Christian De Metter (La Nuit des temps) : « L’amour étant un éternel recommencement, gardons espoir. » [INTERVIEW]

  • Il y a une poignée de jours sortait "La Nuit des temps", nouvelle adaptation par Christian De Metter d'un classique de la littérature. Publié aux éditions Philéas, spécialisé dans les romans graphiques, l'ouvrage réussissait pleinement à nous convaincre en retranscrivant avec brio la fable socio-politique de Barjavel, sans la dénaturer ni y laisser l'identité d'auteur de De Metter au vestiaire. Nous avons ainsi tenu à interroger l'auteur français sur la genèse, le processus créatif, et même l'après, de ce nouveau roman graphique.

Qu’est-ce qui vous a donné envie de vous attaquer au roman ? Étiez-vous un bon connaisseur des œuvres de René Barjavel avant ?

Comme beaucoup de gens, je pense, j’avais lu ce livre assez jeune et quelques autres romans de Barjavel par la suite. J’avais même posé la question des droits concernant Le Grand Secret à un des mes éditeurs il y a pas mal d’années. Mais je pense qu’il n’avait pas pu les obtenir. Alors, je ne me qualifierais pas de grand connaisseur, non. Mais c’est une œuvre que j’apprécie beaucoup.

Christian De Metter (La Nuit des temps) : « L'amour étant un éternel recommencement, gardons espoir. » [INTERVIEW]
© La Nuit des temps par Christian De Metter / Philéas

Aviez-vous de l’appréhension quant au fait qu’il s’agisse d’un grand classique de la littérature française ? Diriez-vous que vos romans graphiques précédents (Au revoir là-haut, Couleurs de l’incendie, Shutter Island...) vous ont « aguerri » dans l’exercice de l’adaptation ?

Je ne me pose pas la question de la grandeur de l’œuvre, cela ne me parle pas, et si je commence à penser ainsi, je ne fais rien. Pour moi, il y a des ponts entre chaque art, libre à vous de les emprunter ou pas. Les questions que je me pose sont plutôt : est-ce une histoire que je souhaite raconter, suis-je en accord avec les thèmes et les idées, ai-je envie d’accompagner les personnages et surtout en suis-je capable.

Après le chemin est rempli de certitudes et de doutes comme pour chaque nouveau livre. Il faut faire en sorte que les doutes ne soient pas trop écrasants. Mais une fois qu’on a signé, il faut se lancer. En vingt ans, j’ai réalisé 29 livres je crois dont 7 adaptations. C’est un exercice auquel j’aime bien me confronter de temps en temps même si cela repousse à chaque fois mes projets personnels. Ces derniers temps, je m’étais promis d’arrêter un peu les adaptations mais je reçois beaucoup de propositions. J’en refuse plus que je n’en accepte, mais il y a des projets qui ne se refusent pas…

Comment s’est déroulé votre processus de création de ce roman graphique ? Pourquoi avoir choisi « notre » monde et non celui en pleine guerre froide ?

Je n’ai pas gardé la thématique de la guerre froide car il m’a semblé que cela n’était plus vraiment parlant aujourd’hui. La peur de l’arme nucléaire est toujours présente mais c’est plus une crainte de l’accident que la menace de la bombe. C’est pour cela que j’ai choisi de déplacer la thématique de la guerre froide vers celle de l’écologie, de l’avenir de la planète et donc de sa destruction par l’être humain. Cela correspond plus à notre monde actuel et pour un bon moment encore, hélas, tout en restant en accord avec le roman.

J’ai juste déplacé le curseur « pacifisme » vers « changement climatique ». J’ai traité la partie contemporaine un peu comme un huis clos, comme si nous étions enfermés dans une salle de cinéma en train d’assister à la destruction d’un monde magnifique, très proche du nôtre et que nous étions incapables de faire quoi que ce soit d’autre que de regarder. Pour moi, cela symbolise un peu notre situation actuelle.

Pourquoi cette collaboration avec les éditions Philéas, avec qui vous n’aviez, à ma
connaissance, jamais collaboré auparavant ? On vous connaît davantage chez Casterman !

© No Body par Christian De Metter / Soleil Productions

Cela fait un bon moment que je n’ai pas travaillé avec Casterman. Mais il est vrai que j’ai fait deux saisons de No Body, donc 7 albums, et deux adaptations de Pierre Lemaitre qui m’ont un peu éloigné de fait de cet éditeur. C’est le hasard des projets. Quant à Philéas, c’est une maison qui n’a pas un an. Je pense être tout de même parmi les premiers à avoir signé avec eux mais je devais finir No Body avant de commencer La Nuit des temps. Comme je vous le disais, je reçois des propositions d’adaptations très régulièrement. Rue de Sèvres avait les droits sur Au revoir là-haut et m’ont proposé de travailler avec Pierre, c’est typiquement le genre de projet « qui ne se refuse pas ».

Pour La Nuit des temps, de la même façon Philéas a pensé à moi en accord je crois avec les ayants droit et m’ont contacté. J’avais pour ma part quelques doutes concernant l’univers plutôt science-fiction qui n’est pas trop mon domaine à la base. Et puis je me suis dit que c’était l’occasion et peut-être le moment de m’y frotter. Beaucoup de lecteurs me disent que j’ai un dessin pour la SF. Mais je ne suis pas un gros lecteur de ce genre littéraire. J’ai lu Asimov, quelques Philip K. Dick et quelques romans par-ci par-là mais guère plus. Je ne pensais donc pas qu’un jour je dessinerais des vaisseaux spatiaux et des mondes imaginaires. Je suis plus à mon aise dans un univers noir/polar. Pour La Nuit des temps, c’est avant tout l’histoire d’amour et le drame qui m’ont motivé.

Observez-vous une différence entre adapter un roman français et américain (que ce soit dans le rythme, les procédés narratifs, les différences culturelles...) ?

C’est surtout le genre du récit qui amène les différents procédés narratifs. Mais rien n’empêche de les mélanger et de raconter une histoire d’amour comme un polar. J’ai un projet comme cela d’ailleurs. Quant aux différences culturelles de fait, elles sont là, mais je ne crois pas qu’un auteur se résume à sa nationalité. Aujourd’hui, je crois surtout que le cinéma influence beaucoup d’auteurs et que l’écriture est donc devenue plus cinématographique. Des scènes ou des chapitres plus courts, plus souvent l’emploi des cliffhangers, moins de longues descriptions, etc.

La bande dessinée est un peu, de mon point de vue, à mi-chemin entre le cinéma et la littérature. Chaque auteur place ensuite son curseur un peu plus vers l’image et la mise en scène ou bien vers le texte et les mots. En ce qui me concerne, j’aime mettre en scène, de préférence assez sobrement, sans grands effets. Je ne suis pas un partisan du « toujours plus » très présent de nos jours. Plus de rythme, plus de violence, plus de cadrages sophistiqués (vus et revus en général), plus de plus, etc. Je recherche la justesse et pour moi ça passe souvent par plus de sobriété.

On retrouve certaines de vos marques dans ce roman graphique : des tons sépia, un dessin assez dur et dramatique, un mélange de récit de genre et d’intimité psychologique, des personnages qui se retrouvent tout à coup bouleversés dans leurs conceptions cartésiennes sur le monde et l’Homme. Dans quelle mesure vos « habitudes » d’auteur ont-elles été réinvesties dans La Nuit des temps ? Qu’est-ce qu’à l’inverse vous n’aviez jamais tenté avant ?

Je suis incapable d’adapter en m’effaçant totalement. Mon dessin devient totalement mièvre. Cela m’est déjà arrivé avec des éditeurs qui me voyaient juste comme dessinateur, heureusement pour de petites adaptations en terme de pagination. J’ai besoin de m’investir sur le fond pour que la forme soit correcte. Et je pense que c’est ce qu’attendent de moi les éditeurs. Donc, oui, ma manière de faire et sans doute de voir le monde se ressentent dans mes livres, y compris dans mes adaptations.

Quel personnage avez-vous trouvé particulièrement intéressant à mettre en scène ?

© Chistian De Metter / Philéas

Les personnages sont ce que je préfère dans un projet de bande dessinée. Ils sont le lien entre le texte et l’image. J’aime chercher leur physique en évitant les clichés, j’aime essayer de retranscrire qui ils sont avec des attitudes et des regards, subtilement si possible et bien sûr en ayant pour but la justesse. J’essaye en tout cas. Donc, il n’y a pas un personnage pour moi qui prend le dessus.

Au départ du projet, j’avais fait un choix plus radical concernant l’aspect physique d’Eléa et Païkan mais j’ai renoncé finalement. Je n’étais pas certain que ce serait compris et accepté. Il y a cet aspect « plus belle femme du monde » dans le roman qu’il faut malgré tout conserver même si je ne suis pas à l’aise avec le fait de devoir traduire ce concept en image.

Pour ce projet, quelles ont été vos influences littéraires, cinématographiques ou autres, en dehors de Barjavel lui-même ? J’ai l’impression qu’étant donné que le livre fut publié dans les années 1960, vous vous êtes inspiré de la vision que les artistes d’alors avaient du futur et d’un monde idéal.

Au contraire. J’ai plutôt choisi de « moderniser » le livre car je pense que de le garder ancré dans les Sixties n’était pas une bonne idée pour la bande dessinée. La vision du monde, les connaissances scientifiques d’aujourd’hui, les rapports humains, hommes-femmes notamment, avaient besoin d’une petite « relecture », m’a-t-il semblé. Notre époque est très différente des Sixties, parfois en mieux mais aussi en pire. Question musique, j’ai choisi mon camp ! [rires].

La couverture de l’album, magnifique au demeurant, laisse croire que l’on va découvrir une histoire de romance rebelle et tragique, à la manière de Roméo et Juliette ou même de Bonnie and Clyde. Pour vous, l’amour est l’élément le plus important de La Nuit des temps ?

Pour moi, c’est un roman d’amour, oui. Entre deux êtres mais aussi envers la planète. Donc deux êtres enlacés dont l’un part en poussière et en toile de fond, le Soleil qui symbolise aussi la sphère, la terre et le ciel. La chanson dit que les histoires d’amour finissent mal, en général. L’amour étant un éternel recommencement, gardons espoir.

C’est une question sans doute saugrenue, mais étant donné que le rock occupe une place importante dans votre vie, et dans certaines de vos œuvres, avez-vous pensé l’adaptation de La Nuit des temps comme une œuvre musicale ? Avec ses thèmes de pacifisme, de révolte étudiante, de résistance aux régimes totalitaires et de féminisme, on y verrait presque un opéra rock finalement…

La musique est effectivement très présente dans ma vie, pas que le rock. Là, j’avais plus une musique sur un rythme ethnique en tête, musique que j’ai composée au final d’ailleurs. Quelque chose basé sur le battement d’un cœur qui accélère petit à petit. L’opéra rock est peut-être une bonne idée, mais trop grandiloquent pour moi.

A posteriori, y a-t-il des éléments du livre que vous auriez aimé développer davantage ?

Forcément. Adapter un roman en bande dessinée, c’est toujours renoncer à des choses, c’est devoir mettre de côté des scènes, des personnages ou des thèmes, du fait de la pagination et du temps long de la réalisation. Il faut synthétiser tout en gardant un peu de poésie ou d’espace pour l’image. Tout cela est un équilibre compliqué. Et puis de manière générale, lorsque je termine un album et que je le reçois imprimé, je vois tout ce que j’aurais pu faire. Alors je le referme et je passe au projet suivant.

Pour finir, sur quoi travaillez-vous actuellement ? Envisagez-vous d’adapter une autre œuvre de Barjavel, comme vous l’avez fait avec Pierre Lemaitre ?

Je suis actuellement sur Miroir de nos peines, le troisième volet des Enfants du désastre de Pierre Lemaitre. Encore une adaptation me direz-vous. Et pour après, j’ai énormément de projets personnels qui ce sont accumulés et qui attendent patiemment leur tour. Je ne sais pas encore lequel aura mes faveurs à ce moment-là. J’ai une année environ pour y réfléchir et un peu l’embarras du choix.

(Propos recueillis par Auxence Delion)

(par Auxence DELION)

Cet article reste la propriété de son auteur et ne peut être reproduit sans son autorisation.

 
Newsletter ActuaBD