Christian Lax : "La Maternité rouge est un road-movie culturel où l’humain tente de retrouver sa place"

22 mai 2019 0 commentaire
  • Bouleversant ouvrage qui traite de la migration et de la culture en évitant habilement la culpabilisation, "La Maternité rouge" est certainement l'un des plus beaux livres de ce début d'année, l'un de ceux qui vous aide à modifier votre regard sur le monde qui nous entoure.

Christian Lax : "La Maternité rouge est un road-movie culturel où l'humain tente de retrouver sa place"Quelle était l’idée première de votre ouvrage : traiter de la culture qu’on porte au pinacle, tout en démontrant qu’on n’est pas capable de faire preuve d’accueil humain dans le même temps ?

Nous sommes dans une situation très contrastée, où l’on a l’impression qu’on se soucie plus de nos biens culturels, de notre patrimoine artistique, que des humains. Il faut bien entendu se préoccuper des deux, comme je le mets en parallèle dans cet album.

Quand avez-vous pris conscience de cette contradiction ?

N’étant pas Parisien, j’ai découvert de manière totalement fortuite le camp de migrants sur le quai d’Austerlitz en juin 2015. J’ai été frappé par cette misère installée dans des conditions insalubres, ces hommes qui avaient traversé mille dangers pour se retrouver parqués là. Et juste au-dessus d’eux, se trouvait la cité de la mode, le symbole de la richesse parisienne, de cette capitale artistique et culturelle. Et là, sur le quai, à une terrasse de café, les gens buvaient quelques rafraîchissements sans se soucier de ce qui se passait en dessous d’eux. Cela m’a interpellé : j’ai traîné là-bas, j’ai parlé avec un jeune Saoudien, très pudique, qui m’a montré ses conditions de vie.

Vous êtes ressorti en vous disant que vous deviez en parler ?

Exactement, et quelques semaines plus tard, Claude Gendrot m’a appelé en me demandant si je ne voulais pas réaliser un album dans la collection des ouvrages consacrés au Louvre. J’ai accepté, fort de la subite impression de concilier cette problématique des migrants africains avec les arts premiers. J’ai donc construit un récit qui fasse l’alliance entre les deux.

L’angle que vous avez choisi est particulièrement touchant. L’un des plus beaux aspects réside dans le voyage réalisé par votre personnage, qui veut avant tout sauver une partie de son patrimoine, et donc de la culture mondiale. Or, dès qu’il débarque sur le continent européen, personne ne lui demande la raison de son exil, comme si personne ne voulait avoir de contact avec lui. Est-ce cette distance-là qui vous gêne ? Le fait que ces personnes aient entrepris un terrible voyage, en risquant leur vie, et dès leur arrivée, on les déconsidère, en refusant de comprendre ce qui les a contraint à s’exiler de leurs terres ?

Tout à fait ! Pour paraphraser, la compassion (ou la pitié) est un geste accidentel, qui a besoin de circonstances et de proximité. Si on reste éloigné de ces drames, uniquement par les médias, on reste à distance physique et intellectuelle. Mais en y étant directement confronté, on a des chances de réagir autrement. Ces jeunes ont traversé mille galères, mais on s’en préoccupe peu, on les regarde en passant... Ce qui peut être pris comme une forme de pudeur, bien entendu. J’ai aussi été frappé par ces bénévoles qui faisaient acte de générosité, ne fut-ce que pour leur apprendre le français. Malheureusement, l’inverse existe également, tels ces excités peu tolérants qui viennent vociférer, les insulter et leur crier de rentrer chez eux. J’ai tenté de montrer ces deux aspects dans le livre, dont le mépris absolu dont certains peuvent faire preuve.

Concernant ce contact nécessaire pour engendrer la compréhension et la compassion, est-ce que la conclusion de votre album ne démontre justement pas cette hypocrisie culturelle par antithèse ?

Oui, car le scientifique de l’art se préoccupe plus de la statuette apportée par mon personnage, que du destin de son convoyeur. À ses yeux, Alou n’est qu’un véhicule sur deux jambes qui lui a apporté ce trésor mondial. La chute du livre comporte cette forme de brutalité, même si ce chercheur éprouve des remords... C’est ce questionnement qui m’intéressait : mettre en parallèle cette volonté de protéger des migrants et de protéger leurs enfants dans ce terrible voyage, alors que l’enfant de mon personnage Alou n’est fait que de bois, du bois qui semble plus important que la vie.

Vous avez d’ailleurs évoqué les instruments de pointe utilisés par le département scientifique... qui pourraient aussi être utilisés sur les humains ?!

Les séquences de l’introduction et de la conclusion se renvoient l’une à l’autre. Faut-il faire un choix : la culture ou l’humain ? Idéalement, il faudrait que cela soit l’un ET l’autre.


Graphiquement parlant, vous avez conservé la technique utilisée sur votre précédent ouvrage, Cervantès ? Avec des rehauts de couleurs pour guider le regard du lecteur dans ce road-movie finalement assez dense ?

Effectivement, ces lavis de gris avec un peu de couleur pour la statuette, rouge bien entendu, et le sac à dos d’Alou qui lui sert de réceptacle, le temps du voyage. J’ai eu peur que le lecteur oublie que la statuette était dans le sac, et que cela constituait le moteur de son périple. J’ai parfois utilisé un peu de jaune pour réchauffer quelques séquences, car le blanc reste une couleur froide. Parfois, j’estompe un peu les arrière-plans en graissant le papier, à la bougie, ou à la craie grasse, de façon à ce que l’encre pénètre moins dans le papier. Cela peut donner des rendus très intéressants.

En terme de découpage, vous avez nettement distingué l’Europe de l’Afrique, avec de grandes cases pour ce continent, comme si le temps n’avait pas le même rapport que dans l’Europe trop rythmée ?

Je voulais aussi laisser de la place aux panoramas de l’Afrique et du voyage. J’ai même utilisé des doubles-pages pour laisser la place à la contemplation. Puis la fureur des flots de la Méditerranée, qui devait impressionner le lecteur comme elle impressionne les migrants qui ont traversé un continent avant de se retrouver devant cette barrière naturelle... et mortelle. Puis, je me suis servi de photographies que j’avais réalisées lors de précédents voyages, au Mali et dans le désert, sans imaginer que j’allais les utiliser plus tard.

Vous aviez également réalisé des dessins là-bas ?

Oui, et les dessins sont totalement différents des photos, qui sont par nature un acte très fugitif. Dessiner me permet de savourer davantage l’endroit où je suis. Dans un dessin, on s’installe pour une demi-heure, en osmose avec ce qu’on visualise. On s’imprègne différemment. Le résultat est plus ou moins heureux, car on travaille sans filet, mais le plus important est de tenter de capturer une ambiance.

Une autre question qui se pose est la perte de culture pour l’Afrique, même si elle s’apparente d’une mission de sauvegarde ?!

La problématique de la restitution des œuvres d’art, entre autres les arts premiers, dont les africains, est revenue sur le devant de l’actualité alors que le livre était déjà en chantier. Vous avez raison d’évoquer la préservation, car le Dogon, le savant dans la culture d’Alou, et qui connaît le Louvre, le missionne pour sauver leur culture des intégristes. Une ambiguïté persiste, car la statuette fait autant partie du patrimoine africain que mondial. La sauvegarder fait sens, mais que se passera-t-il lorsque le pays d’origine ne sera plus en guerre, pourra régler ses problèmes et construire des musées ? Faut-il considérer que c’est juste un prêt ?

Sans dire que déposséder un peuple de sa culture va dans le sens des extrémistes, il faut se rendre compte que la non-restitution contribue indirectement à leur appauvrissement culturel, en terme de racines ?

Effectivement, car ces traces artistiques nous permettent de savoir d’où nous venons : un socle culturel sur lequel on a besoin de s’appuyer, et qui forme un tremplin pour savoir où l’on va. L’ignorance générée par le retrait de ces racines artistiques est le pire de maux !

Au-delà de cette ambiguïté, j’ai eu le sentiment que vous vouliez surtout poser des questions, proposer aux personnes qui ne veulent pas ouvrir les journaux, de profiter d’une passerelle de réflexion concernant cette situation complexe ?

De toutes façons, je n’ai pas les réponses. Et un livre existe pour susciter des questions. J’espère que c’est un ouvrage qui contient de l’humanité. J’ai voulu cette couverture très dépouillée, pour mettre l’humain et l’émotion en évidence. Je ne voulais pas distraire le lecteur de cet homme qui tient cette statuette comme s’il s’agissait d’un bébé, ce qu’elle représente d’ailleurs pour lui... cette Maternité rouge.

Christian Lax, à la fois interpellant et touchant !
Photo : Charles-Louis Detournay.

(par Charles-Louis Detournay)

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Photo en médaillon : CL Detournay

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