Coup de cœur pour le nouveau western de Dupuis : "Wild West"

17 février 2020 0 commentaire
  • Sans conteste, l'une de nos excellentes surprises de ce début d'année vient de la nouvelle série signée Thierry Gloris et Jacques Lamontagne chez Dupuis, un western âpre dans lequel les auteurs se sont investis sans compter.

Décidément, le western en bande dessinée ne cesse de se ré-inventer ces dernières années. Après le remarqué Jusqu’au dernier signé par Paul Gastine et Jérôme Félix, chez Grand Angle, voici deux autres auteurs qui s’essayent au genre, et avec brio !

Il s’agit de Thierry Gloris et Jacques Lamontagne. Du premier, scénariste, on se souvient entre autres du Codex angélique, de Malgré nous, de Missi Dominici, de ses histoires fantastiques (NSA ou Méridia) et de toute une série de récits historiques allant des Reines de Sang aux Champs d’honneur.

De Jacques Lamontagne, nous avons également salué ses talents de scénariste avec Yuna, Haven et la collection 1800, mais surtout ses performances de dessinateur sur Les Druides, sans oublier Shelton & Felter qu’il réalise en solo.

Thierry Gloris et Jacques Lamontagne sont aussi de vieux compagnons de route, car ils réalisèrent ensemble depuis 2009 sept tomes de la série Aspic, détectives de l’étrange chez Soleil, décrivant un autre tandem aussi merveilleux que loufoque d’enquêteurs qui frayent avec le fantastique dans le Paris de la Belle Époque.

Coup de cœur pour le nouveau western de Dupuis : "Wild West"
Thierry Gloris et Jacques Lamontagne (de g. à d.)
Photo : Charles-Louis Detournay.

L’appel sauvage

N’ayant ni l’un ni l’autre abordé le western, et comme leur collaboration depuis dix ans abordait un terrain bien moins rude que ce premier tome de Wild West qui vient de paraître chez Dupuis, nous sommes partis à la rencontre du tandem, pour comprendre ce qui les avaient entraînés dans la poussière de l’Ouest.

« On a avait surtout envie de retravailler ensemble, nous explique Jacques Lamontagne. Lorsque Thierry m’a demandé quel univers m’intéresserait, j’ai répondu que je voulais travailler sur un drame humain au sein d’une petite communauté, dans le style du "Retour de Martin Guerre". Et au lieu de me proposer un récit français du XVIe siècle, il m’a envoyé un western ! ».

Pages de garde de l’album édité par Dupuis.

« Jacques m’avait aussi demandé de travailler sur des "gueules", précise Thierry Gloris. Et comme je venais sans doute de revoir l’une des nombreuses rediffusions d’ "Il était une fois dans l’Ouest", avec sa magnifique scène d’introduction, j’ai fait le lien avec les trognes que Jacques m’avait demandées. Je me suis alors dit : « Pourquoi pas un western ? », sachant qu’en 2017, le genre était un peu moins en vogue qu’à l’heure actuelle. J’ai voulu travailler la figure du héros classique du genre : moustachu, solitaire, bottes aux pieds et habile au revolver. Dans mes recherches, je suis tombé sur le personnage de Bill Hickok que je ne connaissais pas, même en tant qu’historien, et j’en ai déduit que ce serait une découverte également pour la plupart des lecteurs. Mais je devais m’attendre à une surprise : à l’écriture, le personnage de Martha Cannary s’est imposé en prenant plus de place que je ne le pensais, dans une période de sa vie bien avant qu’elle ne devienne Calamity Jane. Le récit a donc pivoté, se désaxant de Wild Bill pour se concentrer sur Jane. Inconsciemment, les événements liés au statut de la femme en général m’ont sans doute travaillé. »

Première planche de l’album - Monument Valley
Wild West, T1 - extrait du TT de Khani

En effet, Calamity Jane s’impose tout de suite au lecteur de ce premier tome qui porte son nom en sous-titre. De la couverture jusqu’au développement du récit, dès que l’on a passé la « monumentale » scène d’introduction, le lecteur est confronté à une vision peu reluisante de cet Ouest sauvage, une période où en dépit de la beauté des grands espaces, les hommes semblent lâchés, devenant des fauves qui s’adonnent à leurs plus bas instincts que rien ni personne ne peut arrêter.

Personne ? Il y a bien ce taciturne chasseur de primes, Bill Hickok, surnommé Wild Bill. Donne-t-il la chasse à ces hors-la-loi et autres criminels dépravés pour le plaisir ? Pour l’argent ? Ou pour satisfaire une soif de justice toute personnelle ?...

Quoiqu’il en soit, ses pas l’emmènent dans la ville d’Omaha à la rencontre de la jeune Martha. La famille de la jeune fille s’était elle aussi lancée dans la traversée du continent, dans l’espoir d’une vie meilleure. Mais elle s’est heurtée à la rude vie de l’Ouest.

Devenue orpheline, Martha garde des principes en dépit de emploi dans le saloon-bordel de la ville. Dévolue au change des draps souillés par les cow-boys et par les ouvriers du chemin de fer de passage, Martha ne veut pas devenir une « Jane », une prostituée dans le langage des habitués. Malheureusement, l’appétit insatiable des hommes n’a que faire des principes d’une jeune fille…

Wild West, T1 - extrait de la version normale éditée par Dupuis.

Un western à dimension humaine

Bien au-delà de l’album parodique éponyme de Lucky Luke, Calamity Jane est une vraie légende de l’Ouest. Une figure mythique que Thierry Gloris, historien de formation, connaissait surtout de nom. Cependant, au gré de ses recherches, il s’est rapidement rendu compte que les faits authentiques liés à cette femme ressortaient davantage de la légende. Sacralisée de son vivant par des écrits plus imaginaires que véridiques, Calamity Jane prenait elle-même un malin plaisir à mêler le vrai du faux, modifiant sa date de naissance, s’inventant parfois des exploits imaginaires contre une bouteille d’alcool.

« J’ai pris ce qui m’intéressait dans le personnage, raconte Thierry Gloris. Je suis passé par quelques jalons historiques mais je voulais avant tout écrire une bonne histoire en tant que scénariste. »

Cette assertion prend toute son importance à la lecture de ce premier tome. Certes, le script respecte le fait que Martha a été lingère dans un bordel, avant de devenir elle-même entraîneuse, l’apport du scénariste consistant à mêler les faits historiques à une histoire vraiment prenante. Faisant face à de terribles événements, Martha abandonne progressivement des parts d’elle-même pour devenir la révoltée qui va laisser sa trace dans l’Histoire. Impossible pour le lecteur de rester de marbre face aux vicissitudes traversées par la jeune femme. À chaque page, on se rapproche d’elle, devenant presque complice de sa fureur et de son dégoût des hommes.

Wild West, T1 - extrait de l’album publié par Dupuis

La métamorphose de Jacques Lamontagne

La seconde grande surprise de ce premier tome, qui est également un élément déterminant dans sa réussite, réside dans le dessin de Jacques Lamontagne. Bien loin d’Aspic et plus ambiancées que dans Les Druides, ses pages parviennent à la fois à refléter la noirceur des hommes de l’Ouest et un climax où la poussière est omniprésente, participant pleinement à la pesanteur du récit. Son dessin est plein de matière, de rudesse, d’épaisseur et de détails. En particulier, dans le travail des visages qui retranscrit le vécu des personnages et les difficultés qu’ils traversent.

Le dessinateur nous explique le cheminement de cette mutation dans son trait : « Je me suis pris au jeu du récit. D’abord, je voulais volontairement consacrer plus de temps à mes les planches et aller jusqu’à un niveau jamais atteint auparavant : m’investir, me documenter et surtout traduire l’aspect râpeux du récit et de l’époque décrite. Bien mettre en image la rudesse de l’histoire de Thierry était un défi.

Graphiquement, je trouve qu’il y a aussi une progression dans mon dessin, sans doute liée à la maturité. Pour atteindre ce niveau d’exigence, je suis revenu à une méthode des plus traditionnelles : un crayonné à même une planche, cartonnée dotée d’une épaisse texture, et un encrage au pinceau. Même sur les couleurs numériques, j’ai créé des pinceaux granuleux qui complètement cet aspect presque sale, que je n’avais dans "Aspic". Car il fallait que le dessin aille de concert avec le récit. »

Wild West, T1 - extrait du TT de Khani

Le ton du récit et la qualité du dessin n’auraient pas pu se révéler sans une vraie réflexion dans le découpage de l’album. Volontairement aéré, il laisse la place à la réalisation de grands et beaux tableaux qui posent le cadre du récit. Cette façon de faire avait été le cadre d’une vraie discussion entre les deux auteurs, une prise de risque : « Pour obtenir ce rythme dans le récit, explique Thierry Gloris, J’ai découpé le contenu d’un 46 planches pour en réaliser un 54 afin de laisser la place nécessaire au dessin de Jacques. Je ne vous cache que cela reste un grand sujet de discussion entre nous. »

« Oui ! renchérit le dessinateur, Car pour moi, l’album est peut-être parfois trop ponctué de grandes cases. Non qu’elles ne servent pas le récit, mais cela me demande un énorme travail pour les remplir. J’admets pourtant que l’œil du lecteur peut découvrir et se promener dans ces cases, les plans et les arrière-plans, découvrir l’interaction entre certains personnages qui ne sont pas en ligne directe avec le récit, toutes choses qui renforcent la crédibilité du récit, mais quel boulot ! De notre expérience sur "Aspic", Thierry sait très bien que lorsqu’il me demandait une scène de marché, il allait retrouver des détails aussi insignifiants que le type qui tirait son cochon. Fort de cette expérience, il m’a en fait manipulé ! (rires). »

Wild West, T1 - extrait du TT de Khani

« Sans doute, admet le scénariste, mais parce que j’ai souvent été frustré sur nos précédents albums. J’écris déjà des récits de 46 pages assez denses, et lorsque je voyais les planches qui me revenaient, je me disais à chaque fois que les dessins méritaient plus d’espace. À l’époque, comme mes récits étaient déjà millimétrés, je ne pouvais plus rien y changer. Mais cette fois-ci, je voulais qu’il y ait non seulement une bonne histoire, mais que le lecteur puisse aussi profiter de son travail. Cela a été une grande discussion entre nous, car le 46 pages est bien entendu plus rentable. »

L’humilité de Jacques Lamontagne l’empêche de mentionner qu’au lieu de privilégier des cadres serrés, il a augmenté la difficulté en organisant parfois quatre ou cinq plans dans certaines grandes cases pour composer de véritables fresques. L’album est magnifié par cette prise de risque : chaque planche reflète le temps consacré au dessin. Au point que l’on glisse très facilement sur quelques possibles anachronismes, pour se laisser totalement happer par l’ambiance, l’atmosphère et les personnages.

Wild West, T1 - extrait d’une planche tirée du TT de Khani

« Je n’ai jamais passé autant de temps sur un album avant celui-ci., concède le dessinateur. Dans la composition, mais aussi dans la documentation. Chaque objet nécessite une validation : a-t-il vraiment existé en 1867 ? Ce n’est pas un traité historique, mais on aime proposer au lecteur un récit qui tient la route. Même si forcément, des spécialistes de l’époque viendront nous indiquer que telle lampe ou tel ceinturon ne sont sans doute pas exactement à leur place. Mais avant tout, on raconte un drame humain, tout le reste n’est qu’accessoire. »

Les lecteurs pointilleux remarqueront que même si la date de naissance de Martha Cannary n’est pas connue très précisément, on pourrait calculer qu’elle n’aurait que onze ans dans ce récit. C’est là où la volonté de partager une belle histoire de bande dessinée doit l’emporter sur l’aspect historique, comme l’a si bien compris Thierry Gloris, laissant une fois de côté sa formation d’historien.

Wild West, T1 - extrait de l’album de Dupuis

Un tirage de tête somptueux

Nous ne parlons pas souvent des tirages de têtes sur ActuaBD, car ces albums sont souvent très limités et que leurs prix ne les réservent pas à tous les lecteurs. Pourtant, nous ne pouvons que vous encouragez à ouvrir la superbe édition réalisée par Khani pour ce premier tome de Wild West. Ce grand tirage en noir et blanc reproduit avec une incomparable précision l’encrage sensible de Jacques Lamontagne. On y distingue les coups de pinceaux sur les aplats noirs, on profite des ambiances travaillées par le dessinateur, et surtout on s’immerge dans ces immenses décors.

Même si, pour la version ordinaire, le dessinateur a de fait réalisé de très belles couleurs, la version noire et blanche remporte tous nos suffrages, conférant une atmosphère spécifique à chaque planche. Félicitations à l’éditeur !

La couverture du Tirage de Tête édité par Khani.

« Tout ce qui Martha vit dans l’album a été dur à dessiner, témoigne le dessinateur. Cela se voit : l’imposant cahier graphique qui suit le récit dans ce tirage de tête vous permet de bénéficier des études de personnages, en noir et blanc, mais également en couleur, à l’aquarelle. Les amateurs pourront observer les différentes phases dans la composition des visages des personnages. On passe progressivement de visages réalisés à la manière d’Aspic, aux visages burinés et marqués de Wild West : quelle démonstration !

Avis aux amateurs, tous les tirages que l’éditeur avaient apportés à Angoulême ont été vendus, mais une partie des deux cents exemplaires est encore disponible. Cela ne risque pas de durer…

Et la suite ?

« Pour l’instant, nous commençons sur un diptyque, nous expliquent les deux auteurs à l’unisson, Mais l’ensemble a toujours été travaillé avec l’éditeur comme une véritable série basée sur les deux personnages que sont Wild Bill et Martha. On en apprend encore plus sur Calamity dans le tome 2 : pourquoi, selon nous, elle a reçu ce surnom. Dans le tome 3, le fameux Charlie Utter, grand ami de Wild Bill, va intervenir. On pourra rencontrer d’autres légendes de l’Ouest. »

Wild West, T1 - extrait de l’album publié par Dupuis

Loin d’être un nouveau western sans valeur ajoutée au sein d’un marché où le genre a le vent en poupe, Wild West nous a conquis, par sa dimension humaine, sa description inédite de l’âpreté des conditions de vie et par le somptueux dessin de Jacques Lamontagne. Difficile d’ailleurs d’en distinguer les références précises. Et pour cause, comme nous l’avoue le dessinateur en guise de conclusion : « J’ai lu très peu de western en bande dessinée. Ainsi, je n’avais jamais ouvert un Blueberry avant de terminer Wild West. Je connaissais la série de nom bien entendu, mais je ne les avais jamais vraiment lus. Et dieu merci, je ne l’ai fait qu’après le tome 1, sinon j’aurais été détruit. »

Etudes tirée du Tirage de Tête de Khani

(par Charles-Louis Detournay)

Cet article reste la propriété de son auteur et ne peut être reproduit sans son autorisation.

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Wild West, T1 : Calamity Jane - Par Thierry Gloris et Jacques Lamontagne - Dupuis.

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- le tirage de luxe des éditions Khani

Lire également : Thierry Gloris, la diversité scénaristique

Concernant la vie de Martha "Jane" Cannary, lire également nos chroniques des trois tomes réalisés par M. Blanchin & C. Perrissin aux éditions Futuropolis :
- Les Années 1852-1869
- Les années 1870-1876
- Les dernières années 1877-1903

Tous les visuels couleurs sont © Lamontagne, Gloris - Dupuis, 2020.
Et les visuels noir et blanc (sauf les pages de garde), sont © Lamontagne, Gloris - Khani Editions, 2020.

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