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Philippe Aymond : « Je modifie mes approches graphiques en fonction du projet »

  • À l'occasion de l'exposition que lui a consacré la Comic Art Factory, nous avons rencontré l'auteur de "Lady S.", repreneur de Bruno Brazil, mais également dessinateur de bien d'autres séries. Un moment idéal pour nous intéresser aux différents processus de couleurs qu'il a expérimentés depuis plus de 20 ans et de s'intéresser aux deux grandes séries qui l'accaparent.

Je dois vous avouer ma surprise en rentrant dans votre exposition, en découvrant que vous aviez réalisé ApocalypseMania en couleurs directes ?!

On m’a déjà fait cette réflexion, due certainement à la présence de ce trait noir que j’ai rajouté après la mise en couleurs, et qui reste donc très présent à l’impression. À l’époque, je débutais en couleur directe avec cette série, par des couches successives d’acryliques diluées, du plus clair au plus foncé. Et cette mise en couleurs était finalement l’étape la plus longue de la réalisation de chaque planche.

Philippe Aymond : « Je modifie mes approches graphiques en fonction du projet »
ApocalypseMania Tome 3 Planche 31

Cela se comprend lorsqu’on les découvre face à soi, car elles disposent de beaucoup plus de lumière et de contraste que l’impression en album. Votre défi est-il alors de rajouter cette couleur directe pour conférer plus d’atmosphère à votre univers ?

Au moment de débuter ApocalypseMania, je venais de terminer une série de 4 tomes avec Pierre Christin, intitulée Les 4x4 et qui s’était avérée un bide commercial. Ce qui a provoqué une grosse remise en question de ma part, me disant : « Je suis arrivé au pied du mur : comment puis-le grimper ? » À l’époque, Gibrat venait d’éblouir avec Le Sursis, Marini arrivait avec sa couleur directe, sans oublier Emmanuel Lepage avec La Terre sans mal et bien d’autres qui attiraient mon regard.

Je me suis donc dit que je pourrais essayer d’aller dans cette direction, même si cela aurait été bien entendu avec un univers différent. Et comme mon ami LF Bollée m’avait déjà proposé de collaborer, je lui ai expliqué mes envies, à savoir un univers plutôt SF où il aurait des éléments étranges à dessiner, et ce que je voulais mettre en œuvre, à savoir le clair-obscur et la lumière. Est-ce pour cela qu’il a eu cette idée des rayons lumineux ? Il faudrait lui demander…

ApocalypseMania, intégrale 1, planche 1

Ces éléments que vous lui aviez donnés lui ont sans doute permis d’élaborer les grandes bases d’ApocalypseMania ?

Il est effectivement parti au quart de tour sur le projet : il m’a tout de suite proposé ce scénario qui collait parfaitement avec mes désidératas, complété avec des descriptions de scènes assez impressionnantes, comme celle avec les croix que vous voyez dans l’expo, où il m’avait écrit qu’avec ce genre de gourou, tout devant être trop grand et trop fou, et que c’était à moi à le traduire en dessin. Nous nous sommes donc vraiment éclatés sur cette série pendant plusieurs années !

La sélection des planches présentées dans cette expo met bien en valeur votre travail de composition et de lumières. Surtout sur les arrière-plans que vous n’avez travaillés qu’à la couleur ?

Voilà effectivement l’un des avantages de la couleur directe : pouvoir se détacher de l’encrage pour dessiner à la couleur. A contrario, les différentes couches d’acrylique finissaient également par cacher l’encrage que j’avais déjà réalisé sur le crayonné, ce qui m’obligeait à réencrer la planche après les couleurs, une étape un peu fastidieuse qui rallongeait encore le temps de réalisation de chaque album. Parfois, j’ai aussi choisi de ne pas repasser sur l’encrage, ce qui lui donne cet effet plus estompé, et renforce la présence du premier plan, que j’avais réencré pour sa part. Ce jeu de profondeur acquis avec la couleur directe est maintenant assez facilement réalisable à l’ordinateur.

ApocalypseMania tome 4 planche 26

On distingue tout de même une toute dernière étape : de légers rehauts de gouache blanche ?

En effet, cela me permettait de souligner des halos de lumière, des fumées et d’autres effets qui apportent du volume à l’ensemble.

Est-ce le temps nécessaire pour cette mise à couleurs qui vous a poussé à ne pas prolonger la couleur directe sur Lady S. ?

À l’origine, Jean Van Hamme avait souhaité que la série ne soit pas en couleur directe. Et je me suis rangé à son avis, car après cinq albums réalisés avec cette technique, je craignais de relancer une nouvelle série de la même manière. Quand on commence, difficile de changer en cours de route. Et cela restait une technique très chronophage à mon niveau.

Couverture Highlands

Vous avez également changé un peu votre technique sur votre série Highlands ?

Je cherchais un encrage un peu plus sale, avec des hachures, pour conférer un aspect plus rude à l’univers. Cette série représente également mon premier travail de mise en couleurs par ordinateur, car je voulais essayer cette technique avant qu’il ne soit trop tard. J’avais vu des amis dessinateurs un peu plus âgés que moi se lancer dans l’aventure, avant de renoncer car ils n’avaient l’envie suffisante pour dompter l’outil. Pour ma part, j’ai vraiment dû persévérer, avant d’obtenir le résultat que je désirais, à savoir mettre en couleur d’une manière cohérente avec ce que j’avais réalisé précédemment, mais avec cet nouvel outil informatique.

Quels en sont les atouts ? La vitesse de réalisation, j’imagine ?

Pas seulement, j’ai mis au point une technique de travail qui n’a plus rien à voir avec une technique traditionnelle. Quand on rentre dans les fonctions du logiciel, Photoshop en ce qui me concerne, on peut travailler par saturation ou par contraste par exemple. Je travaille donc toujours par couches, mais qui n’ont plus rien à voir avec les couches que je mettais en place avec la couleur directe. Sur ApocalypseMania, je commençais par le clair pour aller vers le sombre, et je fonctionne de manière opposée par ordinateur. De manière générale, je commence à travailler mon image avec différentes densités de gris, puis je modifie les teintes. Je peux donc procéder très facilement à des essais, en proposant par exemple de remplacer une ombre ocre par du bleu, ce qui procure un rendu très différent. On travaille alors plus comme un metteur en scène de cinéma.

Lady S., couverture de la deuxième intégrale (2012)

Est-ce que vous travaillez parfois de manière hybride, en mélangeant les techniques des couleurs ?

Bien entendu ! Pour les couvertures des intégrales d’ApocalypseMania, j’ai placé du lavis sur mon original, avant de le scanner et de le retravailler par ordinateur. Une technique également mise en œuvre parfois sur Lady S. ou Est-Ouest], qui permet de rajouter de la chaleur au dessin, même si ce serait bien entendu possible par ordinateur, c’est une question de goût. Sur les deux derniers Lady S., tous les nuages et les ciels sont travaillés au lavis de la même façon.

Profitons-en pour aborder le dernier album de Lady S., vous changez encore de destination. Pour des raisons d’intrigue ou parce que vous avez besoin de changer d’air, comme le lecteur ?

Je cherchais un pays où la peine de mort est encore en vigueur. Je n’avais que peu de choix, entre autres la Biélorussie et l’Indonésie. Et comme le tome 14 se déroulait en Estonie, j’ai préféré un cadre radicalement différent, graphiquement parlant. Un monde dur, certes, mais plus coloré et exotique.

Lady S., Tome 4, Planche 3

Cette menace comme la peine de mort, ce sont des éléments que vous recherchez pour continuer à faire réagir votre héroïne et l’épaissir encore psychologiquement ?

Cela me semble critique pour une série : il faut lui mettre des bâtons dans les roues. Et le but du scénariste consiste à savoir comment lui faire franchir ces obstacles, ce qui va engendrer des récits intéressants et variés. Le principe de sa tante provient de la même idée, car ce personnage s’apparente de plus en plus à un boulet pour notre héroïne, surtout depuis qu’elle a un problème de mémoire.

Au-delà de l’obstacle, c’est surtout le choix posé à votre héroïne qui accapare l’attention du lecteur ?

Cette notion du choix est sans doute nouvelle dans la série, et d’autant plus importante pour moi. Quand Jean Van Hamme en était le scénariste, Lady S. n’avait pas de choix à opérer car elle était manipulée. Avec ce chantage qui pesait sur elle, elle râlait pendant qu’elle exécutait ses missions, mais elle était bien obligée de les accomplir. Aujourd’hui, elle est confrontée à des choix, et clairement, dans cette dernière aventure, elle choisit mal, ce qui est une énorme erreur, mais elle doit assumer sa décision jusqu’au bout.

Lady S. Tome 2 Page 35

La confronter aux conséquences de son propre libre-arbitre vous guide donc votre narration ?

C’est ce qui me procure du plaisir à scénariser cette série. Car prolonger indéfiniment le schéma originel l’aurait rendu artificiel. Or l’objectif est d’apporter un maximum de vie et de réalisme à son album pour que le lecteur puisse prendre plaisir en le lisant.

Si votre méthodologie d’écriture paraît bien définie, comment envisagez-vous le futur ? Avec une alternance entre Lady S. et Bruno Brazil, sans écarter l’idée de one-shots sur le côté ?

Je ne cherche plus à réaliser absolument un album par an. Faire une série qui fonctionne bien est à la fois un confort, mais également une contrainte car il y a beaucoup de choses qu’on ne peut pas faire… Puis j’ai d’autres envies en dehors de Lady S., des projets auxquels je pense depuis longtemps et qu’il me tarde de concrétiser, d’autres que je dois refuser par manque de temps…

Les Nouvelles Aventures de Bruno Brazil, Tome 2, planche 54

Quand à Bruno Brazil, vous avez publié avec LF Bollée la seconde partie de ce qu’on pourrait appeler le retour du héros et de son équipe. Pour quelle suite ?

Bruno Brazil représente une belle histoire à nos yeux, car je réalise cette série avec énormément de plaisir. Nous sommes déjà en train de travailler sur le tome 3, qui sera une aventure à part entière, très différente des premiers titres, et qui me semble un excellent scénario. Puis Laurent-Frédéric me connaît bien, et il me propose toujours des défis graphiques qui m’enthousiasment. Là, cela se déroule dans le Grand Nord canadien que je n’avais encore jamais dessiné !

Et après ce tome 3 de Bruno Brazil ?

J’hésite encore : le prochain Lady S. est dans les tuyaux, mais j’ai également un autre projet sur lequel je travaille par strates depuis deux ans et qui attend le bon éditeur.

Propos recueillis par Charles-Louis Detournay

Philippe Aymond au sein de son exposition chez Comic Art Factory
Photo : CL Detournay

(par Charles-Louis Detournay)

Cet article reste la propriété de son auteur et ne peut être reproduit sans son autorisation.

Exposition-vente - Philippe Aymond - Jusqu’au 18 décembre, à la galerie Comic Art Factory (Bruxelles)

Galerie Comic Art Factory
Chaussée de Wavre 237
1050 Bruxelles
Belgique
Tel : 0032 485 985 618
Email ; comicartfactory@gmail.com
Du jeudi au samedi, de 13 à 19h. Également sur rendez-vous.

À propos de Philippe Aymond, lire également :
- Les Nouvelles Aventures de Bruno Brazil - T. 2 : Black Program - LF Bollée & Philippe Aymond - Le Lombard
- Surprise de la rentrée 2019 : le grand retour de Bruno Brazil
- Est-Ouest - Par Pierre Christin et Philippe Aymond - Dupuis
- une précédente interview par rapport à Lady S. : « Un scénariste débutant qui prend la relève du grand Van Hamme, c’est du pain béni pour les pinailleurs de la BD »
- Les précédentes chroniques de Lady S. : T. 1 ainsi qu’un second article, T. 2, T. 3, T. 4, T. 5 T. 6, T. 7, T. 9, T. 11 et Les Secrets de Lady S.
- Highlands T. 1 – Par Philippe Aymond – Dargaud
- ApocalypseMania – Cycle 2 – T. 2 et T. 3 – Par Bollée et Aymond – Dargaud
- ApocalypseMania - T. 6 - Cycle 2 - T. 1 : Les Lois du hasard - Par Bollée et Aymond - Dargaud

Toutes les photos de Philippe Aymond sont de Charles-Louis Detournay.

 
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