question (qu’il ne s’est peut-être jamais posée) et surtout qui amènent le lecteur à s’interroger.

Votre album compte de vraies séquences de confession, ou d’entraînement au « combat » des Femen : êtes-vous parti en reportage pour les rencontrer et comprendre leur mode de vie ?

Attention, ce ne sont pas des entraînements au “combat”, les actions des militantes sont choquantes et agressives… mais pas violentes. Elles n’apprennent donc pas à “se battre”, tout au plus à se défendre. Sinon, on pourrait, de fait, dire que je suis “parti en reportage”. J’ai surtout fait ce que je fais le mieux, grâce à ma formation de psychologue probablement : je les ai écoutées. La réalisation d’un tel album n’a pas de secret : rencontrer, interviewer, observer… encore et encore et encore et encore. Ce genre de livre est chronophage (j’ai des heures d’interviews, de déplacements et de rendez-vous – parfois manqués ou infructueux – à mon actif) et moralement compliqué, tout en étant humainement valorisant et excitant.

Lors de ces rencontres, qu’est-ce qui vous a le plus touché ?

La force de caractère de ces femmes. Pour être trivial je dirais qu’elles ont de fameuses paires de couilles ! Et leur capacité à “habiter” leur corps. Lorsque j’évoque les Femen, tout le monde me parle de “bombasse”, de “top biche” alors qu’elles sont “juste normales”. Dans le bus vous ne les reconnaitriez probablement pas, mais une fois leur tenue d’activiste enfilée elles dégagent un charisme incroyable. Quant à savoir si nous sommes parvenus à rendre ces dimensions palpables dans le récit… à vous de me le dire !

Quels sont vos futurs projets en bande dessinée ?

Question compliquée… Je n’en sais encore rien ! Des choses se discutent. J’ai dans mon disque dur des projets à (très) long termes (type “Triangle Rose” ou “Journal d’une Femen”), qui nécessitent beaucoup de travail en amont, mais réclament en contrepartie que je puisse aussi m’investir dans des projets plus légers en parallèle. Cela dit, depuis quelques temps, germe aussi une hypothèse alternative : arrêter d’encombrer les étals des libraires et tirer ma révérence.

(par Charles-Louis Detournay)

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Michel Dufranne sur ActuaBD, c’est aussi :
- les chroniques de Souvenirs de la grande armée, tomes 1, 2 et 3
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Photo en médaillon : © M Leroy/RTBF

 
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7 Messages :
  • Petit cours d’anatomie 1ère année : les femmes ont des ovaires pas des couilles.
    Les Femen est un effet de mode qui n’a pas fait avancé la condition de la femme d’un iota. Alors pourquoi pas une bd sur l’excision ?La violence conjugale ? C’est vrai que c’est moins sexy que des nibards et un sujet drôlement plus sérieux que les Femen. Je pense qu’en réalité, vous n’en n’avez rien à cirer de la condition de la femme.

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    • Répondu par FB le 17 septembre 2014 à  00:08 :

      Pourquoi ne pas faire crédit à Michel Dufranne sur ses intentions ? Il a l’air sincère dans cette interview, même si l’expression "avoir des couilles" concernant des femmes est évidemment assez maladroite et carrément stupide ; déjà concernant les hommes, c’est stupide, alors...
      Pour répondre à votre question concernant des BD sur l’excision ou la violence conjugale, je vous recommande les trois albums : "En chemin elle rencontre..." sur les violences faites aux femmes, qui sont des albums collectifs. Dans le premier volume, une histoire - par Charles Masson et Marie Moinard - est consacrée à l’excision.

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      • Répondu le 17 septembre 2014 à  07:39 :

        Pourquoi ne pas donner crédit à...? Pour les raisons invoquées dans mon post. Je note les infos. merci.

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  • Mais qui finance au juste ce mouvement ultra-féministe ? Et quel intéret de poser nue à Notre-Dame de Paris ou de saccager la statue de Poutine du musée Grévin ? Entretenir le buzz en faisant parler de soi, choquer pour assurer sa promotion ? Il me semble que la société française est moins patriarcale que l’ukrainienne. S’il y a des efforts à faire pour améliorer la condition féminine, c’est surtout dans les pays éloignés et pauvres, notamment musulmans.

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    • Répondu par Oreste le 18 septembre 2014 à  15:14 :

      S’il y a des efforts à faire pour améliorer la condition féminine, c’est surtout dans les pays éloignés et pauvres, notamment musulmans.

      Mais elles le font aussi, renseignez-vous mon vieux, et c’est autrement plus dangereux ( et chez nous elles se sont aussi faites tabasséer par les nervis de l’extrème droite).

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    • Répondu le 18 septembre 2014 à  15:21 :

      Cher oncle François, les choses ne sont pas aussi tranchées que vous croyez : n’oubliez pas que les femmes turques (musulmanes en majorité) ont obtenu le droit de vote bien avant les femmes françaises. Ne confondons pas les croyances religieuses avec les dérives actuelles, souvent à des fins politiques, basées sur des prétendues traditions sorties de leur contexte historique.

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      • Répondu par Romy le 18 septembre 2014 à  23:59 :

        la Turquie est un cas à part.Ataturk est passé par là (Il a interdit le voile entre autre)
        Un cas intéressant est l’Inde qui est, ou se prétend, la plus grande démocratie du monde et où le viol est le crime le plus commun contre les femmes.

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