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« Blake et Mortimer : huit heures à Berlin », une intrigue hitchcockienne

Par Didier Pasamonik (L’Agence BD) le 17 novembre 2022                      Lien  
C’est une association rêvée que celle qui préside au dernier Blake et Mortimer : l’un des plus fins et des plus respectueux successeurs de Jacobs au dessin, Antoine Aubin, qui a mis sept ans (7 ans !) à achever l’album, et le duo Jean-Luc Fromental et José-Louis Bocquet, ci-devant auteurs des Aventures d’Hergé avec Stanislas au dessin (Ed. Dargaud), éditeurs et scénaristes émérites, on ne pouvait avoir meilleure garantie du respect de l’œuvre originale. Et de fait, le trait est absolument impeccable, et le scénario dans le canon de la Ligne claire jacobsienne. Tout cela donne quoi ?

Y-a-t-il une typologie des repreneurs de séries ? Avec la série Blake et Mortimer, il est possible d’en esquisser une puisqu’à l’instar de Spirou, les successeurs ont désormais une production plus abondante que la création originelle.

Le canon jacobsien est cependant plus rigide que celui du groom : un peu comme pour le « comité Martin » qui a la haute main sur les séries Alix et Lefranc, une instance formée des ayants droits familiaux et des membres de chez Casterman, il y a dans le giron des éditions Blake et Mortimer un certain nombre de personnes qui émettent leur opinion sur la stratégie à suivre (on les retrouve généralement dans la nouvelle Fondation Jacobs) avec, au-dessus, un éditeur qui tranche sur les questions commerciales et stratégiques, sa volonté étant de voir œuvrer plusieurs équipes en parallèle afin de garantir la publication d’au moins un album par an. Tout cela étant très opaque. Mais tout cela importe peu : ce qui compte, c’est le résultat. Nous en sommes à 19 titres publiés contre 11 de la main de Jacobs, soit près de 30 albums au total.

« Blake et Mortimer : huit heures à Berlin », une intrigue hitchcockienne

Une lignée de dessinateurs fidèles

Parlons des dessinateurs d’abord. Bob De Moor, on le sait, avait été choisi avec l’assentiment du créateur original. Il avait pour lui d’avoir été le premier assistant d’Hergé, s’inscrivant dans la pure tradition de « L’École de Bruxelles » (invention de Jacques Martin) ou de l’« École d’Hergé » (selon François Rivière) : on reste dans l’imitation du maître, tout en imprimant sa « patte ». C’est le cas du charmant Bob mais aussi d’André Juillard ou du couple Sterne/De Spiegeleer. Il n’y a pas chez ces artistes une volonté d’imposer une référence esthétique donnée.

Il y a les techniciens qui sont au maître dans la fidélité du trait, c’est le cas pour le duo Peter Van Dongen et Teun Berserik, tenants de la Ligne claire hollandaise, artistes d’une habileté remarquable mais dont on apprend qu’ils vont désormais faire chacun « cavalier seul ». C’est efficace, rapide (aucun problème de délai avec ces deux-là), habile, mais l’esthétique art-déco qui nourrit le trait jacobsien n’y est pas.

Il y a ceux qui nous font quasiment un « Blake & Mortimer par… » C’est le cas de François Schuiten pour Le Dernier Pharaon ou encore celui de Christian Cailleaux. Il a été aidé par un « gardien du temple », une sorte de cheik Abdul-Razek prêt à bondir en cas d’entorse aux règles : Etienne Schréder. Il a donné des coups de main à Juillard (encrage du Bâton de Plutarque), à De Spiegeleer (La Malédiction des trente deniers), à Cailleaux (Le Cri du Moloch) ou encore à Antoine Aubin pour l’aider à boucler ses délais. Ce ne sera pas utile à Floc’h qui, sur un scénario du même duo de scénariste qu’Aubin, a réussi à boucler le sien dans l’année.

Il y a enfin les puristes qui ont choisi de rester strictement dans l’esthétique jacobsienne, tant dans le trait que dans ses références esthétiques très années 1930, dans la minutie des décors ou dans la gestuelle. Jusque, il est vrai, dans la difficulté de rendre les albums dans les délais : il leur faut des années pour achever un volume. C’est le cas du regretté Ted Benoît et d’Antoine Aubin.

Une fidélité sans faille

C’est le cas de cet album. Pas un faux pas dans le traitement d’Aubin, surtout dans le traitement des personnages. On y retrouve le Mortimer athlétique, emporté du Piège Diabolique et de La Marque jaune. Les vêtements, les automobiles, les coiffures des personnages féminins… jusque dans les détails, la partition est maîtrisée. Nous sommes dans une période « moderne » de la série, celle qui correspond grosso-modo au Piège diabolique (1962).

L’histoire se passe en pleine Guerre froide, le bloc de l’Est devenant l’épicentre de la menace mondiale. Mortimer est emmené dans une histoire aux ressorts scientifiques qui n’est pas sans lien avec les albums précédents, de La Marque jaune (1956) à SOS Météores (1959). Certes, nous n’avons pas les mêmes ambiances apocalyptiques, mais le fil narratif tient parfaitement. Quant au dessin, on peut presque dire qu’Aubin s’en sort mieux que le Jacobs d’après Le Piège diabolique qui avait déjà le poids des ans sur les épaules et un faible soutien de son éditeur. Bref, du côté graphique, c’est une réussite.


Du côté du scénario, on sent que l’on a affaire à deux experts de l’univers de Jacobs. On retrouve Olrik au service de l’Union soviétique mais comme d’habitude bien décidé in fine à rester le seul maître du monde en lieu et place de ses employeurs.

On retrouve un ancien nazi recruté par les services de Staline pour prolonger au profit de l’Union soviétique les expériences criminelles des médecins hitlériens. Le tout connecté avec un visiteur de marque qui va passer huit heures historiques dans un Berlin qui vient d’être verrouillé par l’URSS dans un "rideau de fer", comme le qualifiait Winston Churchill. .

Cela donne une intrigue hitchcockienne parfaitement rythmée, quoiqu’un peu appliquée, qui ne dépare pas la collection. Il lui manque un peu de cette naïveté qui était celle de Jacobs et que Jean Van Hamme mime à la perfection en restant dans l’esprit du temps.

Avec Fromental et Bocquet, et ils ne sont pas les seuls, nous avons une version déterministe de l’Histoire qui envisage les hypothèses comme un jeu, sans l’anticipation pétrie de terreur qui était la marque de fabrique d’Edgar P. Jacobs. Mais comme dit Boileau : « Le secret est d’abord de plaire et de toucher  ». Sur ce point, le contrat est rempli.

(par Didier Pasamonik (L’Agence BD))

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Code EAN : 9782870972366

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13 Messages :
  • D’accord !
    17 novembre 2022 09:31, par Nick Tyler

    La répartition des dessinateurs relativement à la fidélité à l’auteur E.P. Jacobs par M. Pasamonik m’apparait tout à fait juste et pertinente.
    Cependant, concernant "le gardien du temple", je me demande si le fait de ne pas citer son nom est volontaire ou est lié à un paragraphe supprimé.

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    • Répondu par Didier Pasamonik (L’Agence BD) le 17 novembre 2022 à  09:56 :

      Vous avez l’œil américain comme dirait Clouzot. Effectivement le nom du bon Etienne Schréder était tombé dans le piège diabolique. C’est corrigé. Par Horus, qu’il demeure !

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      • Répondu par Archibald le 18 novembre 2022 à  10:16 :

        Je m’interroge sur Etienne Schréder, "gardien du temple" ? Serait ce parce qu’il a participé a de nombreuses reprises ?

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    • Répondu par L. le 17 novembre 2022 à  09:59 :

      7 ans quand meme...jacobs ne prenait pas autant de temps et de precaution...cela ne tiendrait pas a une suranalyse du style jacobs ?
      J adore hitchkock mais ne pense pas que ce cineaste etait une reference pour jacobs ? il etait plutot dans la SF et l anticipation....ce que cette generation d auteur et editeur n ont toujours pas compris...c est pas dur de comprendre pourtant

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      • Répondu le 17 novembre 2022 à  11:16 :

        Il sort quand celui de Floch ? Le problème des reprises de Blake Et Mortimer c’est que toutes les couvertures ou presque sont ratées, alors que celles de Jacobs étaient magnifiques. Jacobs, comme Hergé, comme Morris, comme Uderzo était un très bon graphiste, en plus d’être un bon dessinateur. Mais aujourd’hui les dessinateurs ne sont plus des graphistes.

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      • Répondu par Didier Pasamonik (L’Agence BD) le 17 novembre 2022 à  18:31 :

        Détrompez vous. Jacobs connaissait Hitchcock. Je me souviens d’une conversation où nous avons parlé du parallèle entre la scène du carrousel dans Strangers on a Train et celle avec un carrousel dans (si je me souviens bien, je n’ai pas les ouvrages sous la main) L’Affaire du collier.

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        • Répondu par laurent.duchene@email.com le 18 novembre 2022 à  08:05 :

          Peut etre oui votre argument du collier se tient.
          Il faudrait voir avec les biographes. En effet, l inconnu du
          Nord express..est peut etre une influence..toutefois un album
          Parmis sa production...bref à investiguer

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          • Répondu par Thark (Centaur Club) le 18 novembre 2022 à  11:46 :

            Bonjour.
            Puisque vous dites "il faudrait voir avec les biographes", ça tombe bien, voici une célèbre anecdote contée par Jacobs himself. Issue d’un entretien publié dans Le Soir en 1985, elle figure entre autres dans l’excellente bio "La damnation d’Edgar P. Jacobs" de F. Rivière et B. Mouchart - rééditée aux Impressions Nouvelles sous le titre "Edgar P. Jacobs - un pacte avec Blake et Mortimer" :
            Jacobs : "J’allais fermer mon poste de télévision pour monter me coucher quand, soudain, une speakerine a annoncé une interview de l’auteur de La Mort aux Trousses. Dès les 1ers mots du cinéaste, je suis resté cloué sur place : ce qu’il disait sur son boulot était exactement la manière dont je travaillais !".
            Rivière et Mouchart citent aussi l’extraordinaire "séquence du music-hall" dans Les 7 boules de cristal d’Hergé (album qui doit énormément à Jacobs et pas uniquement à cause de son passé de chanteur lyrique ;)) qui, disent-ils, "s’inspire certainement aussi des Trente-Neuf Marches d’Alfred Hitchcock".
            Jacobs et Van Melkebeke ont été profondément marqués par de nombreux films audacieux (parmi lesquels des œuvres expressionnistes signées Murnau, Wiene, Lang ou des "films de genre" hollywoodiens comme ceux de James Whale ; nul doute qu’Hitchcock devait nourrir, lui aussi, leur goût pour le suspense et les sensations fortes.

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      • Répondu par Olivier NORTHERN SON le 18 novembre 2022 à  14:39 :

        Si, si ! Il y a une interview de Jacobs dans laquelle il raconte avoir entendu Hitchcock expliquer sa technique et il d’y était totalement reconnu.

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  • Didier, jeune étourdi, si je puis me permettre une infime remarque, ce ne sont pas "huit jours" historiques que l’invité de marque va passer "dans un Berlin verrouillé par l’URSS", mais bel et bien "huit heures", comme l’indique très honnêtement le titre. Ne trompons pas le lecteur sur la quantité.

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    • Répondu par Didier Pasamonik (L’Agence BD) le 17 novembre 2022 à  15:47 :

      Décidément, cher maître, Olrik est dans les détails. Edgar avait raison : "Cet homme est le Diable !"

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      • Répondu par JLF le 23 novembre 2022 à  17:10 :

        Oh un diable bien inoffensif, puisque deux Britanniques (pré-Brexit, il est vrai) suffisent à le soumettre.

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  • « Blake et Mortimer : huit heures à Berlin », une intrigue hitchcockienne
    17 novembre 2022 21:17, par Christophe Krummenacher

    19 et 11 c’est effectivement près de 30, très près même.

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