Christian Lax : « J’ai eu envie à un moment de joindre mes deux passions : la pratique du vélo et celle du dessin. »

6 août 2019 1 commentaire
  • Voici quelques semaines, nous avons pu passer un peu de temps avec Christian Lax lors d’un séjour à Zagreb où il était invité par la Comic Con croate. Nous en avons profité pour parler de son dernier album, « Une Maternité rouge » (Edition Futuropolis) et faire un petit retour sur sa carrière.
Christian Lax : « J'ai eu envie à un moment de joindre mes deux passions : la pratique du vélo et celle du dessin. »
La Marquise des lumières
© Glénat

Dans le début de votre carrière, il y a cette série parue chez Glénat, avec Patrick Cothias au scénario, La Marquise des lumières. Cothias était le grand scénariste des séries d’histoire lancées par Glénat à l’époque. C’était un scénario imposé ?

En quelque sorte, oui. Pour La Marquise des Lumières, il se trouve que je venais de faire chez Vents d’Ouest Des Maux pour le dire où j’avais travaillé seul sur un récit autour du handicap de mon frère. À ce moment-là, ils avaient fait commande à Cothias d’une histoire qui se passait à l’époque de la Révolution française, car on arrivait en 1989 : il s’agissait donc de marquer le coup pour le bicentenaire. Ils cherchaient un dessinateur pour cette série et il se trouvait que je n’avais pas de projets spéciaux sur le plan personnel et Cothias était pour moi une figure éminente du scénario historique en ce temps-là. Je me suis dit : pourquoi pas ? Voilà comment j’ai été amené à faire ces quatre ouvrages avec Cothias.

"La Marquise des Lumières" avec Cothias.
© Glénat

Il y a cette rencontre avec un scénariste qui va être important pour vous : Frank Giroud. Vous allez faire toute une série d’albums ensemble. Il vous apporte des sujets qui seront, pendant longtemps, vos sujets de prédilection, avec un contenu politique, social, avec une dimension humaniste que l’on retrouve un peu partout dans votre travail. Cette série vous amène aussi chez Dupuis dans une nouvelle collection, Aire Libre, qui est un peu le label des romans graphiques de l’éditeur de Marcinelle.

Oui, depuis que j’avais découvert la collection Aire Libre chez Dupuis avec Le Voyage en Italie de Cosey, elle me faisait rêver et, très rapidement, j’ai nourri l’envie de travailler avec eux. Il se trouve que, quasiment simultanément, je rencontre Frank Giroud, un peu plus longuement que d’habitude, qui me fait une proposition de travail pour un projet qu’il a pour Aire Libre justement et pour lequel Philippe Vandooren lui a demandé de trouver un dessinateur. J’admirais le travail de Frank et en particulier son Louis la Guigne, sa proposition m’a donc immédiatement séduit, et je suis très heureux qu’il m’ait amené chez Dupuis dans ses bagages à l’époque.

À un moment, vous allez avoir envie de réaliser vos scénarios vous-mêmes. Est-ce que c’est reposant de travailler sur le scénario d’un autre ?

Ce n’est pas spécialement reposant, c’est très différent. Azrayen’ représente ma dernière collaboration avec Frank, mais également ma dernière collaboration avec un scénariste. C’est une volonté. Cela fait maintenant vingt ans que je travaille seul car je ressens le besoin et le désir de maîtriser la totalité de l’album, d’avoir les deux casquettes, et puis surtout d’être totalement libre au sujet de la mise en scène. Personne n’est derrière moi à me suggérer des cadrages ou des narrations. Le fait de posséder ces différentes casquettes me comble d’aise car il y a de la variété et surtout c’est un artisanat que j’assume totalement, de A à Z.

Christian Lax
Photo : D. Pasamonik (L’Agence BD)

On va s’arrêter un moment sur Azrayen’ avec Frank Giroud. Comment et pourquoi Giroud propose cette histoire ?

Frank me propose Azrayen’ au moment où je dessine Les Oubliés d’Annam. Cette bande dessinée traite de la Guerre d’Indochine qui est une guerre de décolonisation pour les Indochinois. Au départ, lorsque Frank m’en parle, je trouve l’histoire vraiment géniale ; néanmoins, je lui dis que je ne souhaitais pas me spécialiser dans les guerres de libération coloniale et je lui conseille de se choisir un autre dessinateur. Mais cet ouvrage lui tenait particulièrement à cœur, l’idée est née de documents qu’il a retrouvés par hasard dans le grenier de la maison de ses parents et qui étaient des cahiers du caporal Giroud, son père, parti faire la Guerre d’Algérie malgré lui. Cette histoire a longuement traîné et Frank n’est pas parvenu à trouver un autre dessinateur. Quelques années passent, je suis libre et surtout disposé à dessiner son histoire, et voilà comment a débuté cette aventure.

"Azrayen’" avec Frank Giroud.
© Dupuis
Azrayen
© Dupuis

La Guerre d’Algérie est un sujet qui vous touche, de près ou de loin ?

Oui. Mais cette réussite au niveau du ressenti, de la profondeur, de son contenu, on la doit beaucoup à Frank. Il pensait, comme moi d’ailleurs, que c’était son travail le plus important sur le plan scénaristique car c’était excessivement personnel. Je trouve que c’est un scénario très intelligent de sa part, sans manichéisme. C’est très subtil, plein de nuances, les méchants et les gentils sont dans les deux camps. C’est en cela peut-être que c’est universel, car peu importe les guerres et les conflits, cela se passe toujours de cette manière.

Et effectivement, mon père était allé en Algérie pendant deux ans au titre de cette guerre en tant que militaire français. De fait, j’ai vécu ça d’une certaine manière car j’avais à l’époque 8-10 ans et je le voyais partir avec son package, son armement. Avec ma mère, nous attendions ses lettres afin de s’informer sur les faits se déroulant là-bas.

On arrive à une série policière que vous créez pour Dupuis : Le Choucas. Drôle de nom pour un personnage…

Le Choucas répond à un désir de faire du polar, car je trouve que le polar et notamment son imagerie, se marie très bien avec la bande dessinée. Il y a des références évidentes, surtout dans les dialogues, à Audiard, mais aussi à plein d’auteurs de la Série noire. Pourquoi est-ce que je parle de la Série noire ? Parce que ses couleurs sont le noir et le jaune et le Choucas est habillé d’un costume noir avec une petite touche de couleur qui est sa chemise jaune. Il a même des survêtements jaunes visibles dans un des albums. Il y a une double raison à cette mise en couleur, le choucas est un petit corvidé qui vit dans la haute montagne, un oiseau tout noir avec un bec jaune. J’avais donc ce personnage et je me disais comment vais-je l’appeler ? C’est là que j’ai choisi le choucas, je trouvais ça sympa. J’ai donc fait huit albums avec ce personnage.

La fameux Choucas.
© Dupuis

Nous arrivons à un album important dans votre œuvre : L’Aigle sans orteils, car il parle de vélo, de montagne, de l’homme face à l’immensité de la nature…

L’Aigle sans orteils
© Dupuis

Oui, et surtout de l’homme face à lui-même. Le vélo est un sport que je pratique depuis plusieurs années maintenant, un sport où nous sommes dans l’effort, dans le dépassement de soi-même, un peu comme lorsqu’on court un marathon. C’est une pratique, régulière chez moi, qui me maintient en forme physique, car le travail de dessinateur est un travail de sédentaire et donc, j’ai besoin de bouger un peu. Il m’apporte aussi beaucoup, car il m’arrive fréquemment d’avoir des problèmes de narration à résoudre et, dans ces cas-là, je prends mon vélo et je pédale pendant deux, trois, quatre heures. Et lorsque je reviens, souvent l’affaire en question s’est décantée. On sait que le cerveau secrète des endomorphines lorsque nous sommes dans l’effort, et c’est là que nos idées s’éclairent. Le vélo est une passion et donc, j’ai eu envie à un moment de joindre mes deux passions : la pratique du vélo et celle du dessin. Cet album en a été le premier résultat.

Alors, qui est cet Aigle sans orteils ?

C’est un personnage qui fait partie de l’histoire du vélo dans les années 1900. Nous sommes au tout début de la création du Tour de France, l’action se déroule dans les Pyrénées. L’Aigle sans orteils est un jeune homme qui ravitaille les scientifiques qui travaillent au Pic du Midi et, à l’occasion, il devient un amateur de cyclisme après avoir vu passer le Tour sur ces chemins pyrénéens. Il décide lui-même de participer un jour à la course, et malheureusement au cours d’un des ravitaillements, il a un accident et sa carrière semble compromise : suite à l’avalanche qui l’embarque, il a les pieds gelés, et perd ses orteils, mais quelqu’un lui fabrique des prothèses d’orteils, lui permettant ainsi de continuer à pédaler. Il devient alors l’un des grands coureurs de son époque.

L’Aigle sans orteils
© Dupuis

On découvre bientôt que vous n’êtes pas seulement dessinateur. Vous scénarisez pour d’autres dessinateurs et vous devenez même professeur de bande dessinée à Émile Cohl. Ce premier scénario, c’est pour l’un de vos élèves ? Pourquoi devenir prof ?

J’en avais besoin, cette idée-là ne me déplaisait pas. J’habitais la région lyonnaise et cet Émile Cohl est un ancien Lyonnais pionnier du dessin animé. C’était un contemporain de Walt Disney mais qui n’avait pas eu la fibre commerciale de l’américain. De fait, il est resté assez méconnu. Des gens ont monté cette école à Lyon proche de chez moi et il se trouve que j’avais des amis illustrateurs qui y enseignaient. Au bout de deux ou trois ans ils sont venus me chercher, pour savoir si ça m’intéressait d’enseigner les rudiments de la BD aux jeunes étudiants de l’école, ce que j’ai accepté avec plaisir. J’ai enseigné aussi le dessin d’objets, de modèles vivants, et ceci pendant une vingtaine d’année. Aujourd’hui, il m’arrive de recroiser dans des festivals d’anciens étudiants qui sont passés dans mes ateliers et qui sont devenus des collègues, ce qui est quand même assez sympa, dont Frédéric Blier, le dessinateur d’Amère Patrie (Dupuis), qui fut l’un de mes élèves.

L’Aigle sans orteils
© Dupuis

C’est marrant. Vous faites pour un jeune dessinateur un scénario une histoire de guerre dont vous venez vous-même de sortir...

Oui, c’est vrai ! Je ne pourrais expliquer pourquoi. Il y a des périodes où nous orientons nos lectures. Moi, à ce moment-là je lisais des ouvrages sur 14-18. Arrive Frédéric Blier qui était demandeur d’une histoire. J’avais prévu de la dessiner moi-même, mais il était demandeur. J’ai donc écrit un scénario dans l’idée qu’il s’en emparerait. C’est aussi par amitié que j’ai fait ça.

C’est aussi par amitié que vous scénarisez pour Jean-Claude Fournier, dessinateur de Spirou et de Bizu, dans un registre un peu inattendu ?...

"Pierre qui roule" d’après Donald E. Westlake
© Casterman

Oui, il a dessiné neuf albums de Spirou, je crois. Jean-Claude Fournier est un copain depuis très longtemps. À ce moment-là, il m’avait demandé une histoire… J’étais dispo, c’est encore une fois affaire de circonstances. Il se trouve qu’on avait fait un voyage au Népal, le tour des Annapurnas, en deux semaines et donc je me suis dit que j’allais lui écrire une histoire qui se passait au Népal. Je ne savais pas si ça allait lui plaire, mais au pire je l’aurais dessinée moi-même.

Dans un premier temps, comme il est Breton et qu’il habitait un lieu proche de la mer, je me suis dis que j’allais lui écrire une histoire de marins ou de phare… Mais ce n’est pas mon univers, donc je ne pouvais pas forcer ma nature. Par contre, lui a forcé la sienne en acceptant de dessiner ce récit. Et il s’en est très bien sorti !

Votre travail sur Pierre qui roule de Donald E. Westlake est assez surprenant dans votre parcours. C’est l’adaptation d’un grand best-seller de polar noir pour le coup, dans un dessin parfois abstrait, plus « arty ».

"Pierre qui roule" d’après Donald E. Westlake - Rivage Noir / Casterman
© Casterman

Oui, il y a une composition différente. J’aime changer de cuisine, chercher des manières différentes de travailler, des supports différents… Les planches de Pierre qui roule sont réalisées sur des glacis d’acrylique blanc, passés au pinceau ou au couteau ce qui fait qu’il y a une matière et je dessine sur cette matière. Le trait, les encres ou les aquarelles que j’utilise ne parviennent pas à pénétrer le papier mais se reposent d’une manière plus ou moins anarchique sur ce support. C’est ce qui donne ce résultat parfois un peu étrange.

Il aussi Pain d’Alouette qui est à nouveau un récit de vélo et qui a cette vertu, celle de vous faire passer chez un nouvel éditeur, Futuropolis.

C’est un transfert. J’ai suivi mon éditeur Claude Gendrot avec qui j’ai travaillé une vingtaine d’années chez Dupuis. Il était parti chez Futuropolis et j’avais eu envie de continuer à travailler avec lui.

"Pain d’Alouette" chez Futuropolis
© Futuropolis

« L’Écureuil du Vel’ d’Hiv » est encore une histoire de vélo, mais à la dimension un peu tragique, car pour tous les Français, le nom du Vel’ d’Hiv est attaché à ce qu’il était devenu pendant l’Occupation : un lieu de rassemblement pour les Juifs avant leur envoi dans un camp d’extermination en Allemagne ou en Pologne. C’était un sujet important pour vous ?

"L’Écureuil du Vel’ d’Hiv" chez Futuropolis
© Futuropolis

Oui, j’y aborde la rafle de juillet 1942, évidemment. C’est presque un travail de commande dans le sens où le journal L’Équipe m’avait contacté pour me demander de dessiner un feuilleton estival pour leur magazine supplément du samedi, L’Équipe magazine. J’avais envie d’aborder le vélo dans un troisième volet. Le Vel’ d’Hiv est à l’origine une course en vélodrome qui a connu un certain âge d’or jusqu’à la fin des années 1950.

Donc, je me suis intéressé à ce lieu et j’ai découvert que, pendant l’Occupation à Paris, hormis l’épisode de la rafle, ce dernier avait continué de vivre, c’est-à-dire que les Parisiens continuaient de s’y distraire en allant voir des courses de vélo, des combats de boxe avec Marcel Cerdan, des spectacles de cirque, de patinage, etc… C’est ce que j’ai raconté dans L’Écureuil du Vel’d’Hiv qui est le troisième volet de ma trilogie sur le cyclisme.

"L’Écureuil du Vel’ d’Hiv" chez Futuropolis
© Futuropolis

Parlons des deux derniers albums que vous avez réalisés : « Un Certain Cervantès » qui est un vrai livre politique, une rencontre entre un révolté de la littérature et le monde américain de la surconsommation, et une histoire de migrants, « Une Maternité rouge », où l’on suit le parcours particulier d’un jeune Malien qui vient apporter une statuette au Louvre…

Un Certain Cervantès est le portrait d’un double contemporain de Miguel de Cervantès, l’auteur de Don Quichotte, un militaire au service de Philippe II d’Espagne. Ce militaire était allé combattre un peu partout, il y a même perdu l’usage d’un bras dans une bataille navale contre les Ottomans, la Bataille de Lépante. Il a eu une vie chaotique, il a fait de la prison et a eu des tas d’ennuis… Je tournais depuis une dizaine d’années autour d’une adaptation de Don Quichotte, mais je ne savais pas par quel bout commencer. Ça se déroule aux USA, car j’ai fait un voyage dans l’Ouest américain où je suis tombé amoureux de ces paysages somptueux. C’est pour ça que mon Cervantès contemporain se déroule là-bas et traite de la vie politique, des excès du libéralisme et des inquisitions contemporaines.

"Un Certain Cervantès" chez Futuropolis
© Futuropolis
"Une Maternité rouge" chez Futuropolis / Le Louvre
© Futuropolis

« Une Maternité rouge » : c’est le parcours d’une statuette qui vient du pays du Mali, une statuette du XIVe siècle qui est découverte de manière tout à fait fortuite par un jeune chasseur de hyènes qui vit au fin fond de la brousse au Mali. Il se rend auprès d’un vieux sage, qui est le haut rang d’un village et qui a fait des études d’art au musée du Louvre dans les années 1960. Il lui dit que, très probablement, cette statuette a une valeur inestimable et qu’il faudrait la mettre à l’abri des exactions des djihadistes qui, à ce moment-là, sont en train de massacrer tout ce qu’il trouvent au Mali, attaquant notamment la bibliothèque de Tombouctou et d’autres choses très importantes. Ce jeune homme fait donc un voyage depuis le Mali, à travers le Sahara, la Méditerranée et l’Europe jusqu’au Louvre à Paris pour venir mettre sa statuette à l’abri. Il fait le même voyage que font les migrants…

Deux albums contrastés qui illustrent bien la variété et la qualité de vos histoires. Merci Christian Lax.

Propos recueillis par Didier Pasamonik

(par Didier Pasamonik (L’Agence BD))

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A propos de Christian Lax, un grand monsieur de la bande dessinée, lire :
- une précédente interview : "La Maternité rouge est un road-movie culturel où l’humain tente de retrouver sa place"
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