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Les Nocturnes berlinois de Corto Maltese ou comment respecter la petite musique d’Hugo Pratt [PODCAST]

Par Didier Pasamonik (L’Agence BD) le 17 septembre 2022                      Lien  
Le tandem Juan Dìaz Canales et Rubén Pellejero a fait ses preuves sur la reprise de Corto Maltese, perpétuant l’œuvre d’Hugo Pratt dans le respect et la continuité. Mais dans ce dernier album, le duo espagnol fait mieux : non seulement, il affirme son autorité, livrant un album graphiquement et scénaristiquement impeccable qui n’est pas inféodé au modèle, mais il perpétue davantage encore le mystère et la fascination qu’exerce le héros en le plongeant dans une thématique fondatrice de l’œuvre du dessinateur vénitien, son rapport au fascisme.

On connaît l’histoire personnelle d’Hugo Pratt : son père, fasciste et avéré soutien de Mussolini entraîna son fils encore adolescent dans l’aventure coloniale italienne en Ethiopie. Cela impulsa au jeune Pratt le goût du voyage, une certaine fascination pour la chose militaire, et une inclination pour les personnalités et les situations ambigües, entre chiens et loups de l’histoire politique.

En situant le héros dans les années 1920 de la République de Weimar, Canales entre dans la forge de l’histoire du XXe siècle. Perdante de la Première Guerre mondiale, l’Allemagne est prête à enfanter la bête immonde en ouvrant la route à l’aventure nationale-socialiste, elle-même inspirée par le fascisme italien.

Les Nocturnes berlinois de Corto Maltese ou comment respecter la petite musique d'Hugo Pratt [PODCAST]

Il s’agit de mettre un terme au chaos de la guerre qui avait accentué, sans les résoudre, les inégalités produites par la Révolution industrielle. S’opposent alors deux visions du monde : l’une qui appelle à renverser la table capitaliste pour mieux donner aux peuples le contrôle sur les outils de production, c’est le modèle marxiste idéalisé par la révolution bolchevique ; de l’autre, un contrôle du monde par le capitalisme, porté par les progrès de la science et par la constitution d’empires coloniaux qui étendent leur puissance de l’autre côté de la planète tout en contrôlant les matières premières qui lui permettent de l’établir.

Pour cela, on recherche « l’homme fort » partout en Europe capable d’accomplir le destin impérialiste et d’affronter « l’ogre bolchévique » : Mussolini en Italie, Atatürk en Turquie, Piłsudski en Pologne, Hitler en Allemagne…

L’incipit de cet album est clair : « L’important pour qu’une histoire perdure, écrit Canales, c’est la mémoire. Sans mémoire, les histoires se perdent. Les personnes sans mémoires sont des coquilles vides. Et une société sans mémoire est une bombe à retardement. » Cette réflexion défile au moment où Corto Maltese assiste en compagnie de Joseph Roth (oui, LE Joseph Roth) à une réunion publique, un peu avant 1923, dans une brasserie de Munich. On devine quel moustachu s’y trouve...

Autre fait marquant de ce début d’histoire : Roth invite Maltese à renouveler son permis de séjour. C’est le résultat de l’exacerbation des nationalismes : Byron ou Alexandre Dumas parcouraient le monde sans visa. On allait de Macao à Istanbul en hommes libres comme des coureurs de mer. L’assignation nationaliste et la chute des empires pluri-continentaux signèrent l’arrêt de mort de l’aventure telle que Corto l’a vécue et qui, dans ces années folles, avec Cendrars, Monfreid et Kessel, brûle ses derniers vaisseaux.

Telle est la toile de fond d’un Corto Maltese qui navigue entre ces eaux dangereuses et glauques, en aristocrate de l’aventure, sans avoir jamais l’air d’y toucher. Sa boussole, c’est l’amitié, pour un certain Jeremiah Steiner, un professeur de ses amis déclaré mort et auprès de la sépulture duquel il aimerait se recueillir.

La recette prattienne est intacte : sociétés secrètes, intrigues politiques, gnoses ancestrales et modernes méprises… Corto navigue au milieu de tout cela en homme libre mais cette société qui danse au-dessus d’un volcan lui fait perdre le goût des mots d’esprit.

Ce Corto est un des meilleurs réalisés par le duo d’auteurs espagnols depuis qu’ils ont repris la série en 2015. Canales a enfin compris l’intérêt de l’ambiguïté et la ressource infinie des silences.

Quant à Pellejero, son dessin et son encrage ont gagné en efficacité et sa composition en élégance. Il applique sa touche graphique propre tout en pratiquant la grammaire prattienne. Et, lui aussi, dessine Corto Maltese nu, c’est décidément dans l’air du temps, mais sans que cela soit déplacé : les années folles se complaisaient dans ce genre d’extravagances.


(par Didier Pasamonik (L’Agence BD))

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Code EAN : 9782203221680

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