André-Paul Duchâteau, retour sur le parcours d’un "gentlemen-writer"

11 octobre 2020 1 commentaire
  • André-Paul Duchâteau est décédé le 26 août 2020 à l’âge de 95 ans, peut-être un peu trop discrètement. Scénariste prolifique, notamment de la série "Ric Hochet" avec Tibet, il reste un écrivain assez caractéristique de l'après-guerre en Belgique, une génération touche-à-tout fascinée par deux figures écrasantes : Georges Simenon et Hergé. Celui qui fut l'un des piliers du "Journal Tintin", chroniqueur, scénariste, directeur artistique et rédacteur en chef de l'hebdomadaire des 7 à 77 ans était une figure discrète et élégante qui avait consacré sa vie à l'écriture et qui mérite d'être redécouverte.

Alors qu’au Collège de France, on en est encore à ratiociner sur la définition et sur les origines de la bande dessinée pour mieux en souligner le "génie", perpétuant ainsi une gnose académique angoumoisine qui, engluée depuis cinquante ans dans la sémiotique, s’attache principalement à la forme d’un art sans s’intéresser vraiment au récit, discriminant en cela les scénaristes, il n’est pas inutile de s’attarder sur un des ces petits maîtres discrets du genre qui faisait, depuis plus de 60 ans, œuvre de littérature.

André-Paul Duchâteau, retour sur le parcours d'un "gentlemen-writer"
Ce roman a été écrit en 1940 par A.-P. Duchâteau
Il a été republié à la fin des années ’90 par Mémor.

Né le 8 mai 1925 à Tournai en Belgique, André-Paul Duchâteau s’est très tôt passionné pour l’écriture, une appétence qui va le porter tout au long de sa vie. La littérature populaire de l’époque s’appuie sur les grands feuilletonistes du XIXe siècle : Eugène Sue, Ponson du Terrail, Alexandre Dumas, Michel Zevaco, Honoré de Balzac,... Et sur un genre apparu au tournant du XXe siècle : l’intrigue policière. Celle-ci, en dépit de ses sources françaises (Gaston Leroux, Maurice Leblanc, Gustave Lerouge, Allain & Souvestre...) est au début du XXe siècle basée sur le roman à énigme anglo-saxon (Arthur Conan Doyle, G.K. Chesterton, Agatha Christie, E.D. Biggers, Rex Stout, John Dickson Carr,...), mais aussi sur un courant, comme pour la BD, "franco-belge", puisqu’à côté des Français Pierre Véry, Boileau & Narcejac et Charles Exbrayat, on trouve Stanislas-André Steeman, le futur mentor d’André-Paul Duchâteau et surtout l’écrasant Georges Simenon, le troisième auteur de langue française le plus lu après Jules Verne et Alexandre Dumas, et l’auteur belge le plus traduit dans le monde (3 500 traductions en 47 langues) avec plus 550 millions d’exemplaires vendus à ce jour. N’oublions pas non plus le prolifique Paul Kenny, pseudonyme très anglo-saxon des Belges Jean Libert et Gaston Vandenpanhuyse. Duchâteau connaît bien évidemment ces classiques par cœur et répondra très souvent présent lorsque l’éditeur Claude Lefrancq fera appel à lui pour la collection" BDétective ".

Pour Duchâteau, l’entrée en littérature se fera dès le lycée puisqu’il publie à 15 ans le fascicule Meurtre pour Meurtre dans une collection dirigée par l’auteur de L’Assassin habite au 21, Stanislas-André Steeman.

André-Paul Duchâteau à l’expo interactive "Meurtre au Muséum", qu’il avait parrainée en 2006
Photo de l’auteur : CL Detournay

On doit à Duchâteau d’avoir introduit ce genre dans la bande dessinée belge. Certes, il avait été précédé par Jean Doisy, lui même un bon auteur de roman policier, et son Jean Valhardi qui succéda en pleine guerre dans Spirou au Dick Tracy de Chester Gould mais sa régularité et son ingéniosité dans l’intrigue ont marqué l’époque.

Son entrée en bande dessinée est contemporaine à celle d’un autre écrivain populaire belge : Henri Vernes, davantage spécialisé dans l’aventure, lui-même influencé par Jean Ray, incontournable référence du Fantastique, l’auteur notamment des feuilletons Harry Dickson.

C’est d’ailleurs dans l’hebdomadaire Bravo où Jean Ray officie sous le pseudo de John Flanders, qu’il fait ses débuts en 1948. C’est par ailleurs dans le Journal de Mickey, alors interdit en France qu’il rencontre Tibet en 1950. Courant après la pige -les scénaristes sont alors très mal payés- il collabore au Journal de Spirou dès 1952, mais aussi à une multitude de supports dont, pour la BD : Pierrot, Record, Pilote, Formule 1, Circus, Pif et même Métal Hurlant, mais surtout pour le Journal Tintin à partir de 1954, une collaboration qui se prolongera pendant quarante ans jusqu’aux derniers numéros d’Hello BD.

Ses premiers scénarios

Dans le Mickey d’Armand Bigle, ses premiers scénarios sont pour Rali et Tenas, qu’il suit dans l’édition française du Journal de Mickey en écrivant une aventure parisienne de la célèbre souris de Disney.

La rencontre avec Tibet est décisive car elle décide Duchâteau à s’investir encore plus dans la bande dessinée. Il écrit des récits pour ce jeune et talentueux dessinateur, nouant ainsi une amitié qui va durer soixante ans. Pour le Journal Tintin, ils réalisent d’abord de courtes histoires, puis en 1955, lancent le jeune journaliste-détective Ric Hochet qui n’a au départ que 13 ans ! Le jeune héros devient vite une figure de proue du magazine, notamment grâce à la capacité d’André-Paul Duchâteau à se renouveler dans des enquêtes qui allient mystère et action tout en capturant l’air du temps. Le héros au brushing et à la veste pied-de-poule caracolera plusieurs décennies en tête des référendums, ces sondages faits par la rédaction auprès des lecteurs.

1955 : première apparition d’un jeune crieur de journaux, Ric Hochet

La production de Duchâteau va devenir vite impressionnante. Le scénariste épaule son ami Tibet pour des aventures du Club des peur-de-rien ainsi que Chick Bill et lance de nouveaux héros dans les années 1960. Après avoir réalisé quelques courts récits avec Graton, Weinberg, Aidans, Vance et d’autres, il lance (Les 3 A entre autres), ainsi qu’Alex Vainclair avec Aidans] dans Pilote dès 1965. Ses articles ne sont pas moins nombreux ainsi que la conception de jeux à énigme, qui lui permettent de collaborer entre autres avec Eddy Paape ainsi qu’avec Parras et Clavé (dans L’Illustré du dimanche, puis du Pilote.) Une multiplication de publications dans les différents journaux qui vont le pousser à prendre des pseudonymes : Vasseur, Favier, puis viendront Héric et Cap avec Denayer.

D’un journal à l’autre

En effet, dans les années 1970, dans une presse qui commence à sentir la crise, Duchâteau diversifie ses collaborations… et les supports ! il crée Mr Magellan pour Géri et Yorik des tempêtes pour Paape dans Le Journal Tintin, puis c’est le retour dans Le Journal Spirou avec les jeux L’Inspecteur Spirou sur la piste avec Denayer. Scénarisant ponctuellement Stany Derval pour MiTacq puis créant Patrick Leman pour Denayer, toujours sous pseudonyme, dans le plus grand concurrent du Journal Tintin.

La collaboration avec Denayer est faite pour durer car ensemble, ils créent l’aventurier Yalek en 1969, puis le pilote automobile Alain Chevalier en 1970, pour le quotidien belge Le Soir, sous la signature commune de Cap. Duchâteau y est d’ailleurs nommé responsable éditorial de la filiale éditoriale du quotidien bruxellois (les Éditions Rossel), et y révèle Cosey en lui scénarisant trois épisodes de Monfreid & Tilbury.

Duchâteau n’en oublie pas Le Journal Tintin ! Véritable cheville ouvrière du magazine durant les années 1960 lors desquelles il a écrit énormément d’articles, de rédactionnels, de jeux, d’énigmes et de nouvelles, il y lance Les Casseurs avec Denayer en même temps que sa livraison annuelle d’un Ric Hochet qui reste une des figures incontournables du journal. Au point que Duchâteau en devient le rédacteur en chef en 1976, ce qui ne l’empêche pas de scénariser Ringo pour Vance la même année, puis Udolfo avec Paape et Andreas en 1978, et Hypérion avec Franz l’année suivante.

Les années Radio
André-Paul Duchâteau et Jacques Mercier. (photo : (c) DR).

Sans limites

Laissant bientôt la charge de rédacteur en chef à Jean-Luc Vernal pour écrire des romans, Duchâteau élargit dans les années 1980 ses thématiques à des champs de plus en plus vastes pour se frotter au fantastique, aux courses automobiles, à l’aventure et au western. Avec Rosinski, il explore désormais la science-fiction avec Hans, puis crée un nouvelle série d’espionnage mâtinée de fantastique avec Pharaon avec Hulet dans Super As. Il reprend Domino avec Chéret et entame sa collaboration avec Géron sur Villard de fer.

Citons encore Chris Melville avec Hulet, Peggy Press avec Musquera (pour lequel il écrit également quelques récits érotiques), la reprise de Jean Valhardi avec René Follet, Serge Morand avec Sanahujas chez Circus (Glénat) et Chancellot avec le même dessinateur chez Dargaud, le support apporté à Vance sur Bruce j. Hawker… De quoi donner le tournis !

Devenu directeur littéraire du Lombard en 1989, l’arrêt du Journal Tintin ne freine pas vraiment ce boulimique de l’écriture, capable de s’adapter aux univers des différents dessinateurs pour leur créer des intrigues sur mesure : il aide son ami Eddy Paape en lui écrivant un court récit de Luc Orient, puis lance avec lui Carol détective. Il inaugure l’adaptation en BD des Signe de Piste avec Desmit, se lance dans l’adaptation des récits de Conan Doyle dans Pif avec Le Monde perdu où il retrouve Sanahujas, et La Sangsue rouge, un récit de Sherlock Holmes qu’il imagine au départ de quelques mots écrits par le romancier.

Tibet et André-Paul Duchâteau. Leur série "Ric Hochet" a caracolé en tête du référendum du Journal Tintin pendant plus d’une décennie.
Photo : Laurent Melikian.

Les années Claude Lefrancq

Ces deux séries tirées de Conan Doyle sont éditées chez Claude Lefrancq Éditeur, une collaboration qui va s’annoncer intense pour Duchâteau pendant près de dix ans. Il y crée la collection BDétectives, adaptant ou gérant l’adaptation de plusieurs séries (Mr Wens, Arsèle Lupin, Fantômas, Nero Wolf, Rouletabille, Edgar Wallace, Agatha Christie, Edmund Bell, Le Marquis, etc.), le plus souvent avec des auteurs avec lesquels il a déjà collaboré (Musquera, Géron, etc.), ainsi qu’une nouvelle génération de dessinateurs (Swysen, Stibane, Di Sano, etc.). Duchâteau ne se limite pas forcément au récit policier, car il se diversifie en travaillant d’autres genres littéraires dans des séries comme T.N.T. (espionnage fantastique), Wilt (Comédie / Thriller) et Space Gordon (Space Opera).

Après l’arrêt des activités de Claude Lefrancq en 1998, Duchâteau ralentit doucement ses activités : il se tourne le récit biographique au XIXe siècle avec Terreur par Follet, contant la vie de Mrs Tussaud (Le Lombard) et Les Romantiques avec Lenaerts (Casterman). Il signe également Vanity avec Kash chez Joker.

André-Paul Duchâteau et son biographe Patrick Gaumer en septembre 2010, au Festival BD de Saint-Gilles.
(c) Nicolas Anspach

Il ne perd pas de vue l’un de ses fonds de commerce le plus lucratifs : les jeux à énigme. Dans les années 2000, il réalise avec Bernard Swysen les enquêtes en BD de Marc et Sylvie pour Télé 7 jeux, un couple de journalistes qui avaient déjà été les héros de romans qu’il avait précédemment écrit pour Bonnes soirées plusieurs dizaines d’années auparavant.

On lui doit aussi des scénarios de téléfilms et de jeux pour la radio et la télévision, et des romans : l’un d’entre eux sera adapté à la télévision japonaise ! Biographe du romancier S-.A. Steeman, journaliste et romancier récompensé à maintes reprises, André-Paul Duchâteau était un auteur au charme discret et d’une grande élégance, doté d’une humanité aussi étendue de sa culture. Nous vous conseillons d’ailleurs d’aller lire (ou relire) la très belle monographie réalisée à son sujet par Patrick Gaumer, et intitulée : André-Paul Duchâteau "Gentleman conteur" (Le Lombard).

La monographie de Patrick Gaumer "André-Paul Duchâteau, Gentlemen-conteur" (Le Lombard) est une référence en la matière.

(par Charles-Louis Detournay)

(par Didier Pasamonik (L’Agence BD))

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